Moderne Maharajah, un mécène des années 1930

Man Ray Le maharajah d’Indore en tenue de soirée
vers 1927-1930
© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard*

« Il était une fois un petit prince indien qui rêvait de se faire construire un beau palais dans son pays… ». C’est ainsi que la très belle exposition du Musée des Arts Décoratifs « Moderne Maharajah, un mécène des années 30 » pourrait commencer. Mais elle ne nous invite pas à un conte de fées. Elle nous raconte une histoire vraie, celle de Yeshwant Rao Holkar II (1908-1961), plus connu comme le Maharajah d’Indore, dernier représentant de la prestigieuse dynastie marathe des Holkar, qui a rendu possible la rencontre de deux mondes, celui des avant-gardes européennes avec celui d’une grande dynastie indienne. 

Man Ray —
La maharani d’Indore
en tenue de soirée
vers 1927-1930
© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard*

Marié à l’âge de 16 ans avec la Maharani Sanyogita Devi (elle avait 11 ans !), le Maharajah est envoyé au Christ Church College d’Oxford. Encore mineur, il est placé sous la responsabilité de son précepteur francophone, le Dr Marcel Hardy, avec qui, accompagnée de son épouse, il va découvrir le monde culturel européen. Ainsi le jeune couple voyage d’Angleterre vers la France et l’Allemagne et s’imprègne des courants artistiques et intellectuels en fréquentant les salons, les expositions et les ateliers d’artistes. 

Bernard Boutet
de Monvel —
S.A. le maharajah d’Indore (habit du soir) 1929
© Collection Al Thani 2019 / Adagp, Paris, 2019 Photo by Prudence Cuming*

Dans le tourbillon de leur vie mondaine en Europe, le Maharajah et la Maharani forment rapidement leurs goûts. Le marchand d’art et collectionneur Henri-Pierre Roché, futur auteur des romans Les Deux anglaises et le continent et Jules et Jim, portés à l’écran par François Truffaut, joue un rôle déterminant. Il est responsable de la rencontre du prince avec le peintre moderniste Bernard Boutet de Monvel qui réalise son portrait en habit occidental (1929), puis plus tard un autre portrait en costume d’apparat (1933).

Bernard Boutet de Monvel —
S. A. le maharajah d’Indore (costume traditionnel)
1933 -1934
© Collection Al Thani 2019 / Adagp, Paris, 2019 Photo by Prudence Cuming

C’est grâce à Roché encore que le couple sera immortalisé par le photographe surréaliste Man Ray dont nous découvrons une formidable série de photos offrant au Maharajah et à son épouse, lui aux cheveux gominés, elle habillée par les plus grands couturiers parisiens, une image résolument moderne et libre.

Man Ray
Le maharajah
et sa femme
vers 1927
© Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard*

C’est lui toujours qui les conduit en octobre 1929 jusqu’au studio du couturier Jacques Doucet dont la collection d’art et de mobilier va fasciner le jeune prince au point d’influencer la grande décision de sa vie : faire construire un palais dans son Inde natale qui alliera luxe, confort et modernité. Il en confie la réalisation à un jeune architecte de son âge, imprégné des idées du Bauhaus, Eckart Muthesius (1904-1989), rencontré à Oxford. Le Palais Manik Bagh, érigé en trois ans (1930-1933) dans l’un des plus riches état indien, le Madhya Pradesh, sera l’une des constructions modernistes les plus abouties de l’Inde des années 30, utilisant des matériaux encore tout à fait inédits à l’époque pour les décors et le mobilier tels le métal, le cuir synthétique ou le verre.

Eckart Muthesius — Vue extérieure du palais Manik Bagh retouchée vers 1933
© Collection
Vera Muthesius / Adagp, Paris, 2019*

Avec une précision qui se vérifie jusqu’aux petites cuillers, le couple passe commande à une vingtaine de créateurs d’avant-garde, la plupart français, pour l’aménagement, le mobilier et la vaisselle du Palais.

Eckart Muthesius — Chambre de la maharani vers 1933
© Collection Vera Muthesius / Adagp, Paris, 2019

L’exposition nous propose une reconstitution de quelques espaces : le cabinet de travail, les chambres à coucher et la bibliothèque. On peut ainsi admirer quelques pièces maîtresses : le Transat d’Eileen Gray dans une version plus brillante que l’original, la célèbre chaise longue basculante de Le Corbusier, Charlotte Perriand et Pierre Jeanneret, version peau de léopard, la chaise longue en tubes d’acier de René Herbst, une paire de fauteuils en cuir rouge munies de lampes intégrées signées Eckart Muthesius, le cabinet de travail aménagé par Jacques-Emile Ruhlmann ou encore les chambres à coucher respectives du couple réalisées par le duo Charlotte Alix et Louis Sognot, conçus entre 1928 et 1935, dans des tons bleu-vert pour Madame, en rouge, ocre et noir pour Monsieur.

Eckart Muthesius — Paire de fauteuils à éclairage intégré
1931
© Adagp, Paris, 2019 Photo © Écl’art – Galerie Doria, Paris*

Eblouissants ! Comme le sont aussi les couverts, la verrerie et autres vaisselles dessinés par l’orfèvre Jean Puiforcat ou le tapis signé par le peintre Ivan Da Silva Bruhns. Le prince mérite ainsi d’être élevé au rang de grand mécène du design moderne, comme le furent d’une autre manière, dans les mêmes années, Charles et Marie-Laure de Noailles.

Jean Puiforcat — Vase modèle 8461 conique
vers 1930
© Paris, Patrimoine Puiforcat

Ce Palais raconte également une belle histoire d’amour. Le Maharajah avait commandé au sculpteur Constantin Brancusi, rencontré lui aussi par l’intermédiaire de Pierre Roché, la construction d’un Temple de l’amour. Mais la mort aussi soudaine que prématurée de la Maharani, à l’âge de 23 ans, va interrompre ce projet. Seuls trois Oiseau dans l’espace achetés au sculpteur ont survécu au couple mythique. 

Man Ray, Le maharajah et la maharani d’Indore, vers 1927-1930 © Man Ray 2015 Trust / Adagp, Paris, 2019 Photo : Centre Pompidou, MNAM-CCI, Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard

Yves St Laurent et Pierre Bergé ne s’étaient pas trompés en achetant nombre de leurs pièces lors de la vente aux enchères du contenu du Palais en 1980. C’est grâce à ces acquisitions qu’Olivier Gabet, directeur du MAD et commissaire général de l’exposition, avec Raphaëlle Billé et Louise Curtis, va découvrir plus tard le Maharajah : « J’ai découvert cette figure fascinante en 2009, lors de la vente de la collection d’Yves Saint Laurent et Pierre Bergé, car ces esthètes avaient acheté les plus belles pièces du maharajah.»

Le Corbusier, Charlotte Perriand
et Pierre Jeanneret — Chaise longue basculante modèle B 306, édition Thonet
vers 1931
© Adagp, Paris, 2019
© F.L.C. / Adagp, Paris, 2019
Photo © Sotheby’s / Art Digital Studio*

Courrez découvrir ce prince indien visionnaire à la vie romanesque, commanditaire de beautés du design des années 30 pour notre plus grand plaisir !

Moderne Maharajah, un mécène des années 1930, Musée des arts décoratifs, 107, rue de Rivoli, Paris 1er. Jusqu’au 12 janvier 2020.

CAMILLE

Nina Meurisse dans Camille

Camille est un film bouleversant. Le réalisateur nous entraine sur les pas d’une jeune femme, photographe de 25 ans, Camille Lepage, qui après avoir vécu un an au Sud Soudan pour l’AFP a décidé de devenir indépendante. Elle est pétrie d’idéal et s’intéresse à la Centrafrique qui vient de basculer dans la guerre civile. Lorsqu’elle arrive à Bangui en 2013, la Séléka, coalition de rebelles majoritairement musulmans, a pris le pouvoir et fait régner la terreur. Les Anti-balaka se sont organisés en réaction. Camille se rapproche de l’un de ces groupes. Elle photographie l’horreur, la violence, les massacres. Elle n’est pas préparée à la folie de la guerre. Elle rentre chez elle épuisée pour fêter la fin de l’année en famille mais décide de repartir en février 2014 alors que toute la presse a déjà quitté la Centrafrique. En suivant un jeune chef anti-balaka dans ses patrouilles, elle trouve la mort à la frontière du Cameroun dans une embuscade. Elle a 26 ans. 

Camille de Boris Lojkine

« C’est une fille qui a dû partir au bout du monde pour se trouver. Une fille qui s’intéressait à des populations lointaines, comme moi. Elle était partie faire du photojournalisme, mais elle ne voulait pas être comme ces photographes de guerre qui zappent d’un conflit à l’autre et ne passent dans un pays que le strict minimum de temps pour en rapporter des photos choc. » C’est ainsi que Boris Lojkine présente Camille, l’héroïne de son deuxième long métrage de fiction (après Hope, 2014) et témoigne de sa proximité avec elle. Il a choisi pour son film de mêler la réalité et la fiction avec toujours, dit-il, « le souci de respecter une triple vérité : la vérité de Camille, la vérité de ce qu’est le métier de photojournaliste et la vérité des événements de Centrafrique au milieu desquels se déroule notre histoire ». Lorsqu’il décide de s’intéresser à elle, en 2016, il doit d’abord convaincre la famille de Camille Lepage. Des légendes ont circulé sur les circonstances de sa mort, jamais élucidées. Maryvonne, sa mère (incarnée par la merveilleuse Mireille Perrier), réticente au départ d’imaginer sa fille sous les traits d’une comédienne, finit par faire confiance au réalisateur et lui donne accès à l’ensemble des photos et des notes de Camille. 

Tournage du film « Camille » de Boris Lojkine en Centrafrique.
Nina Meurisse, actrice (Camille Lepage) lors du tournage d’une scène de lynchage à Bangui.

