Les combats de Minuit 

Proposer une exposition consacrée à une maison d’édition peut relever du pari impossible. Pourtant,  « Les combats de Minuit, dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon » proposé par la Bnf jusqu’au 9 décembre, relève le défi.

A la faveur du don à la Bnf de la bibliothèque de leurs parents, à la mort de leur mère en 2014, Irène, André et Mathieu Lindon nous permettent de parcourir, à travers une centaine de titres (sur les 900 donnés), une partie du catalogue exemplaire des éditions de Minuit. Mais aussi, et avant tout, grâce à de nombreuses dédicaces adressées par les auteurs à leur éditeur, à des manuscrits originaux (dont celui de En attendant Godot) ou des photographies souvent inédites, de revivre l’aventure humaine d’une maison d’édition et les « combats » de son fondateur, comme le titre de l’exposition l’indique judicieusement. Fondateur des éditions de Minuit,  le terme n’est pas exact, puisque Jérôme Lindon (1925-2001), reprend en 1948, il a alors 22 ans, les rênes de la petite maison fondée dans la clandestinité par Vercors, l’auteur du Silence de la mer et Pierre de Lescure. Il entre aux éditions comme sous-chef de fabrication stagiaire non payé à la fin de l’année 1946. La situation économique de la maison étant fragilisée, c’est grâce à l’aide généreuse de la famille d’Annette Rosenfeld, future épouse Lindon que l’édition peut continuer. Jérôme en devient rapidement le patron..

Elie Wiesel, Éditions de Minuit, 1958/BnF

L’expérience de la guerre, pendant laquelle Jérôme Lindon a dû se cacher en tant que juif avant de rejoindre le maquis à l’âge de quinze ans, est fondatrice. Elle détermine son engagement « contre tous les racismes et toutes les intolérances » comme a dit à son sujet Henri Alleg, auteur de La Question, ouvrage qui a relancé le débat sur la torture pendant la guerre d’Algérie. Avec la publication de Charlotte Delbo ou d’Elie Wiesel, Jérôme Lindon fait entendre des voix rescapées de la Shoah. Si ses auteurs ont beaucoup salué sa gentillesse, tel Le Corbusier, qui s’est vu presque entièrement dédier la collection « Forces vives » consacrée à ses audacieuses et contestées propositions, d’autres louent le courage de Jérôme Lindon.

Editons de Minuit 1973/BNF

Il lutte contre la censure et la morale en publiant des textes de groupes alors à la marge, tels les féministes (Monique Witting), les prostituées (Barbara, en lutte pour ses droits), ou les homosexuels. Rapidement conscient de l’importance des sciences humaines et sociales, il accueille revues et collections, dont Arguments et Critique ou la collection de Pierre Bourdieu Le Sens commun. La place de l’homme dans le monde moderne fait partie de ses grandes préoccupations. En publiant des textes philosophiques (Georges Bataille, Gilles Deleuze et son Anti Oedipe avec Félix Guattari, de Jacques Derrida, …),  sociologiques (avec la collection de Georges Friedman « L’homme et la machine »), ou économiques (témoins les traductions de Marcuse ou Lukacs), il contribue à diffuser et à pérenniser la pensée de toute une génération qui bouscule et fait avancer la marche de l’histoire du XXème siècle.

« Pour Jérôme Lindon avec mon amitié / Sam. Beckett, 
BnF / Réserve des livres rares
Jérôme Lindon et Alain Robbe-Grillet devant un portrait de Samuel Beckett. © Despatin & Gobeli

Mais, selon Jérôme Lindon lui-même, le grand événement de sa vie d’éditeur reste sa rencontre avec Samuel Beckett et la publication en 1951 de Molloy. Le ton des publications littéraires des éditions de Minuit est donné :  poursuivant avec les écrivains son goût pour l’avant-garde, voire le scandale, il souhaite faire émerger une littérature nouvelle « indépendamment du goût du public et des lois du marché ». « Oui, je m’efforce de défendre le plus vigoureusement les livres que j’édite. Ce n’est pas pour les avoir édités, mais parce que, déjà avant, je les aime », écrit-il en 1960 à son ami Jacques Sternberg.

 Éditions de Minuit, 1984 / BnF

Avec la complicité d’Alain Robbe-Grillet, il devient l’éditeur du Nouveau Roman et publie, entre autres, Michel Butor (La Modification), Nathalie Sarraute (Tropismes), Marguerite Duras (Moderato Cantabile, L’Amant), Claude Simon, mais aussi Robert Pinget et Claude Ollier…

Éditions de Minuit, 1999
« Pour Jérôme Lindon, avec qui, décidément [Je m’en vais] JE RESTE. Avec toute mon amitié / Jean Echenoz » BnF /Réserve des livres rares
L’entrée au catalogue, à la fin des années 70, de Jean Echenoz puis de Jean Rouaud, Jean-Philippe Toussaint, Eric Chevillard ou Marie N’Diaye, prolonge, avec cette nouvelle génération d’écrivains, le modèle exigent et novateur voulu par Jérôme Lindon. Les éditions de Minuit, désormais animées par Irène Lindon, sont également un magnifique exemple de transmission familiale, allié à une réalité d’indépendance et de qualité. 

Un document plus personnel de l’éditeur a retenu notre attention : un tirage limité du Livre de Jonas traduit de l’hébreu par Lindon lui même ainsi que ses commentaires,« fruit d’une réflexion mûrie pendant la guerre sur l’identité juive ». Avec cette dédicace « Pour Annette que j’aime tous les jours plus » signé Jérôme.

Les combats de Minuit, dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon

jusqu’au 9 décembre

Galerie des donateurs
BnF/François-Mitterrand
Quai François Mauriac, Paris XIIIe 

Du mardi au samedi 10h > 19h Dimanche 13h > 19h
Fermeture les lundis et jours fériés 

Entrée libre 

NOS BATAILLES

Nos Batailles est le second film de Guillaume Senez. Né en 1978 à Bruxelles, on lui doit un premier long métrage Keeper,  sélectionné en 2016 dans 70 festivals, primé par une vingtaine de prix. Il va falloir désormais compter avec ce réalisateur dans le paysage cinématographique.

Romain Duris avec Lena Girard Voss

Nos Batailles, sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en 2018, est emballant.

Pourtant, si l’on s’arrête à son argument, il n’est pas certain que l’on se précipite en salle : « Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain quand Laura, sa femme, quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas ».

C’est là toute la réussite de ce film élégant, humain, subtil, contemporain et, à bien des moments, bouleversant : avoir donné corps à ces réalités quotidiennes qui se déroulent dans deux des structures les plus anxiogènes de notre société  : l’entreprise et le couple.

S’agissant de la première, Olivier, – incroyablement incarné par un Romain Duris comme on ne l’avait jamais vu – est chef d’équipe au sein d’une grosse entreprise qui ressemble beaucoup à l’idée que l’on se fait du géant Amazon. Des hangars gigantesques abritent des milliers de boites aux codes barres précis et des centaines d’employés courant aussi vite qu’ils peuvent pour honorer les commandes. Ils sont armés de tablettes qui sont autant leurs outils de travail que les mouchards de leurs performances. Olivier protège ces hommes et ces femmes face aux cadences infernales exigées par la direction, dont Agathe, la « RH » intraitable et inhumaine est le porte-voix (Sarah Le Picard, très juste dans son « mauvais rôle »). Le film démarre par la menace qui pèse sur l’un des employés plus très jeune, qui se sait sur la touche. Il va se suicider. Mourrir avant la déchéance que le chômage et les dettes impliqueraient.   

