
Huile sur toile, 64 x 60 cm
© musée municipal de Velvary
Découvrir un ou une artiste est toujours une source d’impatience, souvent d’émotion. Lorsque je me suis rendue au vernissage du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme pour l’exposition consacrée à Georges Kars, j’étais dans cette fébrilité où curiosité et crainte d’être déçue se mêlent. Je n’avais jamais entendu parler de ce peintre. J’en ai rapidement compris la raison : Georges Kars n’avait pas été exposé depuis sa mort tragique en 1945.

© musée municipal de Velvary © Ville de Troyes, Carole Bell
Pourtant, il fut l’un des membres éminent de « l’École de Paris », ce mouvement artistique ainsi désigné par le critique André Warnod, qui a réuni toute une génération d’artistes venus pour beaucoup d’entre eux d’Europe de l’Est, mais aussi d’Allemagne, d’Italie ou de l’Empire russe, tous fascinés par l’attraction qu’exerçait Paris au début du XXème siècle. Parmi eux, beaucoup de Juifs.

Fusain et pastel sur papier
Troyes, musée d’Art moderne
© Ville de Troyes, Carole Bell
Né en 1880, dans une famille de minotiers tchèque et juive, en Bohême (à 25 kilomètres de Prague), le jeune Georg (Jiri en tchèque) Karpeles fréquentera le lycée allemand de Prague et sera très tôt attiré par le dessin. C’est à Münich qu’il vivra ses années de formation, à l’Académie des Beaux-Arts où il côtoiera, entre 1903 et 1905, des camarades qui s’appellent Paul Klee, Vassily Kandinsky, Walter Bondy et d’autres. Il retrouvera certains d’entre eux à Paris tout comme Jules Pascin qu’il fréquente alors parmi les artistes et écrivains liés à la revue satirique Simplicissimus. C’est en 1906 que sa famille change officiellement son nom de Karpeles en Kars et que Georg/Jiri devient Georges Kars.

Prague, Galerie nationale
© National Gallery Prague, 2026
Il aime voyager en Europe. L’exposition présente quelques toiles précoces (1906-1907) peintes à Lisbonne ou à Hambourg. À Madrid, où il étudie les œuvres de Goya et Velasquez au musée du Prado, il rencontre Juan Gris qui, à l’instar de Pascin, lui conseille de s’installer à Paris alors même que son travail commence à jouir d’une certaine reconnaissance dans sa ville natale. Il écoute ses amis et les retrouve en 1908 dans la capitale française ainsi que d’anciens comparses de Münich. Gris lui présente Max Jacob, Francis Carco et Apollinaire, lequel sera son témoin lorsqu’il épousera sa compagne Nora Berta Braun, une ballerine tchèque rencontrée à Vienne. Le couple élit domicile à Montmartre, 17 rue Damrémont. Marc Chagall, Chaïm Soutine, André Salmon et quelquefois Pablo Picasso sont des familiers du couple. Georges Kars devient membre du Salon d’Automne en 1909 et aime servir de guide parisien à ses amis ou artistes tchèques tel l’ami de Kafka, Max Brod. Le couple déménage en 1912 encore plus près de la Butte Montmartre, rue Caulaincourt. Dans ces années Kars expose régulièrement à Paris.

1913
Galerie nationale de Prague
© National Gallery Prague, 2026
L’intérêt de cette exposition est double : outre la découverte de la peinture de Georges Kars et son évolution au fil des années, c’est la manière dont il est inscrit dans tout le mouvement artistique de son époque qui est formidablement restitué. On croise d’autres artistes, devenus souvent ses amis très proches et dont la notoriété a mieux traversé le temps. Entre autres, il se noue d’amitié avec le sculpteur Otto Gutfreund, l’un des fondateurs de l’art moderne tchèque, devenu l’élève d’Antoine Bourdelle à l’académie de la Grande Chaumière. Kars réalise en 1913 un portrait de son ami, dans un style cubiste qu’il abandonnera plus tard. La déclaration de guerre en 1914 interrompt sa carrière prometteuse et sa vie à Paris. Il est mobilisé dans l’armée autrichienne, tente d’échapper au front et est affecté à la forteresse de Przemysl en qualité de premier lieutenant. Les carnets de croquis réalisés pendant la guerre et présentés au mahJ représentent quelques dessins inspirés de la vie militaire mais aucunes scènes de guerre : des portraits de soldats, de musiciens et des figures féminines.

Musée de Grenoble
© Ville de Grenoble /Musée de Grenoble –J.L. Lacroix
Kars revient à Paris en 1919 où il retrouve son appartement-atelier saccagé. Mais ses fidèles amis dont Juan Gris, le peintre grec Demetrios Galanis, Georges Braque ou Henri Laurens vont le soutenir et lui permettre de se remettre au travail. Les années de l’entre-deux-guerres seront particulièrement fécondes. Nous assistons à l’évolution de son style qui s’épure au fil du temps. Ses œuvres sont régulièrement exposées dans les salons de peinture parisiens mais aussi dans des galeries comme la galerie Povolozky ou La Licorne. C’est dans cette galerie que Georges Kars partage une exposition avec Suzanne Valadon, son compagnon André Utter et son fils Maurice Utrillo. Une amitié indéfectible nait à cette période entre Valdon et Kars que seule la mort de Suzanne, en 1938, interrompra. Elle réalise le portrait de Nora Kars, lui ceux de Suzanne, d’André Utter et de Maurice Utrillo. Les deux familles sont très liées, partagent la vie montmartroise, partent ensemble en voyage et séjournent dans la propriété des Valadon au Nord de Lyon, au château Saint-Bernard.