Boris Lojkine a reconstitué le parcours de Camille Lepage en Centrafrique en effectuant un gros travail d’enquête, soucieux de ne pas la trahir. Il se sent très proche d’elle, de sa manière de concevoir le métier en se mettant au service de la population, en vivant avec elle, loin des hôtels internationaux ou des villas d’expatriés. Il décide de tourner en Centrafrique, « la moindre des chose était de tourner sur place ». Il organise des casting sauvages dans les quartiers, à la fac, au stade de foot. Il voit entre trois cent et quatre cent personnes. En amont du tournage, il monte, en 2016, des stages d’initiation à la réalisation documentaire d’où une dizaine de stagiaires formés travailleront ensuite sur le film. Leurs présences, mêlées aux techniciens européens, a beaucoup aidé au tournage, l’a enrichi et facilité des négociations avec les autorités. A terme, ces ateliers vont conduire à la création d’un pôle audiovisuel pérenne.

Le visage rieur de Camille Lepage qui avait frappé le réalisateur lorsqu’il a découvert sa photo dans le journal, tellement solaire, en contraste absolu avec les horreurs qu’elle a photographiées, s’est fondu pour nous dans celui d’une comédienne incroyable : Nina Meurisse. Son sourire, sa joie enfantine, son humanité, son regard à la fois tendre et têtu, son optimisme, son énergie, son courage…Tout est contenu dans le jeu de Nina Meurisse, justement couronnée du Prix de la meilleure actrice au Festival d’Angoulême. Le réalisateur a trouvé dans la comédienne, outre sa ressemblance physique avec Camille Lepage, « une grande force morale, une véritable intériorité, une profondeur » qui sont quelques unes des belles qualités qui habitent visiblement son personnage. 

L’implication de Camille Lepage en Centrafrique, Boris Lojkine la transmet avec force. Il reconstitue avec réalisme, mais sans aucun voyeurisme, la sauvagerie des scènes de foule, des exactions, la violence qui s’est emparée du pays. En mêlant les vraies photos de la reporter aux images du film, on comprend avec quelle précision le réalisateur a travaillé à la reconstitution tant des situations que des visages des hommes et des femmes que Camille a croisés, avec qui elle a pour une part vécu. Les regards de la photographe et du réalisateur ne font plus qu’un.

Le film dit aussi l’impasse dans laquelle la jeune fille avait conscience de s’être engouffrée. En pensant pouvoir briser les frontières entre elle et les autres, malgré les recommandations faites par l’un des journalistes qu’elle côtoie sur place (Bruno Todeschini, formidable !), elle est sans cesse renvoyée à son statut de blanche, de femme, d’ancienne colonisatrice. 

Nina Meurisse dans Camille

Elle est une belle personne qui parvient toutefois à établir de vraies relations avec quelques révoltés qu’elle côtoie. Des scènes magnifiques de douceur sont proposées, en particulier avec d’autres femmes, lors d’un moment de toilette ou d’un repas qu’une mère a cuisiné pour elle ou encore de recueillement après l’assassinat de la jeune Leïla, l’un des personnages imaginés par le réalisateur pour construire son scénario. La bonté, l’humanité qui se dégagent de ces moment s’opposent radicalement à la violence des vengeances qui massacrent chacune des parties en guerre.

« Même si on me verra toujours comme une blanche, même si je suis dans une guerre qui n’est pas la mienne, j’ai le sentiment d’être ici à ma place », avait écrit Camille Lepage. Sa courte vie l’aura autorisée à cette certitude.

L’association « Camille Lepage – On est ensemble », fondée en septembre 2014 par la famille proche de Camille, ses parents et son frère, a pour but de promouvoir la mémoire, l’engagement et le travail de Camille, mais aussi de contribuer à la protection de photojournalistes travaillant dans les zones de conflit. Chaque année, l’association remet lors du festival Visa pour l’image à Perpignan un prix à un photojournaliste dont le travail témoigne d’un engagement personnel fort dans un pays, auprès d’une population ou pour une cause. 

Camille, un film de Boris Lojkine, France/République centrafricaine, 2019, 90’.

 

PAPICHA

Qu’est-ce qu’une Papicha ? Dans le vocabulaire algérois, papicha désigne une jeune femme drôle, jolie, libérée. Mounia Medour met en scène, dans son premier film de fiction, une bande de papicha, une bande de filles dans l’Algérie des années 90, période qualifiée de « décennie noire » ou de guerre civile algérienne, pendant laquelle le mouvement islamiste algérien, mené d’abord par le FIS (Frot Islamiste du Salut), tente d’imposer ses lois et ses valeurs.

Le film s’ouvre sur une scène fondatrice : Nedjma et son amie Wassila s’échappent à la nuit de leur cité universitaire pour s’engouffrer dans le taxi qui les attend. Les étudiantes sages, en jogging, opèrent alors dans la voiture leurs mues en « belles meufs », enfilant des robes scintillantes, maquillant leurs yeux et leurs bouches, fumant des cigarettes. Elles passent miraculeusement à travers un barrage de police grâce aux voiles dont elles recouvrent rapidement leurs cheveux. Le décor est planté : il faut transgresser les limites pour pouvoir être une jeune fille libre dans ce pays, à cette période.

La fin de l’insouciance est le thème de ce film qui met le corps des femmes au centre de son propos. Nedjma est une  styliste en herbe. Elle fabrique des robes qu’elle vend à ses copines dans les toilettes d’une boite de nuit où elles se retrouvent pour danser. Filmées au plus près de leurs visages et de leurs gestes, elles aiment la vie, les garçons, la rigolade et l’amour. Puis, petit à petit, les femmes en hidjab sont partout : elle font irruption en patrouilles menaçantes dans les salles de classe, dans les chambres des filles, des affiches à leur image sont collées sur les murs de la ville comme unique modèle féminin puis sont placardées à l’intérieur de l’université. Une enceinte se construit, chaque jour plus haute, autour de la cité U pour « protéger » les étudiantes des tentations de la vie extérieure. Les reportages à la télé ou la radio témoignent des attentats quotidiens et des massacres perpétrés par les intégristes. Autant de messages anxiogènes d’une situation politique qui cherche à museler les libertés. Liberté de penser, liberté de circuler, liberté d’habiller son corps selon son goût ou la mode des magazines.

Les Papicha ont conscience des dangers qui les guettent mais décident de continuer à vivre leurs vies, de braver les interdits. Nedjma (extraordinaire Lyna Khoudri révélée dans « Les Bienheureux » de Sofia Djama en 2007 et actuellement à l’affiche de la série Les Sauvages sur Canal +) veut continuer à créer ses robes et n’envisage pas une seconde de quitter son pays, Wassila (formidable Shirine Bouteilla, youtubeuse au million de followers dans la vraie vie) soutient son amie et croit par ailleurs au grand amour, Karina (lumineuse Zahra Doumandji) rêve de quitter l’Algérie pour un Canada idéal; quant à Samira (incarnée par la slammeuse Amina Hilda), la seule religieuse d’entre elles, elle est magnifique dans ses contradictions, entre respect de la tradition et révolte contre la soumission.

L’assassinat de sa soeur Linda, exécutée à bout portant, pratiquement sous ses yeux et ceux de leur mère, par une femme voilée, fait basculer la vie de Nedjma (et le film). Linda a été supprimée car elle était journaliste et trop bien habillée. L’heure est à la résistance. Sa colère, sa rage tiennent la jeune styliste debout et guident sa détermination. Elle se lance dans un pari fou : organiser un défilé de mode dans la fac, en créant des robes coupées dans des haïks. Ce long morceau de tissu blanc, symbole de pureté et d’élégance, était devenu un symbole de la résistance nationale algérienne contre la politique coloniale française. Nedjma noircit ses carnets de croquis, crée des modèles tourbillonnants sans oublier la robe de mariée. Ce tissu symbolisera une nouvelle résistance, celui de la matière de robes qui dévoilent les corps, celui de l’étoffe à l’éclatante blancheur opposée au tissu noir des niqab provenant d’Arabie Saoudite. Les plans des mains de Nedjma, modelant avec patience et précision les tissus pour leur donner forme, sont magnifiques.

On ne racontera pas ici les obstacles et les victoires, les espoirs et les déceptions, les joies et les douleurs de ces jeunes femmes en colère. On dira en revanche, qu’il faut aller voir ce film, manifeste féminin, sinon féministe contre l’oppression des femmes, pour la liberté de leurs corps et de leurs destins. On s’insurgera contre quelques critiques cinématographiques qui font à ce film des reproches injustes : l’un l’accuse de ressembler trop à Mustang (tant mieux s’il existe un cinéma arabe féministe qui combat l’obscurantisme !), l’autre déplore son manque de recul et son énergie qui confinerait à la frénésie, un troisième dénonce des invraisemblances historiques, beaucoup trouvent ce film maladroit et trop démonstratif …. Mounia Medour a construit un scénario en partie autobiographique, choisissant d’abandonner son expertise de documentariste, au profit de la fiction. Elle a tourné en Algérie, pays qui a pourtant, à ce jour, annulé la sortie du film dans ses salles. Le choix de faire parler les personnages en « françarabe », un mélange d’arabe et de français, donne aux dialogues un rythme et une vérité tonique.  L’énergie frénétique qui est reprochée à la réalisatrice permet, au contraire, de nous raconter un moment de l’histoire de son pays à travers les yeux d’une jeune femme dont la beauté éclatante est son principal défaut aux yeux des intégristes. Même si ce film n’est pas retenu comme un grand film dans l’Histoire du cinéma, l’émotion qu’il réussit à nous procurer relègue loin les questions d’éventuelles maladresses ou d’incohérences historiques. Nous nous réjouissons de savoir Papicha représenter l’Algérie aux Oscars 2020.

 

Papicha, 105 min – France, Algeria, Belgium, Qatar – 2019

Sélection Un certain regard, Festival de Cannes 2019

Meilleur scénario, meilleure actrice, Prix du public, Festival du film francophone d'Angoulême 2019

Charlotte Perriand, la sublime beauté de la vie

 

Le monde de Charlotte Perriand

« Il faut avoir l’œil en éventail. On n’invente rien, on découvre ». Ces mots de Charlotte Perriand raisonnent comme  les mots d’ordre de sa vie. Elle n’a jamais cessé de regarder pour mieux découvrir et, quoiqu’elle en dise, pour inventer. 