A la maison, Olivier est marié avec Laura (Lucie Debay, parfaite). Ils ont deux enfants, Elliot et Rose (formidables acteurs !). Nous comprenons vite que Laura est dévastée par la priorité qu’Olivier accorde à son travail. Elle est en train de sombrer dans la dépression. Mais elle ne laisse rien paraitre, reste silencieuse sur son mal-être face à son mari ou  sa copine qui l’emploie comme vendeuse dans son magasin. Pourtant, sa très grande fragilité la fait fondre en larmes lorsqu’une cliente doit renoncer à la robe qu’elle avait choisie, faute de provisions sur sa carte de crédit. Elle ne supporte plus rien, le sort de cette femme pas plus que le sien. Elle s’écroule au vrai sens du terme.

Soudain, elle sort du film, elle sort du couple. Sa dernière force à été de partir, de quitter la maison, ses enfants, son mari. Sans un mot. Elle s’est évaporée.

Romain Duris avec Lena Girard Voss et Basile Grunberger

Olivier va devoir réapprendre sa relation au quotidien avec ses enfants, les gestes, les menus (Elliot et Rose vont manger beaucoup de céréales !), les habits, les devoirs….Et aussi trouver les mots face à cette absence maternelle.

Deux figures féminines de substitution vont émerger : Joëlle, la mère d’Olivier, merveilleuse et trop rare Dominique Valadié. Elle avouera à son fils qu’elle aussi, avait un moment pensé quitter la maison, lorsque lui et sa soeur étaient petits…

Justement arrive Betty, la soeur d’Olivier. Laetitia Dosch est sans aucun doute la vraie révélation du film, tant son apparition illumine tout : le film, la vie des enfants pendant les quelques jours qu’elle va passer avec eux, la vie de son frère avec qui elle dansera sur la chanson de Michel Bergé Le paradis blanc. Scène belle et poignante.

Romain Duris et Laetitia Dosch

Olivier, l’homme plaqué, va se débrouiller dans ces « batailles » parallèles et successives. Pas toujours au top. En particulier avec sa collègue syndicaliste  Claire, nous n’en dirons pas plus. L’occasion pour le public de retrouver Laure Calamy (on l’adore dans Dix pour cent), dans un rôle plus puissant que ceux de « marrantes » où elle était cantonnée. Elle est ici formidable d’humanité et de générosité.

Si je m’attarde autant sur les comédiens, c’est qu’ils sont au coeur de la réussite de ce film. Probablement grâce à la méthode du réalisateur qui ne leur livre pas les dialogues mais les cherchent avec eux.  Comme il le précise « Cela représente un risque pour les comédiens (…). C’est cela qui donne au film cette texture particulière, les moments où les personnages cherchent un peu leurs mots, où les dialogues peuvent se chevaucher, tous ces petits accidents, ces choses de la vie de tous les jours qu’on a tendance à perdre au cinéma ».

Le film pourrait s’intituler « Ces choses de la vie ». Même si une femme qui part n’est pas si banal….Et puis le titre était déjà pris, enfin presque.

NOS BATAILLES,  réalisation Guillaume Tenez, 2018 -Belgique/France- 1h38

GIACOMETTI, ENTRE TRADITION ET AVANT-GARDE 

  

«  Je ne crois pas avoir eu l’occasion de vous entretenir d’un très grand ami, un sculpteur que nous voyons souvent, le seul peut être que nous voyons toujours avec plaisir.(…) Comme artiste, je l’admire énormément, il n’y a pas de sculpture moderne supérieure à la sienne, et puis il travaille avec une telle pureté, une telle patiente, un telle force ! Il s’appelle Giacometti. (..) Voilà vingt ans, il connaissait un grand succès et gagnait des fortunes avec sa sculpture d’inspiration surréaliste; de riches snobs le payaient des prix exorbitants, comme Picasso. Soudain, il a senti qu’il n’allait nulle part, qu’il se gaspillait, il a tourné le dos aux snobs et s’est mis à chercher tout seul, en ne vendant rien sauf l’indispensable pour vivre.». Ainsi Simone de Beauvoir présentait Giacometti dans une lettre son amoureux américain Nelson Algren en 1947

L’exposition « Giacometti, entre tradition et avant-garde » qui vient d’ouvrir jusqu’au 20 janvier au Musée Maillol confirme la force absolue de l’oeuvre de l’artiste.

Exposition Giacometti, Musée Maillol, 2018, photo Sophie Llyod

Organisé en sept sections, son parcours, à la fois chronologique et thématique, met en regard l’oeuvre de Giacometti avec celles d’autres artistes, ses ainés, Rodin, Bourdelle, Maillol ou Despiau et ses contemporains tels Brancusi, Lipchitz, Laurens, Zadkine, Csaky ou Richier. Cette confrontation n’altère en rien, au contraire, la proximité que nous éprouvons pour le travail de Giacometti. Pour notre plus grand plaisir, les sections sont ponctuées par des portraits de l’artiste réalisés par quelque grands photographes du XXème siècle tels Brassaï, Denise Colomb, Sabine Weiss, Herbert Matter ou Henri Cartier-Bresson.

Alberto Giacometti, Le Couple, 1927, 
Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

De ses créations de jeunesse, depuis sa formation classique à l’Académie de la Grande Chaumière auprès d’Antoine Bourdelle à partir de 1922, à ses recherches post-cubistes ou sous l’influence des arts extra-occidentaux, émergent déjà les couples et les regards qui obsèderont son travail à venir. Après un épisode surréaliste aussi enthousiasmant pendant quatre années (1930-1934) que violent dans sa rupture avec André Breton (février 1935), il « cherche tout seul » comme dit Beauvoir et retrouve la figuration. Il se remet à dessiner et revient au travail d’après nature, en sollicitant beaucoup son frère Diego, venu s’installer avec lui dans l’atelier du 46 rue Hippolyte-Maindron à Montparnasse dès 1925, comme modèle. « Mettre en place une tête humaine, représenter quelqu’un non comme on le connaît, mais comme on le voit. Sacrifier tout le personnage pour faire la tête ». Outre son frère, il contraint souvent ses proches à rester assis sur un tabouret pendant des heures pendant qu’il sculpte sans relâche. Même obsession avec Rita Gueyfier, modèle professionnel qu’il embauche pour poser encore et encore, poursuivi par un sentiment d’échec qui l’habitera toute sa vie. La section consacrée aux têtes dans l’exposition est particulièrement riche et belle : bustes lourds ou « figurines à gabarit d’épingle», comme les nommait Leiris (on aime les effigies minuscules de Simone de Beauvoir, Marie-Laure de Noailles ou d’Annette, sa femme qu’il épouse en 1949), tous reposent sur des socles que l’artiste utilise comme mises en valeur ou mises à distance de l’objet. Le socle deviendra pour lui un outil dont il joue, envisageant différentes tailles pour une même oeuvre, « rendant les personnages plus ou moins distants, solennels ou fragiles ». 