Huile sur toile
© Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. Grand-Palais-Rmn
Est-ce Suzanne Valadon qui introduit Georges Kars à la Galerie Berthe Weill en 1920 ? Quoi qu’il en soit, la galeriste offrira au peintre deux expositions personnelles, en 1928 et 1931 et une relation chaleureuse s’établira entre eux. Le portrait de Weill réalisé par Kars en 1933 est sans doute l’un des plus célèbres de la marchande pourtant portraiturée par de nombreux artistes qu’elle défendait. Cette toile était présentée au musée de l’Orangerie lors de la formidable exposition consacrée à Berthe Weill (8 octobre 2025-26 janvier 2026).

© Karlovy Vary Art Gallery Archive
« Travailler à Tossa c’est une joie pour moi. J’aime ce pays et je lui resterai fidèle », écrit le peintre à son ami Rafael Benet en 1934. C’est dans ce petit village de pêcheurs catalan, surnommé alors le « Babel des arts », que le couple acquiert une maison de vacances dans les années 1930. Les toiles peintes par Kars à Tossa de Mar représentent exclusivement des scènes extérieures (paysages, maisons, fêtes, plage, marché…), détonnant avec sa production habituelle. La guerre civile espagnole déclenchée en 1936 mettra un terme à ces années brûlées par le soleil.

Prague, Galerie nationale
© National Gallery Prague, 2026
En 1937, une grande rétrospective est consacrée au peintre du 8 janvier au 3 février à Prague. Au regard de ce succès, Georges et Nora décident de se réinstaller dans la capitale tchèque. Mais la montée du nazisme fait peser une menace dès 1938 sur les Tchèques en raison de leurs opinions politiques ou leurs origines juives. Georges Kars en a déjà subi les conséquences lors de la confiscation des collections publiques allemandes, en 1937, de six de ses toiles, considérées comme « dégénérées ». Il quitte Prague avant l’invasion de 1939 en abandonnant une partie ses œuvres qui seront vendues ou détruites.

Mine de plomb sur carton
Troyes, musée d’Art moderne
© Ville de Troyes, Carole Bell
En 1939 le couple se réfugie à Anse, près de Lyon, chez le viticulteur et collectionneur Marien Pré dont Kars réalisera plusieurs portraits. Puis Nora et Georges choisissent comme de nombreux réfugiés de s’installer à Lyon où ils retrouvent plusieurs amis dont le critique d’art André Warnod. Georges se remet au travail et est exposé en 1941 à la galerie des Jacobins à Lyon par la galeriste parisienne Katia Granoff qui lui organisera une seconde exposition en 1942. Mais la situation devient de plus en plus dangereuse pour les Juifs, mêmes à Lyon. L’artiste Chana Orloff et son fils Elie ont rejoint les Kars à l’automne. Chana et Georges se connaissent depuis les années 1920 et ont construit une amitié profonde dans la communauté de artistes juifs émigrés. Un magnifique portrait de Kars réalisé par la sculptrice est présenté dans l’exposition.

Donation de Martine et Léon Cligman à l’État en 2018
© Fontevraud, le musée d’Art moderne/Raphaël Chipault
Il est urgent de fuir. Georges décide de partir sans Nora qui n’est pas juive. Elle reste active dans la Résistance à Lyon et peut veiller sur les œuvres qu’il laisse derrière lui. Il part clandestinement en Suisse avec Chana Orloff et son fils. Mais ils sont arrêtés et Georges passera six semaines de captivité dans deux camps successifs en Suisse avant de pouvoir s’installer chez sa sœur à Zürich. Il choisit de mettre fin à ses jours, le 5 février 1945, la veille de son retour en France, en se jetant par la fenêtre du cinquième étage de son hôtel genevois. Hébergée à son retour à Paris villa Seurat par Chana Orloff, Nora Kars ne renoncera jamais à sa patiente recherche des œuvres perdues de Georges et à leur répertoire. Elle léguera son portrait par Suzanne Valadon et l’Odalisque Rouge de Kars au musée national d’Art moderne. Le fonds de l’atelier est dispersé à l’Hôtel Drouot en 1966 après sa mort. Plusieurs œuvres acquises par Pierre Lévy ont été données au musée de Troyes.

Strasbourg, musée d’art moderne et contemporain, don de Nora Kars en 1964
© Musées de la ville de Strasbourg, M. Bertola
« Tu avais rejoint la Suisse (…) Cher Georges Kars, lorsque j’ai appris ta fin désastreuse, j’ai compris que tu serais toujours vivant par ton œuvre », écrit joliment Jeanine Warnod, cent un ans, fille du critique et ami de Kars André Warnod, dans le très beau catalogue de l’exposition. Le musée d’art et d’histoire du Judaïsme contribue à cette belle redécouverte et à la permanence de l’œuvre de cet artiste injustement oublié.
Georges Kars (1880-1945)
Un Bohémien à Paris
Du 15 octobre 2026 au 14 mars 2027
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan 71, rue du Temple 75003 Paris
www.mahj.org


































































































































Golda Maria © Ex Nihilo


























Sidney Cohen




















































































































































