Connaissez vous Charlotte Perriand ? Aviez-vous déjà entendu parler d’elle avant la formidable campagne de communication orchestrée autour de l’exposition de son œuvre à la Fondation Louis Vuitton, couvertures de magazines, colonnes Morris entièrement dédiées, émissions de radio, de télévision ? Rassurez vous. Si vous ne la connaissez pas encore, c’est une grande chance. Vous allez découvrir une pionnière, une femme libre, une femme contemporaine, une visionnaire.

Le Corbusier,Charlotte Perriand, 1928.
Photographie Pierre Jeanneret (extrait)
Source : Archives Charlotte Perriand
©ADAGP-AChP 2006.

Née en 1903 à Paris, dans les tissus utilisés par sa mère couturière et son père tailleur, elle s’émancipe rapidement des conventions de son époque et de son milieu. Formée à l’école de l’Union des arts décoratifs, elle expose à 24 ans, au Salon d’automne 1927, un projet d’aménagement pour un révolutionnaire « Bar sous le toit ». Elle choisit d’inventer, non pas un salon bourgeois, mais un espace tel qu’elle aimerait le partager avec ses copains pour boire un verre. La conception est d’autant plus novatrice qu’elle utilise des matériaux, l’aluminium et l’acier, réservés traditionnellement à l’industrie, en particulier aux automobiles qui la fascine.

charlotte-perriand-collier-roulement-a-billes-chromees-1927-adagp-paris-2019-achp

Protégée par son fameux collier fait de roulements à billes chromées au cou, elle cherche du travail. Avant l’exposition de son « Bar sous le toit », elle sollicite Le Corbusier qui la reçoit de manière glaciale : « Ici on ne brode pas de coussins » la prévient-elle, comme si une jeune fille ne pouvait avoir d’autres compétences que celles requises pour les travaux d’aiguilles… Ce mauvais début n’empêche pas Corbu d’évaluer rapidement le talent de la jeune Charlotte lorsqu’il découvre ses réalisations : il lui propose d’intégrer l’agence. Il a besoin d’elle et elle a trouvé un maître. Avec Pierre Jeanneret, cousin de Le Corbusier -et pour quelques temps son compagnon-,  Charlotte conçoit tout un programme de mobilier dont deux sièges, devenus depuis iconiques  : le fauteuil grand confort, et la chaise longue à bascule.

Charlotte Perriand sur la chaise longue basculante 1928-1929 Le Corbusier-Pierre Jeanneret-Charlotte Perriand–adagp-paris-2019-adagp-paris-2

Le Corbusier signera longtemps uniquement en son nom la réalisation de cette chaise…Le nom de Charlotte est effacé, comme si le nom d’une femme ne pouvait exister seul. Il faut attendre 1985 pour le voir réapparaitre, la chaise longue et le fauteuil étant désormais signés collectivement, par ordre alphabétique, « Le Corbusier, Jeanneret, Perriand ». Son nom s’inscrit tout de même en dernier !

Le Corbusier-Pierre Jeanneret-Charlotte Perriand fauteuil grand confort grand modele1928, adagp-paris-2019-adagp-paris-2019-achp

Au fil des quatre niveaux de la Fondation, se dessine le portrait de celle qui affirme que « l’art est dans tout : un geste, un vase, une assiette, un verre, une sculpture, un bijou, une manière d’être ». Sa manière d’être devient chez elle un art de vivre qu’elle transmet à travers chacune de ses réalisations.

Charlotte Perrian, grès de la carrière de Bourron, Foret de Fontainebleau vers 1935,adagp-paris-2019-achp

« Il est nécessaire d’attendre une vingtaine d’années après la mort d’un créateur pour voir la place qu’il occupe dans l’histoire  de l’art », avait prédit un ami de la fille de Charlotte, Pernette Perriand à la mort de sa mère. Charlotte est devenue « une poussière d’étoile » le 27 octobre 1999, il y a tout juste vingt ans. A la lumière de la magnifique exposition que lui consacre la Fondation Louis Vuitton « Le monde nouveau de Charlotte Perriand » et de plusieurs ouvrages, le public peut enfin prendre la mesure de sa contribution en matière de design et d’architecture et plus largement encore dans le domaine artistique. « Architecte, urbaniste, désigner, photographe, directrice artistique, scénographe, propagandiste de l’art pour tous…je ne me définis pas, ce serait une limitation, » a t elle déclarée.

visiteurs devant « La grande misère de Paris » de Charlotte Perriand, Fondation Louis-Vuitton-adagp-paris-2019

Femme engagée dans les années trente, elle rejoint dès 1929 l’Union des Artistes modernes (l’UAM) qui réclame « un art moderne véritablement social ». En 1932, elle devient membre de l’AEAR, l’association des artistes et écrivains révolutionnaires, aux côtés d’Aragon, Romain Rolland, André Lurçat et tant d’autres. Elle réalise dans ce cadre un photomontage monumental « La grande misère de Paris». Elle y exprime sa révolte devant les ilots insalubres, les « vies sans soleil » des gamins des rues qu’elle photographie, mais aussi devant des programmes de constructions d’immeubles qu’elle juge « hideux » sans cette « ceinture de verdure » dont le projet vient d’être abandonné. 

Léger Fernand (1881-1955). Paris, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – Centre de création industrielle. AM3026P.

Le photomontage est présenté dans l’exposition en regard d’œuvres de Fernand Léger son voisin, son ami. Avec lui, elle aime se ressourcer dans la nature, trouver des silex, des pierres, des branches d’arbre qu’elle transforme en œuvres d’art. Les tableaux de Léger accompagnent l’œuvre de Perriand tout au long de l’exposition, partageant les murs de la Fondation avec des oeuvres signées Le Corbusier, Hans Hartung, Miró, Braque, Soulages, Henri Laurens, Calder, Picasso. Heureux compagnonnage.

Charlotte-Perriand, Perspective du bar et de la salle à manger de la place Saint Sulpice, 1927 -adagp-paris-2019-achp

En créant, en 1928, une salle à manger dans des matériaux révolutionnaires, intégrant une cuisine ouverte qui permet à la maîtresse de maison de continuer la conversation avec ses invités, une table extensible et des sièges pivotants, on comprend que Charlotte Perriand vient de jeter les bases d’une certaine idée de la vie moderne dans laquelle le statut de la femme se transforme progressivement. 

Charlotte- Perriand bibliotheque de Maison de la Tunisie-1952-Paris Centre-Pompidou-musee-national-dart-moderne-centre-de-creation-industrielle-adagp-paris-201

Elle « invente » des rangements -placards, casiers, étagères-, qui participent d’une « révolution dans l’art d’habiter », tout comme ses chaises empilables qui font gagner de l’espace. La conception des petits espaces est l’une de ses grandes réussites, mettant à profit son goût pour les refuges de montagne dont elle aime les aménagements minimalistes. Son «refuge Tonneau » en est une belle matérialisation dès 1938. Témoin aussi « La maison du bord de l’eau » projet conçu en 1936, réalisé spécialement pour cette exposition : tout est là, tout est pensé pour dormir, faire sa toilette, cuisiner, manger, se reposer dans une chaise longue en admirant la nature. L’espace est fonctionnel, les matériaux sont beaux, bruts : une sérénité nous envahit.

charlotte-perriand Présentation Tokyo 1941-adagp-paris-2019-francis-haar-achp

Charlotte est aussi une grande voyageuse. Sollicitée dès 1940 par son ex-collègue de l’atelier Le Corbusier, Junzo Sakakura, elle embarque en pleine guerre pour le Japon où elle est attendue en qualité de conseillère en art industriel pour le gouvernement japonais. Ce séjour aiguise un peu plus le regard qu’elle pose, encore et toujours, sur l’espace. Comme l’écrit Laure Adler dans le beau livre qu’elle lui consacre chez Gallimard : « Eblouie par la beauté des visages, des paysages, de l’habitat, fascinée par le savoir-faire traditionnel, par les coutumes, les danses rituelles, le lien indestructible entre le religieux, l’humain et la nature (…), plus attentive au vide qu’au plein, au peu qu’au trop, l’harmonie entre l’architecture et la vie, elle tombe très vite amoureuse de l’âme japonaise ». Charlotte découvre d’autres matériaux, dont le bambou, qu’elle utilise pour ses meubles. Une version bambou de sa chaise longue à bascule est l’une des superbes pièces de l’exposition. 

‘Light Stand with Akari 30P by Isamu Noguchi’ by Charlotte Perriand, circa 1963 (iron stand, paper, and bamboo shades)

On admire également les lampes en papier qu’elle réalisera avec le grand artiste américano- japonais Isamu Noguchi dans les années 50 et 60. Un must. On aime aussi sa Chaise ombre dont elle a eu l’idée en assistant à un spectacle de Kabuki où les manipulateurs de marionnettes se fondent dans l’ombre avec leurs masques noirs. 

Exposition synthèse des-arts Tokyo-1955-rec-2.jpeg

Avec son mari Jacques Martin, rencontré en Indochine, à Hanoï en 1942, alors qu’il est responsable des Affaires économiques en Indochine, elle découvre le Brésil après la naissance de leur fille. Elle vivra et travaillera à Rio, infatigable, demeurant toujours fidèle à ses principes : concevoir des formes utiles, intégrant les technologies d’avant-garde ainsi que les savoir-faire de différentes cultures. « Proposition d’une synthèse des arts », sa grande exposition à Tokyo en 1955, apparaît (…) comme le condensé de ses engagements. Le design s’y intègre à la peinture, à la céramique, aux tapisseries et tapis, dans un environnement total et une complémentarité désormais clairement affirmée, souligne Suzanne Pagé, directrice artistique de la Fondation Louis Vuitton. 

Charlotte Perriand Guy Rey Millet Les Arcs 1968-1969-adagp-paris-2019-charlotte-perriand-achp

Charlotte a régulièrement besoin de l’altitude et de la montagne pour se ressourcer. « Elle aime et apprécie la rusticité, la simplicité, et éprouve son corps à la fatigue des grandes marches l’été, où elle dort dans des refuges », rappelle Laure Adler. Elle va consacrer vingt ans de sa vie (de 1967 à 1989), à la conception de la station de ski des Arcs en Savoie pour laquelle elle allie l’intégration des immeubles dans la pente de la montagne, le confort des occupants des lieux tout en privilégiant leurs regards sur les sommets.

