Charlotte Perriand, la sublime beauté de la vie

 

Le monde de Charlotte Perriand

« Il faut avoir l’œil en éventail. On n’invente rien, on découvre ». Ces mots de Charlotte Perriand raisonnent comme  les mots d’ordre de sa vie. Elle n’a jamais cessé de regarder pour mieux découvrir et, quoiqu’elle en dise, pour inventer. 

Connaissez vous Charlotte Perriand ? Aviez-vous déjà entendu parler d’elle avant la formidable campagne de communication orchestrée autour de l’exposition de son œuvre à la Fondation Louis Vuitton, couvertures de magazines, colonnes Morris entièrement dédiées, émissions de radio, de télévision ? Rassurez vous. Si vous ne la connaissez pas encore, c’est une grande chance. Vous allez découvrir une pionnière, une femme libre, une femme contemporaine, une visionnaire.

Le Corbusier,Charlotte Perriand, 1928.
Photographie Pierre Jeanneret (extrait)
Source : Archives Charlotte Perriand
©ADAGP-AChP 2006.

Née en 1903 à Paris, dans les tissus utilisés par sa mère couturière et son père tailleur, elle s’émancipe rapidement des conventions de son époque et de son milieu. Formée à l’école de l’Union des arts décoratifs, elle expose à 24 ans, au Salon d’automne 1927, un projet d’aménagement pour un révolutionnaire « Bar sous le toit ». Elle choisit d’inventer, non pas un salon bourgeois, mais un espace tel qu’elle aimerait le partager avec ses copains pour boire un verre. La conception est d’autant plus novatrice qu’elle utilise des matériaux, l’aluminium et l’acier, réservés traditionnellement à l’industrie, en particulier aux automobiles qui la fascine.

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Protégée par son fameux collier fait de roulements à billes chromées au cou, elle cherche du travail. Avant l’exposition de son « Bar sous le toit », elle sollicite Le Corbusier qui la reçoit de manière glaciale : « Ici on ne brode pas de coussins » la prévient-elle, comme si une jeune fille ne pouvait avoir d’autres compétences que celles requises pour les travaux d’aiguilles… Ce mauvais début n’empêche pas Corbu d’évaluer rapidement le talent de la jeune Charlotte lorsqu’il découvre ses réalisations : il lui propose d’intégrer l’agence. Il a besoin d’elle et elle a trouvé un maître. Avec Pierre Jeanneret, cousin de Le Corbusier -et pour quelques temps son compagnon-,  Charlotte conçoit tout un programme de mobilier dont deux sièges, devenus depuis iconiques  : le fauteuil grand confort, et la chaise longue à bascule.

Charlotte Perriand sur la chaise longue basculante 1928-1929 Le Corbusier-Pierre Jeanneret-Charlotte Perriand–adagp-paris-2019-adagp-paris-2

Le Corbusier signera longtemps uniquement en son nom la réalisation de cette chaise…Le nom de Charlotte est effacé, comme si le nom d’une femme ne pouvait exister seul. Il faut attendre 1985 pour le voir réapparaitre, la chaise longue et le fauteuil étant désormais signés collectivement, par ordre alphabétique, « Le Corbusier, Jeanneret, Perriand ». Son nom s’inscrit tout de même en dernier !

Le Corbusier-Pierre Jeanneret-Charlotte Perriand fauteuil grand confort grand modele1928, adagp-paris-2019-adagp-paris-2019-achp

Au fil des quatre niveaux de la Fondation, se dessine le portrait de celle qui affirme que « l’art est dans tout : un geste, un vase, une assiette, un verre, une sculpture, un bijou, une manière d’être ». Sa manière d’être devient chez elle un art de vivre qu’elle transmet à travers chacune de ses réalisations.