 

Alberto Giacometti, La Forêt, 1950,

Alberto Giacometti, Petit buste d’Annette, vers 1951,
Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

Réfugié en Suisse pendant la guerre, il revient à Paris en 1945, renoue avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir rencontrés en 1939. « Il est vrai que ses personnages pour avoir été destinés à périr dans la nuit même où ils sont nés, sont seuls à garder, entre toutes les sculptures que je connais, la grâce inouïe de sembler périssables. Jamais la matière ne fut moins éternelle, plus fragile, plus près d’être humaine.» Qui mieux que Sartre a décrit les silhouettes d’après guerre ? Cet « alliage étrange de hiératisme noble et de dynamique envoûtante », figures souvent féminines par groupe ou seules, nous bouleverse. Depuis La Femme qui marche réalisé en 1932, le nu féminin va dominer son oeuvre jusqu’à la fin, s’allongeant à l’extrême. 

Alberto Giacometti, Femme qui marche [I], 1932, Plâtre, 152,1 x 28,2 x 39 cm
Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

C’est par l’un des grands chef d’oeuvre du XXème siècle, L’homme qui marche, réalisé en 1959 pour un projet destiné au parvis du gratte ciel de la Chase Manhattan Bank à New York, que se clôt le parcours. Représentation du mouvement inspiré de la statuaire antique, cette figure symbolise l’humanité en marche dans sa forme la plus universelle. Un homme universel « qui ne pèse rien, beaucoup moins lourd que le même homme mort ou évanoui ».

Alberto Giacometti, Homme qui marche II, 1960, Plâtre, 188,5 x 29,1 x 11,2 cm Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

La richesse de cette exposition tient bien entendu à la force des oeuvres exposées, à leurs confrontations avec les oeuvres des maîtres et des contemporains de Giacometti mais aussi à sa brillante conception due à Catherine Grenier, commissaire de l’exposition, directrice da Fondation Giacometti depuis 2014 et présidente de l’Institut Giacometti. 

Catherine Grenier par Peter Lindbergh.

Il convient de saluer également la scénographie due à Eric Morin et tout particulièrement les éclairages, magnifiques, de Vyara Stefanova.

Pour compléter cette visite, on ne saurait trop recommander d’aller découvrir l’Institut Giacometti, récemment ouvert au public, situé au 5 Rue Victor Schoelcher, à Montparnasse. L’atelier original de l’artiste, qui était situé non loin, y est reconstitué et une partie de ses oeuvres sont présentées ainsi que des expositions temporaires.

Exposition GIACOMETTI ENTRE TRADITION ET AVANT-GARDE   

Musée Maillol 61 rue de Grenelle, 75007 Paris

jusqu’au 20 janvier 2019

Plus d’info sur www.museemaillol.com #ExpoGiacometti

GUY, un film d’Alex Lutz

Qui est Guy ? Un chanteur populaire comme dit la chanson de Charlebois ? Un « ringard showbizz », comme l’appellerait un auteur compositeur de ma connaissance ? Une vedette, comme on disait avant l’avènement des stars ? Il est tout ça et plus, mais il est surtout le héros d’un film hyper réussi d’Alex Lutz. 

Sorti sur les écrans depuis une semaine, le film mérite un grand succès.
Pourquoi me direz vous ? En quoi un film qui est un faux/vrai documentaire sur un faux chanteur vieillissant, réalisé par un fils caché, qui découvre avec nous, le public, qui est son père, devrait nous plaire, mieux nous intéresser ?

Pour plusieurs raisons qu’il va falloir énoncer, tâche d’autant plus ardue que toute la presse a déjà tout écrit sur ce film.

UNE PERFORMANCE D’ACTEUR

La première raisons d’aimer ce film est de constater l’extraordinaire performance de Lutz, éternel jeune homme de pourtant 40 ans, à devenir ce pré-vieillard de plus de 70 ans, aux cheveux blancs, à la bedaine témoin du goût des bonnes choses, à la peau parsemée de tâches de vieillesse et de rides et à la bouche sans arrêt en mouvement, esquissant un mélange étrange de veulerie et de sensualité….

On apprend que, pour ce faire, Alex Lutz devait se plier à quatre heures quotidiennes de maquillage : « Je ne voulais pas de symétrie dans le visage de Guy :  une cicatrice là, car il s’est pris une porte, un soir, après un concert, à Agen. Je voulais qu’il n’ait pas seulement des poches sous les yeux, mais aussi des transferts de paupières jusqu’aux ras de cils, pour donner l’illusion de paupières tombantes, parce que c’est souvent l’acuité du regard qui ne colle pas dans les maquillages de vieillissement. », précise l’acteur-réalisateur dans une interview . Au-delà du maquillage, l’ensemble de ce que constitue le portrait du Guy est minutieusement construit et juste :  le rythme de la voix qui peut changer en fonction des situations, le ton mi-désabusé, mi-charmeur, le regard qui passe par l’interrogation un peu vide à l’ironie cynique mais aussi par l’émotion. Et puis bien entendu, tous les détails : la coiffure dont nous apprenons toute l’évolution aux fils des années -du flou ondulé aux bouclettes en passant par le brushing impeccable, l’indispensable bombe de laque Elnett dont Guy vante les mérites et qui semble faire partie intégrante de sa vie d’artiste, la chaîne en or et les gourmettes, discrets attributs de la réussite…..

 

UNE JOLIE PARABOLE SUR LA FILIATION ET LE TEMPS QUI PASSE 

En choisissant de nous rendre « spectateur double », Alex Lutz, évite le piège de la caricature. Il nous propose de suivre le tournage d’un documentaire, réalisé par Gauthier, jeune journaliste, à qui sa mère a confié avant sa mort que Guy Jamet est son père (touchantes apparitions en forme de home movie  de Brigitte Rouan qui incarne cette joyeuse mère que la vie a emportée). Elle l’avait rencontré lors d’un concert où son mari n’avait pas voulu l’accompagner…Gauthier, dont nous ne découvrirons le visage qu’à la fin du film, (incarné par Tom Dingler, ami d’enfance de Lutz et lui même fils d’un chanteur des années 70), nous propose SA vision de Guy Jamet, qu’il filme et interviewe à l’occasion de la sortie d’un album de reprises de chansons, sans doute après une période où Jamet était moins présent sur le devant de la scène (une fan lui dit même dans la rue qu’elle pensait qu’il était mort !). Cet effet « Vache qui rit » du film dans le film augmente encore le réalisme du personnage : nous assistons à un documentaire sur Guy Jamet, nous allons mieux le connaitre, comme si nous le connaissions déjà !! Et c’est justement sur ce terrain qu’Alex Lutz et ses scénaristes sont d’une grande subtilité : le regard de Gauthier sur cet homme qui est donc son père évolue au fur et à mesure du film, tout comme le nôtre. Comme Gauthier, nous sommes de prime abord méprisants, tentés de penser que Guy est un chanteur hasbeen, momifié dans les clichés des années 70, inculte, sans autre références que celles du showbizz, marié à une comédienne un peu écervelée et vraie « femme de » (Pascale Arbillot, très « juste »). 