CHARLOTTE PERRIAND SUR UNE PLAGE A DIEPPE PHOTOGRAPHIEE PAR PIERRE JEANNERET, VERS 1934

« J’ai toujours cultivé le bonheur, c’est comme çà que je m’en suis sortie », a confié Charlotte au seuil de sa vie. « Travailler pour consommer, un cycle infernal où la sublime beauté de la vie n’est pas prise en compte ». Par ces deux phrases, Charlotte nous révèle une philosophie de l’existence qu’elle nous transmet à travers ses meubles, sa conception des espaces, sa prise en compte de la nature. Sa dernière réalisation, en 1993, la Maison de thé, en est le point d’orgue.

Charlotte Perriand, la Maison de thé, 1993
Le monde nouveau de Charlotte Perriand 

Du 2 octobre 2019 au 24 février 2020 à la Fondation Louis Vuitton

Commissaires :  Jacques Barsac, Sébastien Cherruet, Gladys Fabre, Sébastien Gokalp et Pernette Perriand-Barsac assistés de Roger Herrera (Fondation Louis Vuitton) 

Architecte scénographe : Jean-François Bodin 

informations et réservations : www.fondationlouisvuitton.fr 
PUBLICATIONS 

Charlotte Perriand | L’œuvre complète – Tome 4   Jacques Barsac, Editions Norma, Préface de Michelle Perrot,, 528 pages - 800 illustrations, 95 euros 

Charlotte Perriand au Japon, roman graphique de Charles Berberian, ARTE Editions / Le Chêne, 128 pages, 19,90 € 

Charlotte Perriand, Laure Adler, Editions Gallimard, 272 pages, 200 illustrations, 29,90 € 

Catalogue de l’exposition,400 p., 300 illustrations, 49€, sous la direction Sébastien Cherruet et Jacques Barsac avec la participation de Pernette Perriand-Barsac
et la coordination de Martine Dancer-Mourès 


AUDIOVISUEL 

Charlotte Perriand, pionnière de l’art de vivre, documentaire de Stéphane Ghez (France, 2019, 52mn) Coproduction : ARTE France, Cinétévé, Fondation Louis Vuitton 

BETTY MARCUSFELD, un documentaire de Martine Bouquin

Qui est Betty Marcusfeld ? C’est à cette interrogation que Martine Bouquin répond dans son très beau documentaire. En quatre vingt dix minutes, elle reconstitue le parcours de cette jeune fille juive de 21 ans, arrêtée au printemps 1942 dans une rue de Paris occupé, alors qu’elle se promenait avec une amie sans porter l’étoile jaune obligatoire. Cette infraction va lui coûter la vie et c’est dans cette courte vie que nous plonge ce film.

Betty est la tante de la réalisatrice. On ne parlait pas d’elle dans la famille.  C’était « la disparue » dont on savait seulement qu’elle avait été déportée. Martine Bouquin questionne et décide : « Qui était-elle ? Il fallait essayer de tracer son portrait… ». 

En partant de l’album de photos et de quelques archives familiales, à la faveur de recherches méthodiques dans les salles d’archives (Archives nationales, Archives de la Préfecture de Police, Archives de Paris), l’enquête permet de retracer le chemin parcouru depuis l’arrestation de Betty, le 7 juin 1942, jusqu’à sa disparition. 

Les informations se précisent : Betty a été détenue au camp des Tourelles pendant treize jours puis déportée à Drancy. Martine Bouquin a retrouvé la liste des femmes emprisonnées avec sa tante. Deux informations sont bouleversantes : la première révèle qu’une certaine Dora Bruder, héroïne du roman éponyme de Patrick Modiano, était l’une des camarades d’infortune de Betty. La seconde nous apprend que des femmes « aryennes » étaient internées aux Tourelles pour avoir porté l’étoile jaune (ou des étoiles « fantaisistes » d’autres couleurs ou avec des inscriptions variées), par solidarité avec leurs « amies juives ».  Grâce aux Mémoires publiées par l’une d’elle, nous imaginons le quotidien de Betty dans cette vie recluse. Un rapport de la police judiciaire décrit de manière glaçante le transfert vers Drancy en autobus, le 13 août 1942, de quatre cents femmes, la plupart juives comme la jeune Betty accompagnées de leurs « amies aryennes ». La réalisatrice choisit de refaire le trajet en bus aujourd’hui, passant non loin de la gare de Bobigny, station des Chemins de fer français d’où s’ébranlaient les convois de déportés vers les camps de la mort.

Avec une belle économie d’images et de documents – photos et films familiaux, images de Paris aujourd’hui, interviews de quelques témoins, dessins, textes publiés- Martine Bouquin raconte Betty à la première personne, se met en scène et parvient ainsi à nous la rendre très proche. Elle superpose sa vie à la sienne dans les lieux de leurs enfances respectives. Elle superpose aussi la photo de Betty au portrait qu’elle dessine au fusain de la jeune fille,

pour mieux la retrouver. Elle parvient, à travers l’histoire de sa tante, à recoller des morceaux de son histoire familiale tout en laissant ouvertes beaucoup de questions, de suppositions sur la jeunesse de Betty avant son arrestation. Les cours qu’elle prenait dans une Ecole de soins esthétiques nous indiquent qu’elle était probablement une jeune fille coquette, libre et, nous l’espérons amoureuse, comme on l’est à 20 ans. 

Betty a passé près d’une année à Drancy. La famille n’a pas réussi à la faire libérer. Grâce à des gouaches criantes de réalisme auxquelles Martine Bouquin a eu accès, aux photos en noir et blanc des immeubles années 30 de cette cité inachevée destinée initialement à « offrir aux classes populaires de banlieue, confort moderne et hygiène », transformée en antichambre de Pichipoï,, l’ombre de Betty hante Drancy.

Ensuite, sa trace se perd, malgré des recherches jusqu’en Allemagne. Nous apprenons néanmoins qu’elle est morte du typhus à Auschwitz, dix mois après son arrivée, le 2 mai 1944. Elle venait d’avoir 23 ans.

L’expérience de chef-monteuse de Martine Bouquin (elle a travaillé notamment avec Benoit Jacquot, Edgardo Cozarinsky, Raul Ruiz, Francesca Comencini, Jean- André Fieschi, Philippe Collin ou François Caillat…) procure indéniablement à la réalisatrice cette grande maîtrise des divers matériaux qu’elle rassemble. Betty Marcusfeld réalisé en 2015 clôt un triptyque qu’elle avait inauguré avec Les récits de la guerre » (2013) et poursuivi avec Baba (2014). J’ai eu le plaisir de programmer ces trois films dans le cadre de Mémoire familiale au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme.

Saluons les propositions audacieuses du cinéma Saint André des arts qui contribuent régulièrement à documenter la disparition des Juifs d’Europe, témoins les présentations récentes des documentaires Les Yatzkan, d’Anna-Célia Kendall  et Natan, Le fantôme de la rue Francoeur de Francis Gendron avant Betty.

Je présenterai la première projection de Betty Marcusfeld, le mercredi 9 octobre à 13 heures, jour de Yom Kippour, hasard des impératifs des programmations qui débutent tous les mercredi !

BETTY MARCUSFELD, documentaire, France, 2015, 90’

du 9 octobre au 5 novembre, séances à 13h en présence de la réalisatrice et de ses invités :

9 octobre : Corinne Bacharach, Mahj de 2000 à 2017, 10 octobre : Thierry Garrel, « Chevalier documentaire », 11 octobre : Katy Hazan, OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), 12 octobre : Norma Guevara, Festival International de Films de Femmes (Créteil),13 octobre : Antoine de Gaudemar, société de production audiovisuelle Folamour, 14 octobre : Nicole Dorra, « Ciné-Histoire », 16 octobre : Benoît Jacquot, cinéaste 17 octobre : Galith Touati, association « L'enfant et la Shoah - Yad.Layeled», 18 octobre : Claude Guisard, INA jusqu’en 1999, 19 octobre : François Caillat, cinéaste, 20 octobre : Ginette Kolinka, auteur de Retour à Birkenau (Grasset, 2019), 21 octobre : Natalie Balsan, dessinatrice, peintre, graveur, 29 octobre : Béatrice Commengé, écrivain, 5 novembre : Joseph Morder, cinéaste 

Cinéma Saint-André des Arts  30, rue Saint André des Arts, Paris 6e, Métro/RER Saint-Michel & Odéon 

Spectacles d’automne : La fin de l’homme rouge et Suite française

Il est des a priori qu’il vaut mieux laisser aux vestiaires. J’ai longtemps privilégié le théâtre en quête de formes nouvelles, de contenus puissants, en me méfiant de spectacles proposés dans des salles du théâtre dit « privé ». Avec le temps et surtout avec l’époque, je me rends compte que ces oppositions sont de moins en moins pertinentes, que les frontières sont devenues poreuses, le théâtre privé accueillant de plus en plus d’excellents spectacles (le Théâtre de la Porte Saint Martin en est un exemple), loin du boulevard auquel il nous avait habitué.

Deux spectacles vus récemment, dans deux types de salles, m’ont chacun intéressée et touchée. Il s’agit de La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch et de Suite française d’Irène Némirovsky. Pas question ici d’opposer ces deux soirées qui ne sont en rien comparables. Leur point commun réside dans l’adaptation de textes non théâtraux et  leurs restitutions sur les planches.

