BETTY MARCUSFELD, un documentaire de Martine Bouquin

Qui est Betty Marcusfeld ? C’est à cette interrogation que Martine Bouquin répond dans son très beau documentaire. En quatre vingt dix minutes, elle reconstitue le parcours de cette jeune fille juive de 21 ans, arrêtée au printemps 1942 dans une rue de Paris occupé, alors qu’elle se promenait avec une amie sans porter l’étoile jaune obligatoire. Cette infraction va lui coûter la vie et c’est dans cette courte vie que nous plonge ce film.

Betty est la tante de la réalisatrice. On ne parlait pas d’elle dans la famille.  C’était « la disparue » dont on savait seulement qu’elle avait été déportée. Martine Bouquin questionne et décide : « Qui était-elle ? Il fallait essayer de tracer son portrait… ». 

En partant de l’album de photos et de quelques archives familiales, à la faveur de recherches méthodiques dans les salles d’archives (Archives nationales, Archives de la Préfecture de Police, Archives de Paris), l’enquête permet de retracer le chemin parcouru depuis l’arrestation de Betty, le 7 juin 1942, jusqu’à sa disparition. 

Les informations se précisent : Betty a été détenue au camp des Tourelles pendant treize jours puis déportée à Drancy. Martine Bouquin a retrouvé la liste des femmes emprisonnées avec sa tante. Deux informations sont bouleversantes : la première révèle qu’une certaine Dora Bruder, héroïne du roman éponyme de Patrick Modiano, était l’une des camarades d’infortune de Betty. La seconde nous apprend que des femmes « aryennes » étaient internées aux Tourelles pour avoir porté l’étoile jaune (ou des étoiles « fantaisistes » d’autres couleurs ou avec des inscriptions variées), par solidarité avec leurs « amies juives ».  Grâce aux Mémoires publiées par l’une d’elle, nous imaginons le quotidien de Betty dans cette vie recluse. Un rapport de la police judiciaire décrit de manière glaçante le transfert vers Drancy en autobus, le 13 août 1942, de quatre cents femmes, la plupart juives comme la jeune Betty accompagnées de leurs « amies aryennes ». La réalisatrice choisit de refaire le trajet en bus aujourd’hui, passant non loin de la gare de Bobigny, station des Chemins de fer français d’où s’ébranlaient les convois de déportés vers les camps de la mort.

Avec une belle économie d’images et de documents – photos et films familiaux, images de Paris aujourd’hui, interviews de quelques témoins, dessins, textes publiés- Martine Bouquin raconte Betty à la première personne, se met en scène et parvient ainsi à nous la rendre très proche. Elle superpose sa vie à la sienne dans les lieux de leurs enfances respectives. Elle superpose aussi la photo de Betty au portrait qu’elle dessine au fusain de la jeune fille,

pour mieux la retrouver. Elle parvient, à travers l’histoire de sa tante, à recoller des morceaux de son histoire familiale tout en laissant ouvertes beaucoup de questions, de suppositions sur la jeunesse de Betty avant son arrestation. Les cours qu’elle prenait dans une Ecole de soins esthétiques nous indiquent qu’elle était probablement une jeune fille coquette, libre et, nous l’espérons amoureuse, comme on l’est à 20 ans. 

Betty a passé près d’une année à Drancy. La famille n’a pas réussi à la faire libérer. Grâce à des gouaches criantes de réalisme auxquelles Martine Bouquin a eu accès, aux photos en noir et blanc des immeubles années 30 de cette cité inachevée destinée initialement à « offrir aux classes populaires de banlieue, confort moderne et hygiène », transformée en antichambre de Pichipoï,, l’ombre de Betty hante Drancy.

Ensuite, sa trace se perd, malgré des recherches jusqu’en Allemagne. Nous apprenons néanmoins qu’elle est morte du typhus à Auschwitz, dix mois après son arrivée, le 2 mai 1944. Elle venait d’avoir 23 ans.

L’expérience de chef-monteuse de Martine Bouquin (elle a travaillé notamment avec Benoit Jacquot, Edgardo Cozarinsky, Raul Ruiz, Francesca Comencini, Jean- André Fieschi, Philippe Collin ou François Caillat…) procure indéniablement à la réalisatrice cette grande maîtrise des divers matériaux qu’elle rassemble. Betty Marcusfeld réalisé en 2015 clôt un triptyque qu’elle avait inauguré avec Les récits de la guerre » (2013) et poursuivi avec Baba (2014). J’ai eu le plaisir de programmer ces trois films dans le cadre de Mémoire familiale au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme.

Saluons les propositions audacieuses du cinéma Saint André des arts qui contribuent régulièrement à documenter la disparition des Juifs d’Europe, témoins les présentations récentes des documentaires Les Yatzkan, d’Anna-Célia Kendall  et Natan, Le fantôme de la rue Francoeur de Francis Gendron avant Betty.

Je présenterai la première projection de Betty Marcusfeld, le mercredi 9 octobre à 13 heures, jour de Yom Kippour, hasard des impératifs des programmations qui débutent tous les mercredi !

BETTY MARCUSFELD, documentaire, France, 2015, 90’

du 9 octobre au 5 novembre, séances à 13h en présence de la réalisatrice et de ses invités :

9 octobre : Corinne Bacharach, Mahj de 2000 à 2017, 10 octobre : Thierry Garrel, « Chevalier documentaire », 11 octobre : Katy Hazan, OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), 12 octobre : Norma Guevara, Festival International de Films de Femmes (Créteil),13 octobre : Antoine de Gaudemar, société de production audiovisuelle Folamour, 14 octobre : Nicole Dorra, « Ciné-Histoire », 16 octobre : Benoît Jacquot, cinéaste 17 octobre : Galith Touati, association « L'enfant et la Shoah - Yad.Layeled», 18 octobre : Claude Guisard, INA jusqu’en 1999, 19 octobre : François Caillat, cinéaste, 20 octobre : Ginette Kolinka, auteur de Retour à Birkenau (Grasset, 2019), 21 octobre : Natalie Balsan, dessinatrice, peintre, graveur, 29 octobre : Béatrice Commengé, écrivain, 5 novembre : Joseph Morder, cinéaste 

Cinéma Saint-André des Arts  30, rue Saint André des Arts, Paris 6e, Métro/RER Saint-Michel & Odéon 

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