Charlotte Perrian, grès de la carrière de Bourron, Foret de Fontainebleau vers 1935,adagp-paris-2019-achp

« Il est nécessaire d’attendre une vingtaine d’années après la mort d’un créateur pour voir la place qu’il occupe dans l’histoire  de l’art », avait prédit un ami de la fille de Charlotte, Pernette Perriand à la mort de sa mère. Charlotte est devenue « une poussière d’étoile » le 27 octobre 1999, il y a tout juste vingt ans. A la lumière de la magnifique exposition que lui consacre la Fondation Louis Vuitton « Le monde nouveau de Charlotte Perriand » et de plusieurs ouvrages, le public peut enfin prendre la mesure de sa contribution en matière de design et d’architecture et plus largement encore dans le domaine artistique. « Architecte, urbaniste, désigner, photographe, directrice artistique, scénographe, propagandiste de l’art pour tous…je ne me définis pas, ce serait une limitation, » a t elle déclarée.

visiteurs devant « La grande misère de Paris » de Charlotte Perriand, Fondation Louis-Vuitton-adagp-paris-2019

Femme engagée dans les années trente, elle rejoint dès 1929 l’Union des Artistes modernes (l’UAM) qui réclame « un art moderne véritablement social ». En 1932, elle devient membre de l’AEAR, l’association des artistes et écrivains révolutionnaires, aux côtés d’Aragon, Romain Rolland, André Lurçat et tant d’autres. Elle réalise dans ce cadre un photomontage monumental « La grande misère de Paris». Elle y exprime sa révolte devant les ilots insalubres, les « vies sans soleil » des gamins des rues qu’elle photographie, mais aussi devant des programmes de constructions d’immeubles qu’elle juge « hideux » sans cette « ceinture de verdure » dont le projet vient d’être abandonné. 

Léger Fernand (1881-1955). Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. AM3026P.

Le photomontage est présenté dans l’exposition en regard d’œuvres de Fernand Léger son voisin, son ami. Avec lui, elle aime se ressourcer dans la nature, trouver des silex, des pierres, des branches d’arbre qu’elle transforme en œuvres d’art. Les tableaux de Léger accompagnent l’œuvre de Perriand tout au long de l’exposition, partageant les murs de la Fondation avec des oeuvres signées Le Corbusier, Hans Hartung, Miró, Braque, Soulages, Henri Laurens, Calder, Picasso. Heureux compagnonnage.

Charlotte-Perriand, Perspective du bar et de la salle à manger de la place Saint Sulpice, 1927 -adagp-paris-2019-achp

En créant, en 1928, une salle à manger dans des matériaux révolutionnaires, intégrant une cuisine ouverte qui permet à la maîtresse de maison de continuer la conversation avec ses invités, une table extensible et des sièges pivotants, on comprend que Charlotte Perriand vient de jeter les bases d’une certaine idée de la vie moderne dans laquelle le statut de la femme se transforme progressivement. 

Charlotte- Perriand bibliotheque de Maison de la Tunisie-1952-Paris Centre-Pompidou-musee-national-dart-moderne-centre-de-creation-industrielle-adagp-paris-201

Elle « invente » des rangements -placards, casiers, étagères-, qui participent d’une « révolution dans l’art d’habiter », tout comme ses chaises empilables qui font gagner de l’espace. La conception des petits espaces est l’une de ses grandes réussites, mettant à profit son goût pour les refuges de montagne dont elle aime les aménagements minimalistes. Son «refuge Tonneau » en est une belle matérialisation dès 1938. Témoin aussi « La maison du bord de l’eau » projet conçu en 1936, réalisé spécialement pour cette exposition : tout est là, tout est pensé pour dormir, faire sa toilette, cuisiner, manger, se reposer dans une chaise longue en admirant la nature. L’espace est fonctionnel, les matériaux sont beaux, bruts : une sérénité nous envahit.

charlotte-perriand Présentation Tokyo 1941-adagp-paris-2019-francis-haar-achp

Charlotte est aussi une grande voyageuse. Sollicitée dès 1940 par son ex-collègue de l’atelier Le Corbusier, Junzo Sakakura, elle embarque en pleine guerre pour le Japon où elle est attendue en qualité de conseillère en art industriel pour le gouvernement japonais. Ce séjour aiguise un peu plus le regard qu’elle pose, encore et toujours, sur l’espace. Comme l’écrit Laure Adler dans le beau livre qu’elle lui consacre chez Gallimard : « Eblouie par la beauté des visages, des paysages, de l’habitat, fascinée par le savoir-faire traditionnel, par les coutumes, les danses rituelles, le lien indestructible entre le religieux, l’humain et la nature (…), plus attentive au vide qu’au plein, au peu qu’au trop, l’harmonie entre l’architecture et la vie, elle tombe très vite amoureuse de l’âme japonaise ». Charlotte découvre d’autres matériaux, dont le bambou, qu’elle utilise pour ses meubles. Une version bambou de sa chaise longue à bascule est l’une des superbes pièces de l’exposition. 