Mais le film va basculer après un franche engueulade entre Guy et Gauthier « Mec, j’ai commencé en 1966, alors on ne me la fait pas, car j’ai tout vu ! Toutes les vanités, tous les ego, tous les idéaux, et toutes les trahisons. J’ai eu la carte, je ne l’ai plus eue, mais si tu es juste là pour me filmer avec mes chihuahuas et ma gonzesse qui a un petit cul pommelé et des talons en liège, alors dégage ! En revanche, si tu veux vraiment faire ma rencontre, fais-la ! Fais un effort, car c’est ton travail de journaliste. » A partir de là, le regard du fils illégitime et le nôtre vont changer. Nous allons commencer à regarder ce Guy Jamet comme un être humain et plus comme la représentation d’une icône déchue. Nous  admirons ses qualités et tolérons ses faiblesses. Nous découvrons qu’il aime les préludes à l’orgue de César Franck et les chorus de guitare de Jimi Hendrix, qu’il a lu Valère Novarina (référence pour le moins incongrue!). Nous comprenons avec lui qu’il est conscient de ses limites et de ce qu’il incarne. Nous allons presque aimer les chevaux qu’il aime monter. Nous allons nous attacher à ses choristes, à ses musiciens de tournée et surtout à l’indispensable bien nommé « Grand Duc », celui sans qui rien ne peut se faire en tournée, de la place de la laque et des fruits secs dans la loge à l’installation de la scène pour la balance…Nous sommes émus par la fragilité du personnage, fragilité qui va se transformer en une vraie alerte cardiaque. L’heure du bilan n’est pas loin, y compris celui de savoir si il a été un bon père, ce qu’il ne pense pas du tout. Comprend-t-il alors pourquoi Gauthier s’intéresse tant à lui ? sans doute. Et cette histoire, la vraie histoire du film, d’un père et d’un fils nous touche. Le réalisateur à dédier son film « à tous les pères » au début du film, et à ses fils au générique fin….

DES PERSONNAGES FEMININS CONVAINQUANTS

Soyons clairs : le personnage de Guy Jamet pourrait être taxé de misogyne. Sa posture, son vocabulaire vis à vis des femmes sont ,par moment, inaudibles. Mais cela fait partie de la panoplie du chanteur à succès et du discours de l’époque. Pourtant, nous comprenons que Guy aime, a sincèrement aimé et a besoin des femmes dans sa vie. Son grand amour a été Anne-Marie, incarnée, jeune, par une Elodie Bouchez, troublante de ressemblance avec la vraie Dani que l’on retrouve aujourd’hui. Anne-Marie est la mère de son « vrai » et, pense Guy (jusqu’à quand ?), seul, fils. Sophie, sa femme du moment a été évoquée. Et comment ne pas dire un mot sur le personnage de Stéphanie, la fidèle attachée de presse, formidablement jouée par Nicole Calfan, plus vraie que nature. Elle est parfaite dans ses fonctions de complice-protectrice, d’intermédiaire avec les journalistes et même le public, de miroir rassurant à plein temps….

UNE BANDE SON TRES REUSSIE

Saluons bien sûr une autre réussite qui contribue à parfaire ce vrai/ faux documentaire sur les années 70 : les chansons, spécialement composées pour le film, dont le « son » et les paroles sonnent tellement vrai ! Sans oublier les reconstitutions de chansons en duos en forme de Stone/Charden, Gainsbourg/Birkin ou Gall/Berger, spécial play back et image floutée-romantique ! Et bravo à Lutz qui est l’interprète de toutes les chansons.

ETRE UN ARTISTE

Artiste de variété ou artiste en général, le film d’Alex Lutz, en propose un beau, voire émouvant portrait. « Etre ou ne pas être », comme dirait l’autre….Laissons lui le dernier mot : La question sur le temps, ce qu’on en fait, sur ce dont on se souvient ou pas, ce qui reste… ce sont des thèmes qui me bouleversent, me passionnent même en littérature et qui m’inspirent. Une autre question qui m’intéresse, que je trouve filmique, tourne autour du qu’est ce que ça veut dire d’avoir été the place to be, de ne plus l’être, que personne ne s’en souvienne forcément. Et du coup par filiation, qu’est-ce que cela veut dire réussir ou pas quand on est un artiste. Et si vous ne faites plus rien, l’êtes-vous toujours? Guy le dit, sa qualité d’artiste c’est un état d’âme avant tout. 

GUY, un film d’Alex Lutz, en salle depuis le 29 aout, durée 1h41

Paul Sanchez est revenu ! de Patricia Mazuy

Paul Sanchez est revenu ! est un film singulier et très réussi. La réalisatrice Patricia Mazuy, trop rare comme on dit, n’avait pas tourné depuis 2011 et pour paraphraser le titre de son film, elle est revenue pour le meilleur, produite par l’excellent Patrick Sobelman.

Qui est Paul Sanchez ? Nous apprenons qu’il est le meurtrier de sa femme et de ses quatre enfants et qu’il est en cavale depuis dix ans. Il aurait été aperçu à la gare des Arcs sur Argens. À la gendarmerie, on n’y croit pas du tout et il faut d’ailleurs régler rapidement un autre problème : rendre sa Porsche à Johnny Depp que la jeune gendarme Marion a verbalisé sur la route alors qu’il se faisait faire une gâterie dans sa voiture…Embarrassé, le commandant tient à classer cette affaire et demande à ses troupes de l’ignorer. Mais comment faire taire un journaliste local à l’affut d’un scoop (Idir Chender, très bon), lui qui a vu le commandant de la gendarmerie au volant de la voiture de sport, en chemin pour la rendre à son propriétaire ? En lui donnant une info exclusive : Paul Sanchez est revenu.

De cette « fake news » se construit alors tout le film. Mais est ce vraiment une fausse nouvelle puisque la caméra nous présente d’emblée celui qui va revendiquer cette identité ?

Toute la subtilité du scénario d’Yves Thomas et de la caméra de Patricia Mazuy est de nous tenir en alerte jusqu’au bout de l’enquête que va mener la gendarmerie, incarnée, entre autre par le commandant (excellent Philippe Girard) et la gendarme Marion (éblouissante Zita Henrot, découverte dans Fatima de Philippe Faucon).

« Paul Sanchez est revenu ! » est un film sur le fantasme qu’on développe à partir d’un fait-divers, la façon dont on s’en abreuve, les répercussions qu’il peut avoir sur nous, sur notre attirance pour lui,  nous prévient la réalisatrice. Le scénariste a t il pensé à Xavier Dupond de Ligonnès, le suspect de la « tuerie de Nantes » en 2011…Ou à  Jean-Claude Romand, ou à Yves Godard ? Peu importe. Le film propose la figure d’un criminel en cavale, d’un homme à bout. 