La Fin de l’homme rouge@Nicolas Martinez

Le Théâtre des Bouffes du Nord propose jusqu’au 2 octobre La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, dans une mise en scène d’Emmanuel Meirieu, présenté en diptyque avec Les Naufragés, texte signé de l’anthropologue et psychanalyste Patrick Declerck. Les deux représentations se répondent en évoquant chacune l’image d’une humanité à la dérive.  « Je veux vous donner à écouter le témoignage de cet homme parti vivre avec les naufragés, les misérables, et continuer à raconter au théâtre les histoires oubliés de ceux qui ne sont rien », nous dit Meirieu en préalable aux Naufragés. Les voix des invisibles ou des sacrifiés de l’Histoire sont aussi celles que La Fin de l’homme rouge cherche à nous faire entendre. Svetlana Alexievitch a recueilli des centaines de témoignages  en ex-URSS pour raconter, à travers six livres, « l’histoire d’une utopie : le socialisme ». Le metteur a choisi de livrer sept partitions, offertes chacune à un comédien, pour dresser le tableau effrayant du post communisme et de ses ravages. « J’ai cherché ceux qui ont totalement adhéré à l’idéal. Après la chute de l’URSS, ils n’ont pas été capables de lui dire adieu, de se perdre dans une existence privée, de vivre tout simplement », nous précise Svetlana Alexievitch. Dans un décor qui nous installe dans le chaos du monde, les mots, soulignés (quelquefois trop littéralement) par une bande son soignée, sont bouleversants, déchirants, désespérants. Ils nous sont restitués par des comédiens magnifiques. Je retiens l’incroyable délicatesse d’Anouk Grinberg et celle de Maud Wyler qui m’ont particulièrement émue. 

Anouk Grinberg La Fin de l’homme rouge©Nicolas Martinez

Je me suis néanmoins interrogée sur ce dispositif théâtral en forme de monologues successifs. Emmanuel Meirieu répond à mon questionnement : « À chacun de mes spectacles, des êtres viennent se raconter, seul en scène, dans une adresse publique, assumée. Ces personnages de roman devenus des hommes de chair et d’os, des êtres vivants, humains, crèvent le quatrième mur pour se confier à nous, partager leurs émotions. Pour se réparer et nous réparer.»  Passé mon doute formel, je retiens de ce spectacle une incroyable force, qui nous habite longtemps.

 

La pièce Suite française, adaptée du roman d’Irène Némirovsky au Théâtre La Bruyère, dans une mise en scène de Virginie Lemoine, est proposée également en dytique avec Tempête en juin, dit par Franck Demest, seul en scène. Chaque partie peut être vue indépendamment, je n’ai d’ailleurs vue que la seconde. Tempête en juin correspond à la première partie de l’ouvrage de Némirovsky, publié sous le titre Suite française par Denoël en 2004, lauréat du Prix Renaudot la même année. Les adaptateurs ont choisi de donner à la deuxième partie du livre et du spectacle, intitulée Dolce par l’auteur, le titre de Suite française. 

Entreprendre l’adaptation théâtrale de ce texte était un pari, que Virginie Lemoine et Stéphane Laporte ont réussi. Ils nous font partager les tensions et les rancoeurs qui règnent, dans le salon de la maison de Madame Angelier, en 1941, dans un  village français de Bourgogne, entre la maîtresse des lieux et sa belle fille, la belle Lucille, alors que le fils de l’une, mari de l’autre, est prisonnier. Ils nous rendent témoins des relations ambiguës qui se nouent entre Lucille et un officier allemand accueilli à contrecoeur dans cette maison et des hypocrisies comme des faits glorieux qui traversent le village occupé. 


Beatrice Agenin et Florence Pernel dans Suite française©Karine Tellier

Les actrices sont formidables : Florence Pernel est une Lucille gracieuse et toute en nuances, Béatrice Agenin impose au personnage de Madame Angelier la force de tous ses défauts -bigote, avare, a minima- , révélant une humanité sur le tard, Guilaine Londez est irrésistible en femme du maire qui prêche la vertu tout en dénonçant son prochain, enfin Emmanuelle Bougerol campe Marthe, la bonne pleine de bon sens, avec talent. Un mot pour Samuel Glaumé qui habite l’uniforme et l’accent de l’officier nazi avec un réalisme sans artifice (c’est assez rare pour être remarqué). Une mise en scène classique, efficace, fluide, dans des éclairages soignés, qui nous donne l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’oeuvre inachevée d’Irène Némirovsky, arrêtée le 13 juillet 1942 au camp de Pithiviers puis déportée le 9 octobre, suivie par son mari. Sa conversion au catholicisme n’a pas suffit à effacer son identité juive aux yeux des nazis. Ses filles Denise Epstein et Elisabeth Gilles, confiées dans l’urgence par leur mère à une amie, ont été épargnées. Elles ont ensuite été accueillies dans un pensionnat catholique, soutenues financièrement par un comité constitué pour leur venir en aide ainsi que par Robert Esménard, directeur des éditions Albin Michel. Ce sont elles qui ont retrouvé le manuscrit inachevé de leur mère, cette Suite française sauvée miraculeusement du désastre de la guerre.

La Fin de l’homme rouge plus d’infos sur www.bouffesdunord.com

Suite française plus d’infos sur www.theatrelabruyere.com

ADOLFO KAMINSKY, FAUSSAIRE ET PHOTOGRAPHE

L’automne 2019 propose un programme d’expositions très alléchant dont je propose une première sélection : Bacon, Centre Pompidou, 11 septembre, Du Douanier Rousseau à Seraphine, Maillol, 11 septembre, Mondrian, Marmottan, 12 septembre, Degas à l’Opéra, Orsay, 24 septembre, Moderne Maharadjah, un mécène des années 30, MAD 26 septembre, Charlotte Perriand, Fondation LVMH, 2 octobre, Chaplin, Philarmonie, 11 octobre, Félix Feneon, Orangerie, 16 octobre, Hans Hartung, Mamvdp, 11 octobre, Toulouse Lautrec, Grand Palais, 9 octobre, Jules Adler, mahJ, 17 octobre, Greco, Grand Palais, 16 octobre, Boltanski, Pompidou, 13 novembre, Helena Rubinstein, 19 novembre, Branly, Huysmans, Orsay, 3 décembre. 

En attendant de découvrir ces ambitieuses propositions, attachons nous à une exposition modeste par sa taille et, en apparence, par son sujet puisqu’elle est consacrée à une personnalité peu connue du public.

Autoportrait, 1947 © Adolfo Kaminsky

Adolfo Kaminsky, Faussaire et photographe est l’occasion d’aller à la rencontre d’un homme discret malgré l’extraordinaire parcours qui est le sien, « artisan de génie au service de la survie et de la liberté », selon Elisabeth de Fontenay qui le présente dans un texte magnifique publié dans l’ouvrage Adolfo Kaminsky, Changer la donne (éditions Cent Mille Milliards, 2019).

L’exposition nous fait découvrir un mensch, terme qui signifie selon différentes sources, « un type bien », une personne fiable, qui sait assumer ses responsabilités, sur qui on peut compter, une personne d’intégrité et d’honneur, qui fait le bien autour de soi. 

Femme seule qui attend Paris, 1946 © Adolfo Kaminsky

Qui est cet homme à double facette : celle d’un photographe dont l’oeuvre  reste à découvrir et celle d’un faussaire, dont, par définition, le travail devait côtoyer le plus grand secret ?

Adolfo Kaminsky est né à Buenos Aires en 1925 dans une famille juive originaire de Russie, installée en France en 1932, non sans allers-retours, « Russie, Paris, Argentine, Turquie, puis de nouveau Paris… Ses parents avaient émigré une première fois, par nécessité, à cause de persécutions politiques et racistes du régime tsariste, mais aussi dans l’espérance de ces juifs de l’Est qui se racontaient les uns aux autres qu’ils seraient « heureux comme Dieu en France ». (E. de Fontenay). A l’âge de quinze ans, Adolfo travaille comme apprenti-teinturier et apprend les rudiments de la chimie. Il est alors destiné à une profession scientifique mais les événements vont en décider autrement. Interné à Drancy en 1943 avec sa famille, il peut quitter le camp grâce à sa nationalité argentine.

Autoportrait-à-lâge-de-19-ans-Paris-1944-©-Adolfo-Kaminsky

Engagé dans la Résistance à dix-sept ans, ses compétences de chimiste font de lui un expert dans la réalisation de faux papiers.  Il travaille successivement pour la résistance juive – les Éclaireurs israélites, la 6e (organisation clandestine des EIF) et l’Organisation juive de combat –, avant de collaborer avec les services secrets de l’armée française jusqu’en 1945. « Sauvegarder des vies en dé-nommant et en renommant des vivants destinés à l’Extermination, en changeant leurs lieux et dates de naissance, leurs endroits de résidence, leurs appartenances nationales et religieuses, les rendre provisoirement invulnérables, telle fut la tâche dont il décida un jour de se charger. Il donnait à chacune des victimes de l’antisémitisme d’État le mot de passe, le nom « bien de chez nous » qui lui permettrait d’appartenir encore un peu à la société de ceux et de celles qui ont un avenir devant eux. » (E. de Fontenay)

Aldolfo Kaminsky en 2019 Photo Christophe Fouin

Kaminsky est devenu faussaire par nécessité. C’est ce qu’il explique dans un documentaire salutaire, « The Forger » (« Le Faussaire ») de Samantha Stark, Alexandra Garcia, Pamela Druckerman et Manual Cinema Studios, présenté dans l’exposition. Son physique de vieux sage avec sa barbe blanche et sa voix douce amplifient l’émotion qui nous saisit à l’écouter. De chaque document dépendait la vie d’un être humain, nous explique-t-il.

Faux passeports Photo Christophe Fouin

Cette nécessité s’est imposée à lui à nouveau après la guerre. Pour la Haganah puis pour le groupe Stern, opposé au mandat britannique, « il a confectionné un grand nombre de faux visas pour des juifs rescapés de l’Extermination qui ne voulaient pas retourner dans leurs pays d’origine mais étaient décidés à émigrer en Palestine, sous mandat britannique » (E. de Fontenay). En 1948, après la création de l’Etat d’Israël, il décide de rester à Paris, contrairement à nombre de ses amis qui partent pour La Terre dite promise. Il réalise des tirages photographiques pour le cinéma et se spécialise dans la reproduction d’oeuvres d’art (activité qui lui servira de couverture). Il commence alors la pratique de la photographie.

Tampons fabriqués par Aldolfo Kaminsky avec tampon dateur Photo Christophe Fouin

Et son engagement ne s’arrête pas à la cause des juifs. Connu sous le surnom du « technicien », dans les années 1950 et 1960, il est le faussaire des réseaux de soutien aux indépendantistes algériens, aux révolutionnaires d’Amérique du Sud, et aux mouvements de libération du Tiers Monde, ainsi qu’aux opposants aux dictatures d’Espagne, du Portugal et de Grèce. Il fabriquera également des faux papiers pour les déserteurs américains qui ne veulent pas faire la guerre du Viêt-Nam. 