‘Light Stand with Akari 30P by Isamu Noguchi’ by Charlotte Perriand, circa 1963 (iron stand, paper, and bamboo shades)

On admire également les lampes en papier qu’elle réalisera avec le grand artiste américano- japonais Isamu Noguchi dans les années 50 et 60. Un must. On aime aussi sa Chaise ombre dont elle a eu l’idée en assistant à un spectacle de Kabuki où les manipulateurs de marionnettes se fondent dans l’ombre avec leurs masques noirs. 

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Avec son mari Jacques Martin, rencontré en Indochine, à Hanoï en 1942, alors qu’il est responsable des Affaires économiques en Indochine, elle découvre le Brésil après la naissance de leur fille. Elle vivra et travaillera à Rio, infatigable, demeurant toujours fidèle à ses principes : concevoir des formes utiles, intégrant les technologies d’avant-garde ainsi que les savoir-faire de différentes cultures. « Proposition d’une synthèse des arts », sa grande exposition à Tokyo en 1955, apparaît (…) comme le condensé de ses engagements. Le design s’y intègre à la peinture, à la céramique, aux tapisseries et tapis, dans un environnement total et une complémentarité désormais clairement affirmée, souligne Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton. 

Charlotte Perriand Guy Rey Millet Les Arcs 1968-1969-adagp-paris-2019-charlotte-perriand-achp

Charlotte a régulièrement besoin de l’altitude et de la montagne pour se ressourcer. « Elle aime et apprécie la rusticité, la simplicité, et éprouve son corps à la fatigue des grandes marches l’été, où elle dort dans des refuges », rappelle Laure Adler. Elle va consacrer vingt ans de sa vie (de 1967 à 1989), à la conception de la station de ski des Arcs en Savoie pour laquelle elle allie l’intégration des immeubles dans la pente de la montagne, le confort des occupants des lieux tout en privilégiant leurs regards sur les sommets.

CHARLOTTE PERRIAND SUR UNE PLAGE A DIEPPE PHOTOGRAPHIEE PAR PIERRE JEANNERET, VERS 1934

« J’ai toujours cultivé le bonheur, c’est comme çà que je m’en suis sortie », a confié Charlotte au seuil de sa vie. « Travailler pour consommer, un cycle infernal où la sublime beauté de la vie n’est pas prise en compte ». Par ces deux phrases, Charlotte nous révèle une philosophie de l’existence qu’elle nous transmet à travers ses meubles, sa conception des espaces, sa prise en compte de la nature. Sa dernière réalisation, en 1993, la Maison de thé, en est le point d’orgue.

Charlotte Perriand, la Maison de thé, 1993
Le monde nouveau de Charlotte Perriand 

Du 2 octobre 2019 au 24 février 2020 à la Fondation Louis Vuitton

Commissaires :  Jacques Barsac, Sébastien Cherruet, Gladys Fabre, Sébastien Gokalp et Pernette Perriand-Barsac assistés de Roger Herrera (Fondation Louis Vuitton) 

Architecte scénographe : Jean-François Bodin 

informations et réservations : www.fondationlouisvuitton.fr 
PUBLICATIONS 

Charlotte Perriand | L’œuvre complète – Tome 4   Jacques Barsac, Editions Norma, Préface de Michelle Perrot,, 528 pages - 800 illustrations, 95 euros 

Charlotte Perriand au Japon, roman graphique de Charles Berberian, ARTE Editions / Le Chêne, 128 pages, 19,90 € 

Charlotte Perriand, Laure Adler, Editions Gallimard, 272 pages, 200 illustrations, 29,90 € 

Catalogue de l’exposition,400 p., 300 illustrations, 49€, sous la direction Sébastien Cherruet et Jacques Barsac avec la participation de Pernette Perriand-Barsac
et la coordination de Martine Dancer-Mourès 


AUDIOVISUEL 

Charlotte Perriand, pionnière de l’art de vivre, documentaire de Stéphane Ghez (France, 2019, 52mn) Coproduction : ARTE France, Cinétévé, Fondation Louis Vuitton 
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4 réflexions au sujet de « Charlotte Perriand, la sublime beauté de la vie »

  1. Belle expo, beau papier
    merci Corinne.
    tu as raison d’écrire que ceux qui ne la connaissent pas ont de la chance, ils pourront ainsi la découvrir!

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