Les raisons du « jusqu’au boutisme » du vrai/faux Paul Sanchez sont de l’ordre du tragique, de ces raisons qui peuvent faire basculer chacun d’un autre côté de l’humain. Et c’est cette humanité du bas qui est mise en scène : Ceux qui ont la parole dans le film sont des gens à qui le cinéma en France ne fait pas souvent entendre leur voix, pas des marginaux, une classe moyenne qui a du mal à joindre les deux bouts. Ils ont un boulot, ils ont une voiture, mais ils galèrent, nous dit Patricia Mazuy. Le film traite du dérèglement qui peut s’emparer de nous.

Et voici un autre aspect de la réussite du film : nous parler de violence sociale à travers le personnage principal mais aussi à travers tous les gens dits « ordinaires » qui, au commissariat, à travers leurs dépositions, nous rendent témoins de leurs misères quotidiennes, de leurs peurs, de leurs solitudes. Empathique mais à distance, la caméra est toujours sur le fil, entre comique et tragique.Tout comme l’enquête oscille entre comédie, polar et western: Le polar c’est évident, y a un homme en fuite et quelqu’un qui le cherche. Le western c’est le décor qui l’inspire, le côté sauvage et la roche rouge du rocher, la puissance de la nature qui est un élément essentiel de l’histoire. La musique travaille aussi entre autres, le sentiment de western. Si vous voulez, dites que c’est un film transgenre ! s‘amuse la réalisatrice.

En effet, le majestueux rocher rouge de Roquebrune sur Argens, dans le Var est l’un des personnages du film. C’est là que Paul Sanchez se réfugie et par là que Marion fait son jogging quotidien. A 500 mètres d’une zone périurbaine, c’est à la fois le Var des villas de milliardaires et de quelques stars américaines, celui des zones commerciales et pavillonnaires, celui des champs de vignes et des glissières d’autoroutes qui mènent à Saint Tropez.(…) Le rocher c’est le monde d’en haut – celui de Sanchez, celui du rêve, de l’horreur, du crime et paradoxalement d’une certaine liberté. Le monde d’en bas, c’est celui de Marion, le village et les bords de route, le quotidien de la gendarmerie.

Paul Sanchez est magistralement interprété par Laurent Lafitte, de la Comédie Française. Patricia Mazuy a raison de dire que Laurent est une énorme chance pour le personnage parce qu’il a en lui un sens du burlesque et du tragique.

Pour rendre crédible cet homme en cavale, fatigué, usé, la réalisatrice a souhaité  le casser, le vieillir. Etant donné qu’il jouait en même temps à la Comédie-Française, il a fallu à sept reprises le chercher après la représentation, le coucher à l’arrière d’une voiture à 22h30 place du Palais royal pour arriver à 7h du matin au maquillage sur le décor. Laurent Lafitte disait: « Ça servira le rôle ». Gagné !

Zita Henrot nous confirme qu’elle est une merveilleuse comédienne et l’ensemble de la distribution est formidable. Un dernier mot pour dire la qualité de l’image et de la musique de John Cale, très présente, à laquelle Patricia Mazuy attache, à juste titre, une grande importance. Ses trompettes, flûtes et tambours rythment le film dans son intensité et son harmonie.

Le Festival de Cannes n’avait pas sélectionné le film en mai dernier ? Trop décalé ? Trop hybride ? C’est pour mieux le retrouver aujourd’hui, sans le filtre cannois, pour notre plus grand plaisir.

 

 

Paul Sanchez est revenu ! 

Film français de Patricia Mazuy. Avec Zita Hanrot, Laurent Lafitte, Philippe Girard, Idir Chender (1 h 51). Sur le Web : www.sbs-distribution.fr/distribution-france-paul-sanchez-est-revenu

Sabine Weiss, photographe humaniste

 

Paris, France, 1953, épreuve gélatino-argentique 29,9 x 20,2 cm
Collection Centre Pompidou, Paris ©  Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-GP © Sabine Weiss

Il est des expositions de photos qui procurent un vrai plaisir. Celle présentée au Centre Pompidou jusqu’au 15 octobre prochain, consacrée au travail de Sabine Weiss, en fait partie.  Au delà du plaisir, sa visite a constitué pour moi une découverte, une révélation, car, j’ose avouer que, si le nom de Sabine Weiss m’était familier, j’avais jusque là raté tous les rendez vous parisiens qui lui avaient été consacrés, telles l’exposition du Musée d’Art moderne en 2006 ou la rétrospective « Sabine Weiss. Un demi-siècle de photographies », à la Maison européenne de la photographie, en 2008. Je ne m’en vante pas.

Pourtant, Sabine Weiss est une figure majeure du courant de la photographie humaniste et sa dernière représentante. « La réception de la photographie humaniste en France est une histoire d’amour et de haine, tiraillée entre le profond enthousiasme du public et le mépris d’une critique progressiste. Souvent désignée comme « produit national », cette photographie humaniste a été défendue par certain comme une incarnation de l’esprit français, décriée par d’autres pour sa vision du monde trop simpliste », précise Karolina Ziebinska-Lewandowska, la commissaire de l’exposition dans le très beau catalogue qui accompagne l’événement.

Portrait de sabine Weiss © Patrice Delatouche

Née Weber en 1924 en Suisse, Sabine décide très tôt de devenir photographe. Elle publie son premier reportage à vingt et un ans, en 1945, puis s’installe à Paris qui deviendra sa ville d’adoption (elle sera naturalisée française en 1995). Après quelques années auprès du photographe Willy Maywald dont elle est l’assistante, elle se lance comme photographe indépendante en1949. C’est l’époque où elle rencontre l’artiste américain Hugh Weiss, qui devient son mari et le père de sa fille. Son activité indépendante est florissante : elle travaille pour la mode, la publicité, des fabricants de tissus, Le Printemps….L’année 1952 marque un tournant : elle rencontre Robert Doisneau dans le bureau de Michel de Brunhoff qui dirige la revue Vogue. Le photographe ne tarit pas d’éloges sur son travail, ce qui favorise, d’une part, son engagement à la revue où elle reste sous contrat neuf ans, et, d’autre part, l’arrivée d’un courrier de l’Agence Rapho l’invitant à venir montrer son travail. C’est finalement le patron de Rapho à New York, Charles Rado, qui l’intègre à l’Agence et devient ami du couple Weiss. La carrière internationale de Sabine est lancée. Elle bénéficie alors de nombreuses parutions dans Newsweek, Picture Post, Du, Votre santé, Votre enfant, Ihre Freundin, Sunday Graphic, Paris Match. Sous l’aile de  Rado, elle participe à l’exposition « Post-War European Photography » au Museum of Modern Art de New York (1953) et présente sa première exposition personnelle à l’Art Institute of Chicago (1954). C’est à Charles Rado, encore, qu’elle doit  la présence de trois de ses photos dans l’exposition devenue mythique, The Family of Man, présentée par Edward Steichen au MoMA à New York en 1955. Elle a trente ans. Depuis, la liste de ses expositions est impressionnante, aux Etats Unis et en Europe.