Autant de combats auxquels il a apporté son soutien au péril de sa vie et au prix de nombreux sacrifices. En 1968, il avait procuré de faux papiers à Daniel Cohn-Bendit, réfugié en Allemagne, afin de lui permettre de prendre la parole à un meeting à Paris, où il est interdit de séjour. « C’était certainement le faux le plus médiatique et le moins utile que j’aie réalisé de toute ma vie », raconte-il avec ironie. 

Resté fidèle à ses conceptions humanistes, il refusera toute collaboration avec les groupes violents qui émergent en Europe dans les années 1970. Il cesse son activité de faussaire à cette époque, part s’installer en Algérie où il rencontre sa femme Leïla avec qui il aura trois enfants.  Cette heureuse vie familiale, écoulée en France à partir de 1982, n’a jamais effacé pour lui les secousses de l’Histoire : « Il y a eu trop de cadavres », déplore-t-il.

Le libraire Paris, 1948 © Adolfo Kaminsky

L’exposition du mahJ fait la part belle à son oeuvre photographique, réalisée après la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il parcourt Paris avec son Rolleiflex. Kaminsky, dont l’oeil et le travail du noir et blanc ne sont pas sans rappeler la photographie humaniste des Ronis, Doisneau et bien d’autres, aime capter des regards, des ambiances, la nuit, des lieux insolites, la rue, le monde du travail…Plus tard, il photographiera Marseille ou encore la région d’Adrar, dans le grand Sud algérien. 

Port de Marseille 1953 © Adolfo Kaminsky

Laissons Elisabeth de Fontenay conclure le portrait d’Adolfo Kaminsky esquissé par cette exposition : « un homme, fidèle à lui-même, qui a travaillé dans l’ombre de laboratoires clandestins et dans la lumière captée par le Rolleiflex ».

Adolfo Kaminsky, Faussaire et photographe

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme jusqu’au 8 décembre 2019 

plus d’infos sur mahj.org

Bernard Natan, bouc émissaire du cinéma français 

 

Bernard Natan

Le Cinéma Saint André des Arts à Paris se distingue par sa programmation audacieuse, contribuant régulièrement à documenter la disparition des Juifs d’Europe. Après avoir présenté Les Yatzkan, documentaire d’Anna-Célia Kendall en novembre dernier et avant la programmation du beau film de Martine Bouquin Betty Marcusfeld, à partir du 9 octobre prochain, le documentaire de Francis Gendron Natan, Le fantôme de la rue Francoeur est à l’affiche.

Ce documentaire a une grande vertu : celle de réhabiliter Bernard Natan, né Natan Tanenzapf en 1886, originaire de Jassi, en Roumanie, arrivé à Paris en 1906 pour fuir les pogroms, comme nombre de Juifs d’Europe orientale et sans doute tenter de réaliser le rêve du dicton yiddish « Vivre comme un Dieu en France ». 

Engagé comme chimiste chez Pathé, il inaugure en 1927 les studios de cinéma de Montmartre et prend, en 1929, la tête de la société pour lui redonner l’élan que son fondateur, Charles Pathé, avait progressivement perdu. A la tête du groupe rebaptisé Pathé-Natan, installé rue Francœur à la place occupée aujourd’hui par la Fémis, le nouveau directeur propulse « la firme au coq » dans une vaste réorganisation industrielle. Il construit le plus grand réseau de salles de cinéma qui accueille chaque semaine plus de 500 000 spectateurs dans des salles sonorisées et modernisées, produit plus de 65 longs-métrages de fiction avec les meilleurs réalisateurs dont Abel Gance, René Clair, Raymond Bernard, Jean Grémillon, Jean Vigo, modernise les studios pour les adapter au cinéma parlant. Le succès est si évident que la Revue cinématographique française lui consacre un numéro spécial en 1934 : « Une grande firme, un chef, Bernard Natan ». Si Natan contribue à developper son empire tant du point de vue technique, qu’artistique ou économique, il fait figure de visionnaire en saisissant très vite l’importance  du marketing et de la communication. Il relance le Pathé Journal et comprend qu’il faut parler directement aux spectateurs. Il fonde le magazine L’image confié à Roland Dorgelès puis Le Cinéma partout et pour tous destiné aux abonnés du format 9.5 mm (Pathé Kid). Il ouvre régulièrement les studios au public pour mieux l’associer au processus de fabrication des films.

Entreprenant, Natan cherche inlassablement des financements supplémentaires pour éviter les problèmes de trésorerie. Fin 1932, la crise économique et sociale frappe à son tour la France et entraîne la baisse de fréquentation des salles, déclenchant un marasme dans le cinéma français. En 1935, un coup mortel est porté au groupe par le Crédit du Nord qui refuse de lui accorder les crédits saisonniers.  

Bernard Natan dans l’exposition Le Juif et la France 1942-43

Décrié par Charles Pathé qui n’exerce plus qu’un pouvoir de nuisance et par une partie de ses actionnaires, jalousé par certains professionnels, calomnié par la presse d’extrême droite qui l’accuse d’enrichissement personnel, Natan est contraint à la démission en 1935. Les campagnes antisémites se déchaînent menées par les « distingués cinéphiles » Lucien Rebatet, Maurice Bardèche et Robert Brasillach. Natan est frappé de déchéance de nationalité en mars 1942. Le 23 septembre, il est saisi par la police de Vichy puis remis aux autorités allemandes de Drancy. Le 25 septembre, il fait parti du convoi n° 37 parmi les 1004 Juifs français et étrangers à prendre la destination d’Auschwitz. 

Il était devenu « le Juif le plus haï de France », enfermé dans la légende de l’escroc juif pornographe qui l’a longtemps poursuivi. 

Ce précieux documentaire apporte les témoignages des petites filles de Natan et de témoins, tels les décorateurs Lucien Aguettand et Max Douy, les réalisateurs Marco de Gastyne et Raymond Bernard ou le comédien Charles Vanel.  Au Mémorial de la Shoah, face au Mur des Noms où est inscrit celui de Natan Tanenzapf , Serge Klarsfeld apporte son éclairage sur les fondements de la haine à l’encontre de cette grande figure de l’industrie du cinéma français.

Natan, Le fantôme de la rue Francoeur 
Documentaire, France, 60 mn

Cinéma le Saint-André des Arts 

Du mercredi 19 juin au lundi 1er juillet 2019 : tous les jours à 13h sauf le mardi 25 juin
Dernières séances les mardis 9 et 16 juillet à 13h
Rencontres avec le réalisateur et/ou ses invités à l'issue de chaque séance
30, rue Saint-André des Arts 75006 Paris 


 

NOIRE de Tania de Montaigne/Stéphane Foenkinos

Claudette Colvin-Tania de Montaigne ©Giovanni Cittadini Cesi.

Il vous reste quelques jours pour découvrir Noire au Théâtre du Rond Point. Etape parisienne après une tournée en province, c’est un spectacle réussi et indispensable au combat contre le racisme.

Mis en scène par Stéphane Foenkinos, ce monologue est l’adaptation du livre de Tania de Montaigne, Noire, la vie méconnue de Claudette Colvin, paru aux éditions Grasset en 2015, couronné la même année par le Prix Simone Veil et finaliste du Grand Prix des lectrices de Elle en 2016.

Tania de Montaigne©Giovanni Cittadini Cesi.

Pour notre plus grand plaisir, c’est Tania de Montaigne elle-même, en scène pendant une heure, qui dit son texte d’une voix magnifique, dans une mise en scène à la fois sobre et juste, mêlant vidéo, photos et illustrations musicales puissantes. La voix de l’écrivaine passe quelquefois des mots au chant et l’on comprend que ses talents d’auteur et de chanteuse rivalisent (son second album est d’ailleurs prévu cette année).

Nous, spectateurs, sommes invités d’emblée, à entrer dans une peau noire. Nous vivons ainsi dans notre chair la condition et les humiliations auxquelles nous sommes soumis : «Dans l’Alabama des années 1950, que tout votre sang, la moitié de votre sang ou le huitième de votre sang soit autre que blanc, légalement vous êtes noir, colored, nègre (…) Etre noir, c’est être une zone d’infiltration, c’est comprendre, minute après minute, heure après heure, que pour l’autre, vous n’êtes pas forcément un être humain, vous n’êtes pas un animal non plus, non, vous êtes autre chose, une choses indéfinissable et embarrassante, une question ouverte, un problème (…) Vous êtes impensable, vous êtes mouvant, présent mais absent (…) Vous êtes le chaînon manquant. Pendant des siècles, pour justifier le rapt, la maltraitance, le viol, le meurtre, la torture, on vous a inventé une identité parallèle, vous étiez l’esclave, vous étiez le nègre, une espèce à part, corvéable à merci. »

Portée par son écriture précise, tranchante et musicale, Tania de Montaigne psalmodie la violence de cette discrimination, l’inhumanité de ce racisme. Nous les ressentons, telles des déflagrations qui nous foudroient. 

Tania de Montaigne dans Noire©Giovanni Cittadini Cesi.

Sa description méthodique des « règles du jeu » qui régissent les places attribuées aux Blancs et aux Noirs dans les bus est d’une force glaçante : les dix premiers rangs sont réservés aux Blancs, les autres au Noirs. Si un Blanc se retrouve debout, le Noir doit lui céder sa place. Mais l’absurdité de la loi impose ceci : « …comme un blanc ne peut légalement pas être assis à côté d’un noir, ce sont tous les noirs qui étaient assis dans le même rang qui doivent se lever à leur tour. En résumé, pour qu’un blanc s’assoie, quatre noirs se sont levés ». 

Noire ©Giovanni Cittadini Cesi.