Paris, 1955
Epreuve gélatino-argentique 30,5 x 24 cm
41 x 30 cm Collection Centre Pompidou, Paris
© Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dist. RMN-GP © Sabine Weiss

« Les villes, la rue, l’autre », présentée ces jours-ci au Centre Pompidou, couvre la période 1945-1960. Près de quatre- vingts photographies vintage, pour la plupart inédites, sur le thème de la rue, sont issues d’un achat par le musée national d’art moderne et d’un don récent de la photographe, qui a souhaité confier un ensemble significatif de photographies au Centre Pompidou. « …elle s’intéresse au quotidien,  nous explique Karolina Ziebinska-Lewandowska, dans ses photographies, réalisées pour elle-même, dans les moments libres, elle pose un regard à la fois doux et compréhensif sur les habitants de sa ville. Sabine Weiss est à la recherche des beautés simples des moments suspendus, de repos ou de rêverie sans pour autant cacher la pauvreté du quotidien de l’Europe de l’après-guerre. Ses œuvres sont pleines de lumière, de jeux d’ombres et de flous mais elles témoignent aussi et surtout d’un engagement de la photographe en faveur d’une réconciliation avec le réel. L’exposition propose de réactualiser le regard posé sur cette production, riche et variée, qui par bien des aspects dépasse le seul contexte de la photographie humaniste ». 

Enfants dans un terrain vague, Porte de Saint-Cloud, Paris, France, 1950 épreuve gélatino-argentique, 30,7 x 20,6 cm
Collection Centre Pompidou, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/Dist. RMN-GP
© Sabine Weiss

A Paris, à New York, ou à Moscou, son oeil capte l’humain, le rythme de chaque capitale, ses ambiances particulières. 

A Paris, elle aime les enfants dans les terrains vagues, le reflet de passants dans une flaque d’eau ou dans une vitrine mouillée par la pluie, les clochards sur les quais de Seine, les ombres qui s’étirent, les lumières de la nuit….

New York, États-Unis,1955, épreuve gélatino-argentique
Collection Centre Pompidou, Paris
© Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/Dist. RMN-GP
© Sabine Weiss

A New York, elle saisit le bouillonnement de la ville, les piétons pressés, les les gens dans la rue toujours en mouvement….Un autre rythme, une autre respiration…

Face à ces photos new-yorkaises, une photo de poubelles, réalisée en 2012 par Viktoria Binschtok est saisissante, puissante. Elle dialogue, comme les photos de trois autres photographes contemporains, Paul Graham, Lise Sarfati et Paola Yacoub, avec les photos de Sabine Weiss  : « Leurs approches radicalement différentes permettent de poser un nouveau regard sur l’œuvre de la photographe humaniste », suggère la commissaire de l’exposition. 

Sabine Weiss au Centre Pompidou entourée de sa famille le 18 juin 2018

Une belle surprise nous attendait à la sortie de la galerie de photographie : Sabine Weiss, en personne, 94 ans, pétillante d’humanité et de vitalité, entourée par plusieurs générations familiales. Magnifique !

SABINE WEISS  LES VILLES, LA RUE, L’AUTRE 

20 JUIN – 15 OCTOBRE 2018 

galerie de photographies, forum -1 Centre Pompidou
Plus d’infos sur www.centrepompidou.fr 

exposition ouverte de 11h à 21h tous les jours, sauf le mardi  Entrée libre

La Fondation Henri Cartier-Bresson a quinze ans et change de rive !

Ma conviction n’a pas changé depuis 1983 : si l’humanité ne réussit pas à établir un gouvernement mondial épris de justice et donc à se débarrasser de la prétendue nécessité des armes nucléaires, ce qui est simplement probable arrivera un jour pour de bon. Robert Adams Extraits de l’avant-propos de Our Lives and Our Children, Steidl, 2018

C’est sous cette mise en garde que la dernière exposition de la Fondation Henri Cartier-Bresson « rive gauche », consacrée au photographe américain Robert Adams, est placée. Une exposition superbe, qui présente pour la première fois à Paris, l’intégralité de la série Our Lives and Our Children de Robert Adams, connu pour son travail photographique sur la transformation du paysage de l’Ouest américain et sa conscience environnementale. Frappé dans les années 1970 par une colonne de fumée qui s’élève au-dessus de l’usine de production d’armes nucléaires de Rocky Flats près de Denver, dans le Colorado, il entreprend d’arpenter la ville, sa banlieue, les parkings ou les centres commerciaux, avec son appareil Hasselblad, dissimulé derrière un sac à provisions, pour photographier les gens, façonnés par la société de consommation et vivant sous l’emprise de cette menace. Il s’intéresse tout particulièrement aux relations visibles entre les personnes sous l’effet d’un danger potentiel, dénoncé mais invisible, précise Agnès Sire, commissaire de l’exposition et directrice artistique de la Fondation HCB.

USA. Tennessee. Memphis. 1947 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos Collection Fondation HCB.jpg

Créée « pour préserver en toute indépendance l’oeuvre d’Henri Cartier Bresson et de son épouse Martine Franck », la Fondation a pu être ouverte du vivant du photographe, en 2003. Henri Cartier-Bresson est mort le 3 août 2004. Agnès Sire a succédé au premier directeur de la Fondation, Robert Delpire, complice et éditeur de Cartier- Bresson, qui avait organisé l’exposition inaugurale « Les choix d’Henri Cartier-Bresson ». Il avait déjà 80 ans.La directrice artistique a eu ensuite toute liberté d’organiser les expositions qu’elle voulait, dans un pacte d’harmonie et confiance avec sa présidente, Martine Franck. Sa première exposition en 2004 fut Documentary and anti-graphic photographs Manuel Álvarez Bravo Henri Cartier-Bresson Walker Evans, reconstitution de l’exposition de 1935 à la galerie Julien Levy, New York.

FRANCE. Paris. Fondation Henri Cartier-Bresson. 2004.
Facade of the fondation Henri Cartier Bresson.

Il était émouvant d’écouter Agnès Sire et François Hébel, ancien directeur de Magnum Photos et des Rencontres d’Arles, fondateur de Foto/Industria Bologne et du Mois de la photo du Grand Paris, devenu directeur général de la Fondation, présenter les « bilan et perspectives » de la Fondation, le 5 juin dernier, pour une ultime conversation dans le bel atelier d’artiste du 2 impasse Lebouis dans le 14ème arrondissement. Emouvant de refaire, grâce à eux, l’inventaire de quinze années de ce qui est devenu l’une des « maisons » incontournables de la photographie en France. Fonctionnant sans subventions publiques, dans une totale indépendance, par ses ressources propres et du mécénat, la Fondation HCB première époque va fermer ses portes le 29 juillet prochain.

L’immeuble sera vendu pendant qu’une nouvelle adresse, le 79 rue des Archives sera inauguré sur la rive droite, au coeur du Marais, courant octobre 2018,  dans un ancien garage transformé par les architectes de l’agence Novo.

Les perspectives de cette nouvelle adresse parisienne sont d’accueillir, dans des surfaces plus vastes, un public plus nombreux, de mettre en oeuvre une politique en direction des scolaires, de proposer un programme régulier de rencontres et de conférences. Une bibliothèque de recherche réunissant plus de1000 titres relatifs aux oeuvres d’Henri Cartier-Bresson et Martine Franck sera accessible ainsi qu’une salle de recherche. Les conditions de conservation des archives seront améliorées avec le rassemblement des documents aujourd’hui dispersées sur trois sites. Enfin, une librairie sera ouverte.

La Fondation HCB devra continuer à compter avec les autres lieux dédiés à la photographie à Paris : la MEP, le Jeu de Paume, le Bal, la Galerie de photographies du Centre Pompidou. Mais, comme le dit François Hebel, « Paris est LE lieu de la photo, la densité crée l’attraction. C’est l’abondance qui se joue, plus que la concurrence. »

Il sera désormais possible de proposer un regard plus actif sur les expérimentations contemporaines, tout en poursuivant l’exploration de l’histoire du médium. Les valeurs d’exigence, de curiosité et de liberté créative, qui caractérisaient Henri Cartier-Bresson dès sa jeunesse, continueront à être le souffle animant les choix des expositions, indique le communiqué de presse.

FRANCE. Provence-Alpes-Côte d’Azur region.
Town of Le Brusc. 1976.Pool designed by Alain CAPEILLERES.

Rendez-vous en octobre pour la première exposition qui offrira au public une grande rétrospective Martine Franck !

FONDATION HENRI CARTIER BRESSON

Exposition Robert Adams Our Lives and Our Children jusqu’au 29 juillet 2018 2 Impasse Lebouis 75014

A partir d’Octobre 2018 Rétrospective Martine Franck nouveaux locaux 79 rue des Archives

Plus d’infos sur www.henricartierbresson.org/

LES ENFANTS DU 209 RUE ST MAUR

Mardi 5 juin, à 22h20, vous avez deux options. Soit être bien installé dans votre fauteuil, devant votre télévision branchée sur la chaine arte, soit vaquer à vos occupations si vous avez enregistré le programme dont il va être question. A vrai dire vous aurez encore 60 jours en replay pour découvrir le sujet de cette chronique : le documentaire de Ruth Zylbermann, Les enfants du 209 rue St Maur, Paris Xè.

La réalisatrice a choisi au hasard l’immeuble du 209 rue St Maur. Son projet était de retracer l’histoire d’un immeuble parisien : À l’origine, mon projet embrassait une temporalité bien plus large,  explique t elle, mais au fil de l’écriture, la période de l’Occupation a pris une place centrale. Lorsque la guerre fait effraction, les interactions entre voisins ne se cantonnent plus à la sphère de l’intime. L’immeuble s’est alors transformé en refuge pour certains, en piège pour d’autres, et il me semblait que cette échelle de l’immeuble, qui rompt à la fois avec la macro-histoire et l’échelle individuelle ou familiale, permettait de rendre compte de quelque chose d’essentiel sur cette période. 

C’est précisément ce « quelque chose d’essentiel » sur cette période que Ruth Zylberman a touché à travers son film. 

En choisissant un immeuble dans le nord-est  de Paris, par un hasard construit, elle savait qu’elle s’aventurait dans l’un des quartiers largement peuplé, dans les années 30, par une population immigrée, en grande partie juive d’Europe Centrale fuyant les pogroms. Le 209 de la rue St Maur élu, Ruth a entrepris un travail d’archives et d’enquête absolument phénoménal qui l’a occupée plusieurs années. Grâce au recensement de 1936, elle a pu constater qu’un tiers des 300 habitants étaient juifs. A l’aide de post’it bleus, posés sur un plan de coupe de l’immeuble, elle reconstitue pour nous, tel un puzzle, la situation de chaque famille, étage par étage, bâtiment par bâtiment. Nous faisons ainsi la connaissance des Diamant, des Baum, des Rolider, des Goldszstajn, des Osman, des Buraczyk, de Mme Haimovici mais aussi de non-juifs, les Dinanceau, l’inspecteur Migeon ou la concierge, Madame Massacré…

Victimes de la Rafle du 16 juillet 1942 puis de petites rafles jusqu’en 1944, hommes et femmes, réfugiés, exilés en France, la patrie des droits de l’homme, se sont retrouvés pris au piège avec leurs enfants, parce que juifs. Ils étaient des gens modestes, des ouvriers, des artisans, logés dans des tout petits appartements sans confort, avec les toilettes sur le palier et sans salle de bains. Ils exerçaient pour beaucoup d’entre eux des métiers traditionnellement pratiqués alors par des Juifs : maroquinier, finisseuse, tricoteuse, casquetier… L’énoncé de ces professions raisonne avec celles figurant dans l’oeuvre de Christian Boltanski Les Habitants de l’hôtel de Saint Aignan, émouvante installation au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, non loin de la rue St Maur, rue du Temple, en hommage à des Juifs raflés dans l’hôtel particulier du Marais qui abrite aujourd’hui le musée. Au 209 rue St Maur, cinquante deux personnes ont été déportés, dont neuf enfants.

 

Le miracle du travail d’enquêtrice obstinée, de Ruth devenue détective , est d’avoir retrouvé des membres de ces familles, en France et dans le monde entier, à Melbourne, à Tel Aviv, à New York. Elle fait vivre avec eux la mémoire de cette période tragique pour chacun d’entre eux. Le passé ressurgit, certains se souviennent, d’autre ne veulent pas, protégeant leur douleur par le silence. Nous nous attachons à Odette Diamant, la seule survivante des huit membres de sa famille déportée, établie en Israël;  à Albert Baum qui a survécu, contrairement à sa soeur Marguerite, à leur arrestation lorsqu’ils avaient 15 ans; à René Goldszstajn, sauvé par la gardienne, Madame Massacré, figure inversée de « la concierge dénonçant les juifs pendant la Guerre »…. C’est sa petite fille Miquette, aujourd’hui septuagénaire, qui raconte ce sauvetage miraculeux; à Henry Osman, devenu américain après moult pérégrinations dans cinq familles d’accueil, qui accepte, malgré de grandes résistances à découvrir les informations que Ruth lui apporte sur sa famille qui s’est évaporée dans les camps lorsqu’il avait 5 ans; et bien à sur Jeanine Dinanceau , dont le père, pétainiste par fidélité à ses combats de la Grande Guerre, a sauvé toute une famille juive en la cachant dans 6m2, acte d’autant plus courageux qu’il avait un fils dans la LVF (Légion des volontaires français)….

La grande réussite de ce film est de nous raconter une période de l’Histoire que nous connaissons mais qui est incarnée ici par ses survivants. Et de nous faire vivre plusieurs temporalités : celle de l’Occupation à travers les récits que nous entendons ou par le jeu de surimpression d’images projetées sur les murs de l’immeuble mais aussi celle d’aujourd’hui. Nous partageons la vie de cet immeuble en 2017, de sa cour, de ses quatre bâtiments qui se regardent, grâce à la caméra qui s’attarde sur le gardien maghrébin, émigré des temps actuels qui a remplacé Madame Massacré, plus loin, à travers une fenêtre ouverte, sur une adolescente qui prend une leçon de clarinette (on pense qu’une autre jeune fille a surement pris un cours de clarinette ou de violon en 1939), sur des enfants qui dévalent l’escalier pour aller à l’école, ou encore sur une fillette qui joue dans la cour (comme Miquette jouait avec Marguerite Baum avant qu’elle ne soit emportée à Auschwitz). 