Le 2 mars 1955, une jeune fille noire âgée de 15 ans, Claudette Colvin, refuse de se lever. Elle est arrêtée. Elle plaide non coupable et attaque la ville en justice, c’est une première. Toutefois, ce n’est pas son exemple que l’histoire retiendra mais celle de Rosa Parks, couturière à la peau plus claire, qui refusera, neuf mois après elle, de céder sa place à un passager blanc dans un bus roulant dans la même ville, à Montgomery (Alabama). Grâce au soutien du jeune pasteur Martin Luther King, âgé alors de 26 ans, initiateur d’une campagne de protestation et de boycott de la compagnie de bus qui durera 380 jours, les lois ségrégationnistes dans les bus seront cassées par la Cour suprême des Etats Unis en 1956 et Rosa Parks deviendra une figure emblématique. Claudette Colvin a tout permis, mais elle est celle qu’on a oubliée. Tania de Montaigne lui restitue sa place. 

Aujourd’hui, l’Etat d’Alabama, qui n’a visiblement aucune mémoire, vient d’adopter le projet de loi le plus restrictif des Etats Unis sur l’avortement, proclamant son interdiction même en cas de viol et d’inceste. Les lois iniques se répètent… 

Noire, jusqu’au 30 juin 2019

Théâtre du Rond Point, 2bis avenue Franklin Roosevelt Paris 8ème

theatredurondpoint.fr

LES VIES DE DORA MAAR

Rogi André
Dora Maar vers 1937
Collection Centre Pompidou, Paris
Musée national d’art moderne
Centre de création industrielle © DR

La plus grande rétrospective consacrée à Dora Maar vient d’ouvrir au centre Pompidou. C’est aussi la première exposition organisée dans un musée national, l’occasion unique de rassembler une œuvre dispersée dans plusieurs collections publiques et privées en France et à l’étranger. Elle sera présentée ensuite (2019-2020) au J. Paul Getty Museum de Los Angeles à la Tate Modern à Londres, institutions avec lesquelles l’exposition parisienne est conçue. 

Autoportrait au ventilateur
Paris, début des années 1930
© Adagp, Paris 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / Dist. RMN-GP

Le nom de Dora Maar (1907-1997) est encore aujourd’hui intimement lié à celui de Picasso, voire recouvert par lui. L’histoire a retenu qu’elle fut sa muse, son modèle, sa compagne, sans doute « la plus intelligente », entre 1936 et 1943. Elle a été beaucoup représentée par Picasso et c’est son portrait le plus célèbre « La Femme qui pleure », qui a sans doute réduit notre perception de la formidable photographe et peintre que fut Dora. Hormis un cercle de spécialistes soit du surréalisme, soit de Picasso, on ne sait finalement pas grand chose des multiples facettes de cette « grande dame », comme la désigne l’une de ses biographes, Victoria Combalia dans son ouvrage « Dora Maar, la femme invisible » (éditions invenit, 2019). Cette exposition a un grand mérite : celui de nous montrer combien Dora Maar a existé avant sa rencontre avec Picasso et de nous renseigner sur sa vie après avoir été abandonnée par le maître catalan.


Sans titre [Mannequin assise de profil en robe et veste de soirée] vers 1932 – 1935
Collection Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne Centre de création industrielle
© Adagp, Paris 2019
Photo © Centre Pompidou
Née à Paris le 22 novembre 1907, Henriette Théodora Markovitch reçoit, enfant, le surnom de Dora, diminutif de son deuxième prénom. Son père, croate et sa mère française sont catholiques tous les deux. Architecte, Joseph Markowitch fait fortune en Argentine où Dora passe une partie de son enfance. Formée à la photographie à Paris, elle ouvre un studio en 1932, en association avec le décorateur de cinéma Pierre Kéfer. Leurs photos signées « Kéfer-Dora Maar » sont spécialisées dans le portrait, la mode et la publicité.

Mannequin-étoile, 1936
Collection Thérond
© Adagp, Paris, 2019
Photo © Centre Pompidou,
MNAM-CCI / A. Laurans / Dist. RMN-GP

Le parcours de l’exposition nous plonge très vite au milieu de photos de mode et de publicité particulièrement réussie où l’on perçoit rapidement la singularité et la force du regard de Dora. On remarque combien l’influence du surréalisme teinte déjà son travail de commande publicitaire et propose ainsi des images à la croisée de plusieurs genres : les mises en scène de nus érotiques pour des « revues de charme » telles que Séduction succèdent aux images de mannequins aux cheveux courts dans les revues spécialisées comme La Coiffure de Paris, et les photographies publicitaires pour l’huile bronzante Ambre Solaire côtoient les visions surréalistes utilisées comme illustrations d’articles dans Le Figaro illustré et Navires.

Le modèle Assia Granatouroff très prisée dans les années 30 par des peintres, sculpteurs et photographes a inspiré à Dora des photos magnifiques où Assia « incarne l’expression d’une sensualité féminine, dédoublée, épouvantée par son ombre ou divers accessoires ».

Assia, 1934
Ancienne collection Christian Bouqueret, Collection Centre Pompidou, Paris
Musée national d’art moderne
Centre de création industrielle
© Adagp, Paris 2019

Ces années où Dora produit ces images, souvent de commande, où esthétique et sensualités sont mêlées, coïncident avec une autre face de son travail, celle de ses années d’engagement. Elle est entrée dans les cercles intellectuels et artistiques des années 30, où l’engagement social est très partagé. Elle intègre le groupe radical Contre Attaque et, en accord à cette vision du monde, elle capte ses « photos de rue », prises en particulier à Londres et à Barcelone, où la force des situations et des visages offrent une vision très humaine de la souffrance et de la pauvreté, non sans évoquer les regards des Cartier Bresson, Willy Ronis ou Robert Doisneau dans les mêmes années. 

Barcelone
Collection particulière
© Adagp, Paris 2019 Photo © Fotogasull

Grâce, en particulier à son amant Louis Chavance, passionné de cinéma, futur scénariste et monteur (également écrivain), elle se rapproche du Groupe Octobre dont elle photographie beaucoup de ses membres, en particulier Jacques Prévert qui la fait engager comme photographe de plateau sur Le Crime de Monsieur Lange, réalisé par Marcel Carné.  Elle rencontre à cette période Michel Leiris et Paul Eluard qui deviendront ses amis, tout comme les belles Jacqueline Lamba et Nush Eluard qu’elle va beaucoup photographier. Elle comptera parmi les conquête de Georges Bataille et se liera ces mêmes années avec le groupe des Surréalistes dans lequel elle sera l’une des rares femmes à se mêler aux réunions et à être intégrer dans les expositions. Le Portrait d’Ubu et ses photomontages présentés à Beaubourg impressionnent.

Sans titre, 1935
Ancienne collectionChristian Bouqueret
Collection Centre Pompidou, Paris
Musée national d’art moderne
Centre de création industrielle
© Adagp, Paris 2019

Elle rencontre Pablo Picasso durant l’hiver 1935-1936. Pour Dora, c’est le début d’une passion extrême, l’Histoire d’amour de sa vie. L’adoration qu’elle va nourrir pour le peintre va la pousser à se placer en situation de dépendance complète et de soumission totale comme le remarque Victoria Combalia. Elle a du reste penser que seul Dieu pourrait lui succéder. Elle devient la « maitresse officielle », la « co-vedette d’une légender artistique vivante ».  Car cette histoire d’amour devient aussi un échange intellectuel et artistique. Elle fascine Picasso tout comme elle est fascinée par le peintre. Plus radicale que lui dans ses engagements au moment de leur rencontre, elle l’influence dans sa politisation croissante à partir de 1936.  Durant le processus de création de Guernica, elle photographie Picasso au travail, laissant ainsi un document majeur dans l’histoire de l’art.  Pendant leur liaison qui va durer près de huit ans, Picasso va multiplier les représentations de Dora : d’abord sa beauté puis il peindra son être torturé par ses démons intérieurs. Elle prendra les traits d’un chien, d’une hystérique, d’une perturbée mentale…. Car Dora exprime des fragilités, dès les années de sa relation avec Picasso où il lui faut accepter de « partager » son amour avec, entre autre, Marie-Thérèse. Elle se lie à Jacques Lacan avec qui elle entreprendra une longue analyse et qui lui prescrira quelques séjours en clinique où elle a probablement subi des électrochocs, très appréciés à cette époque. Picasso lui conseille d’abandonner la photographie au profit de la peinture. Contrairement à son amie Jacqueline Lamba qui quitte André Breton pour continuer à exister comme artiste, Dora accepte la domination de son maître. Elle peindra désormais et ne sera plus photographe.

 


Dora Maar
Pablo Picasso 1936
Collection particulière, Yann Panier, Courtesy Galerie Brame et Lorenceau
© Adagp, Paris 2019
Photo © The Museum of Fine Arts, Houston
Pablo Picasso
Portrait de Dora Maar, de profil, 6e état 1936-1937
Musée national Picasso-Paris
© Succession Picasso 2019
Photo © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Thierry Le Mage

Lorsque Picasso « remplace » Dora par Françoise Gillot en 1946, la vie de Dora va progressivement mais radicalement changer. Les gens se détournent d’elle, sauf Eluard qui lui restera fidèle et certains amis qu’elle continue à fréquenter pendant les années 50 comme Marie-Laure de Noailles, Lise Deharme ou Georges Hugnet. Elle se fait de nouveaux amis : James Lord, Bernard Minoret, Théo Léger…Mais petit à petit, sa personnalité au caractère capricieux, extravagant voire orageux se transforme en être asocial, solitaire, isolé, difficile.  Elle choisit une vie de recluse. Elle devient mystique, s’enferme dans la religion et se concentre sur sa peinture. Elle vit beaucoup dans sa maison de Ménerbes, dans le Sud de la France, où, jusqu’à 80 ans, elle passe une grande partie de l’année, seule, ne voyant personne, se déplaçant en vélomoteur. 

Nature morte au bocal et à la tasse
1945, Collection particulière
© Adagp, Paris, 2019
Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI / P. Migeat / Dist. RMN-GP

Le marchand d’art Marcel Fleiss qui a rencontré Dora Maar à la fin de sa vie, et lui a organisé une exposition de ses peintures en 1990, dans sa galerie, raconte que « son appartement était sale. C’était l’appartement d’une vagabonde ». Il souhaite lui acheter des photos qu’elle négocie âprement avant de le prévenir : «Je ne vous les vends que si vous jurez que vous n’êtes pas juif ». Marcel Weiss n’a pas répondu. Il avait remarqué sur ses étagères l’ouvrage d’Hitler « Mein Kampf » bien en vue. 