Furtivement, lors d’une interview, cette même caméra caresse un livre de Georges Perec posé sur une table. Ruth Zylberman dit que ce film a été réalisé sous son ombre protectrice : comment, en effet, ne pas penser à La Vie mode d’emploi, oeuvre magistrale de Perec qui, (selon Wikipedia), « retrace la vie d’un immeuble situé au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, dans le 17ème arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Il évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé… ».

Perec est un parfait protecteur, voire même un ange gardien pour ces enfants du 209 de la rue St Maur, même si nous n’assistons pas à une oeuvre de fiction, pas plus que l’immeuble ne soit situé dans une rue imaginaire. 

La puissance narrative du film, adossée à une rigueur historique qui était  son « enjeu éthique», soutenue par une image très soignée et inventive, le place très haut dans la création documentaire, dans la création tout court, source d’une émotion rare, à la hauteur de ses objectifs.

Les enfants du 209 rue Saint-Maur – Paris Xe 

DOCUMENTAIRE DE RUTH ZYLBERMAN 

COPRODUCTION : ARTE FRANCE, ZADIG PRODUCTIONS (FRANCE, 2017, 1H40) 

Diffusion mardi 5 juin 2018 à 22.30, disponible en replay 60 jours 

PYRÉNÉES D’OR DU MEILLEUR DOCUMENTAIRE – LUCHON 2018 MENTION SPÉCIALE COMPÉTITION DOCUMENTAIRES FRANÇAIS – FIPA 2018
TOBIAS SZPANCER AWARD – HAIFA FILM FESTIVAL 2017 

GILLES CARON PARIS 1968

Manifestation CGT
rue du Havre,
Paris 29 mai 1968
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Dans le cortège des célébrations des événements de mai 1968, la Mairie de Paris a pris l’excellente initiative de présenter à l’Hôtel de Ville, jusqu’au 28 juillet prochain, une superbe exposition de photographies de Gilles Caron, permettant au visiteur de revivre ou de découvrir la chronique de cette année historique, essentiellement à Paris mais aussi sur d’autres terrains, tel le Biafra, où se joue une terrible guerre qui laisse affamée des millions de personnes.

 

Gilles Caron
© Fondation Gilles Caron courtesy School Gallery / Olivier Castaing

Cette promenade dans quelques 300 photographies nous immerge dans le regard d’un jeune photographe. Gilles Caron a alors 29 ans, est photographe à l’agence Gamma aux côtés, entre autre, de Raymond Depardon. Il est marié avec Marianne et père deux fillettes, Marjolaine et Clémentine. Il photographie avec autant d’acuité le monde du cinéma et du show-bizz que les conflits du monde : il couvre la Guerre des Six jours, la guerre du Vietnam, la guerre civile au Biafra, les incidents en Irlande du Nord, l’anniversaire du Printemps de Prague, se rend dans le Tibesti Tchadien et au Cambodge. C’est précisément au cours de ce dernier reportage qu’il disparait le 5 avril 1970, avec deux autres journalistes, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam. Il a 30 ans. 

 ʺ Caron n’est ni le premier ni le seul de sa génération à avoir « réussi » des allégories par l’actualité, mais il est bien celui qui en a le mieux compris le mécanisme et a su les reproduire, les modeler jusqu’à les transformer en signes contemporains capables d’énoncer une idée. L’actualité est sa matière première, et le monde son atelier. ʺ écrit Michel Poivert, historien de la photographie et commissaire de l’exposition.

Jean-Louis Trintignant sur le tournage de La longue marche film d’Alexandre Astruc.
2 février 1966
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

L’actualité qui ouvre l’exposition est celle des « vedettes » comme on disait à l’époque. Claude François, France Gall, Françoise Hardy, Jane Birkin et Serge Gainsbourg sont merveilleusement photographiés aux côtés de Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider, Brigitte Fossey, Alain Delon, François Truffaut ou Jean-Luc Godard. Ils sont beaux, ils sont jeunes, comme Gilles Caron en cette année 68. Puis toute une salle est consacrée à une série de portraits époustouflants du Général de Gaulle, lors d’un déplacement en Roumanie en mai 68 : gravité et inquiétude se lisent sur ce visage saisi en multiples plans rapprochés. Comprend-il le tournant qui est en train de se jouer alors ? Sait il que son pouvoir est en train de vaciller ?

 

La parole s’écrit à
la faculté de Nanterre, avril 1968.
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Nous entrons ensuite sur le terrain du « Mai 68 » plus familier, si l’on peut dire, celui du campus universitaire de Nanterre où Caron installe la révolte étudiante dans le décor   architectural et social : les immeubles modernes sont très présents tout comme les taudis des immigrés algériens. « Danny le Rouge » est déjà leader et la jeunesse écrit sur les murs de la fac la vie de liberté qu’elle attend. 

 

Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, Paris, mai 1968
© Fondation Gilles Caron courtesy School Gallery / Olivier Castaing

 Le commissaire de l’exposition nous met en garde : « …Caron n’est pas un « soixante-huitard »….Il est déjà trop mûr, et même si sa conscience politique est forgée sur le modèle de l’intellectuel engagé qu’est alors Jean-Paul Sartre, sa position est choisie  : il écrit au présent une chronique de l’époque en passant de chaque côté des barrières et des barricades ».  C’est ainsi qu’il photographie avec la même force les étudiants, les ouvriers ou les paysans qui manifestent, que les flics en face. Tout comme il saisit avec la même intensité les regards des militants réunis à l’appel de CGT le 27 mai au stade Charléty que ceux des gaullistes manifestant leur soutien au Général, le 30 mai sur les Champs Elysées…Et toujours Daniel Cohn Bendit, présent au centre des événements, l’oeil rieur et déterminé, dont cette série de clichés devenue iconique où Caron a su saisir les échanges de regard entre Dany et un policier. 

 

Le lanceur de pavé, Paris, mai 1968
© Fondation Gilles Caron courtesy School Gallery / Olivier Castaing

On aime particulièrement la salle présentant une suite de clichés qui transforme la guérilla urbaine en une chorégraphie en noir en blanc, donnant aux corps des manifestants la grâce de danseurs en apesanteur. 

 

Grève des éboueurs, quai de la Conférence, Paris 23 mai 1968 © Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Le photographe, toujours attentif à montrer tous les aspects du mouvement, nous réveille avec les Parisiens sonnés par les violences des manifs, en révélant en couleur les désordres de la ville : l’amoncellement des cageots sur les berges de la Seine en est l’extraordinaire symbole.

Notre promenade prend fin avec des images saisissantes de la famine au Biafra, rappelant que Gilles Caron avait à coeur, par ses reportages, de témoigner d’un monde, qui, excédant les pavés parisiens, rappelait alors à « ceux qui font 68 » le nécessaire engagement dans des luttes planétaires.

Exposition gratuite à l’Hôtel de Ville
Salle Saint-Jean
jusqu’au  28 juillet 2018 

Une exposition conçue et réalisée avec la Fondation Gilles Caron 

Le catalogue de l’exposition est publié chez Flammarion

Plus d’informations sur https://www.paris.fr