Dora Maar dans son atelier par Brassaï
Paris, musée national Picasso

« Mais comment a-t-elle pu passer de Guernica à Mein Kampf, de l’amour de Picasso, l’amitié d’Eluard, les pétitions contre le fascisme, à cet immonde ramassis de haine ? Faut-il croire que la souffrance, l’aigreur, la misanthropie et la bigoterie conjuguées conduisent à cette forme de folie ? Serait-elle devenue dingue à force chagrin ? » , interroge Brigitte Benkemoun dans son livre très réussi Je suis le carnet de Dora Maar (Stock, 2019), opportunément publié au moment de l’exposition. Victoria Combalia apporte quelques réponses, sans aborder cette transformation idéologique radicale : « Dora Maar voulut mener de pair sa carrière et sa passion. On peut dire qu’elle échoua sur ces deux plans. Néanmoins, elle réussit à devenir une personne autonome au prix d’une lutte titanesque. Son amour pour Picasso avait été tellement profond que se séparer de lui et de son influence pouvait être aussi difficile que d’abandonner une drogue dure ». 

Dora Maar est morte le 16 juillet 1997. Il n’y avait que cinq personnes à son enterrement au cimetière de Clamart. Elle avait conservé chez elle cent trente œuvres de Picasso, des dessins et peintures d’autres artistes et une grande partie de sa production photographique. 

Centre Pompidou, 5 juin-29 Juillet 2019

centrepompidou.fr

#ExpoDoraMaar

Douleur et Gloire d’Almodóvar

Il est des films où le générique arrive comme un arrachement : le dernier film de Pedro Almodóvar est de ceux-là. On quitte la salle les larmes aux yeux. On aimerait que la séance recommence pour repartir dans cette beauté.

Douleur et Gloire est son titre, un rien pompeux, l’inverse de ce film magnifique.

Antonio Banderas

Ce que nous offre le cinéaste est une évidence, un flot puissant et apaisé, le contraire d’une démonstration hystérique ou narcissique. Il nous invite à l’accompagner dans une revisitation de (son) existence où grands bonheurs et grandes douleurs, vieillesse et maladies, absence et amour, inspiration et léthargie vont nous tenir, comme le personnage au début du film, entre deux eaux (d’une piscine), pour mieux nous faire sortir d’un bain qui aurait pu nous engloutir.

Antonio Banderas (Salvador)

Antonio Banderas incarne Salvador Mallo, l’alter ego d’Almodóvar, bien mal en point lorsque nous le rencontrons au début du film. Son inspiration est en panne. Son corps a vieilli et ses douleurs lombaires rendent ses gestes précautionneux au point de s’aider d’un coussin lorsqu’il doit s’agenouiller. Il s’enferme dans son magnifique appartement madrilène dont les couleurs éclatantes ne parviennent pas à le sortir de sa grisaille mentale. Sa gouvernante veille sur lui, mais sa bienveillance ne suffit pas à lui rendre la vie plus douce. Il semble avoir renoncé. Sauf à se souvenir. 

Asier Etxeandia (Alberto)

Il consent toutefois à renouer avec Alberto (Asier Etxeandia), comédien de l’un de ses premiers films. La projection d’une copie neuve à la Cinémathèque serait l’occasion de s’y retrouver pour une présentation. Ce prétexte va remettre Salvador en marche, doucement, pas immédiatement sur la ligne droite, car la drogue (l’héroïne) va s’inviter quelque temps comme médication possible.

Penélope Cruz

La substance va aider Salvador à rêver à son enfance, à ce petit garçon prodige à la voix d’or, si doué qu’il apprendra à lire, écrire et compter à un jeune maçon analphabète. Dans la maison troglodyte, son refuge, il est illuminé par les murs blanchis à la chaux comme par les livres qui l’aident à dépasser la misère ambiante. La mère qui traverse les souvenirs de cette époque est radieuse et compréhensive, même si elle veut obliger « Salva » à aller au séminaire pour faire les études qu’elle ne peut lui offrir. Pénélope Cruz incarne cet idéal, irradiante de joie et de volupté lorsqu’elle chante avec ses copines en étendant le linge dans l’herbe après la lessive. Une scène d’une beauté, d’une gaité et d’une sensualité absolues. 

Antonio Banderas et Leonardo Sbaraglia

Si « Salva » souhaite disparaitre comme auteur du texte « Addiction » qu’il offre à Antonio pour l’interpréter sur scène, l’empreinte qu’il laisse chez les autres est plusieurs fois décelée. Elle éclate dans les propos de son ancien amant, Federico (Leonardo Sbaraglia), qui le retrouve des années après leur douloureuse séparation. Federico dit sa gratitude à Salvador de l’avoir aidé à devenir qui il est devenu. Leur baiser de retrouvailles et d’adieu est un autre moment inoubliable de ce film. 

Mercedes (Nora Navas) et Salvador Mallo (Antonio Banderas)

Ce baiser agit comme un révélateur. Il permet à Salvador de se reprendre en mains. Il ira revoir son médecin, en compagnie de sa fidèle et dévouée assistante Mercedes (Nora Navas). Il fera la liste de ses divers maux (migraines, lombalgies, acouphènes, dépression, addiction..) et passera un scanner pour comprendre la cause de ses étouffements fréquents. Il est rassuré et c’est la fin du renoncement. La fin d’un cycle qu’il devait probablement accomplir après la mort de sa mère et une lourde opération du dos. Surtout après s’être confronté à cette « vraie » mère, incarnée par la merveilleuse Julietta Serrano. Elle n’a ni les traits ni les propos de la douce Penelope Cruz. Elle reproche sur son lit de mort à Salvador de « ne pas avoir été un bon fils » et le prie de ne pas figurer dans ses films, car… elle n’aime pas « l’auto-fiction ».

Juliette Serrano

Salvador/Almodóvar va transgresser (une nouvelle fois !) l’interdit maternel et se remettre enfin à écrire et à filmer. Son premier émoi sexuel va inspirer son nouveau film. Il peut d’autant mieux raconter cette histoire fondatrice qu’un hasard de la vie lui fait parvenir un portrait de lui enfant, dessiné par l’objet de son désir. La dédicace le remercie du rôle essentiel qu’il a joué pour lui…

Antonio Banderas et Pedro Almodovar

Comme si la vie rendait à Salvador ce qu’il avait réussi à donner.
Film testament ? Film bilan? Film tellement, merveilleusement humain

Douleur et gloire, Espagne, 112’, en salles depuis le 17 mai 2019

68, mon père et les clous

Lorsqu’en 2006, Samuel Bigiaoui décide de filmer des moments de vie à l’intérieur de la boutique de son père, il n’a pas de projet précis. Il aime Bricomonge, cette quincaillerie ouverte en 1983 par Jean Bigiaoui et son associé Claude Hagège, cinq ans après sa naissance, qui devient durant son enfance, « son terrain de jeu », comme il aime à le dire.  

Le petit garçon devient un élève brillant, agrégatif de mathématiques mais comprend vite que la question de l’espace comme prescripteur de sens l’intéresse au moins autant. Tout naturellement, il se tourne vers l’architecture, devenu depuis son métier, même s’il enseigne également les maths. Il aime le théâtre et le cinéma, s’inscrit un temps à des cours de théâtre mais finalement, c’est l’image qui prend le dessus et il réalise son premier film.

Monsieur Jean

Outre son intérêt pour le cinéma -que son père, très cinéphile et ancien assistant de Joris Ivens, lui a transmis- c’est l’annonce de Jean à Samuel, fin 2012, de vendre la boutique qui détermine le fils à faire un film sur « Bricomonge ». La vraie question que Samuel a décidé d’élucider est : pourquoi son père, agrégatif d’histoire, voué à une vie intellectuelle, militant au sein de la Gauche Prolétarienne après 68, dont tous les copains deviennent prof, journaliste, écrivain ou philosophe, décide à 40 ans, de s’associer avec un copain pour vendre (entre autre !) des clous ?

un client et Jean

Afin d’y répondre, Samuel Bigiaoui nous offre un documentaire formidable. Il comprend assez vite qu’il faut éviter plusieurs écueils dès lors qu’il prend pour sujet son père: ne pas faire un film de l’entre soi ni plonger dans une sauce psychanalytique. Il met en place, formation oblige, une architecture très subtile. Il pose tout d’abord le décor, celui de cette boutique : son ordre et son désordre dans lequel Jean se retrouve, ses employés fidèles – Zohra qui arrive le lundi matin avec les makrouts pour tout le monde, José, employé de la première heure venu du Portugal, Mangala, originaire du Sri-Lanka, reconnaissant éternellement à Jean de lui a obtenu ses papiers et Kuang venu de Chine-, ses clients, des habitués pour la plupart, qui viennent acheter qui une ampoule, qui une boite en plastique ou commander à José la coupe d’une planche de bois….Ce qui se passe dans la boutique n’a rien à voir avec nos courses aujourd’hui au sous-sol du BHV ou chez Leroy Merlin pour acheter les mêmes articles. Bricomonge c’est un monde, un forum, une place publique, une sorte de Tour de Babel où on échange, où on entend les accents, où on se souvient de la guerre en Afghanistan (celle de 1979),  où on résout le montage d’une bibliothèque, la couleur d’une toile cirée, où on boit un café, où on parle cinéma…

Zohra et Jean

Comme dit « la femme de Monsieur Jean » à la fin du film, la mère de Samuel, Bricomonge est une institution thérapeutique de quartier, où toutes les classes sociales peuvent s’y retrouver, tous les états psychiques aussi ». On voit Jean tout faire à la main : les écritures, les calculs (sa rapidité à la machine à calculer fascine !). Il ne se pose jamais en supérieur vis à vis de ses employés :  il étiquette les produits avec eux, balaie la boutique (pas longtemps, Zohra lui interdit de le faire), relance lui -même les clients qui ont laissé des impayés, sert les clients….On sent sa bienveillance et la solidarité qui règne dans les lieux , le « service » que ce commerce de proximité apporte à sa clientèle. Son ami Claude Eveno, écrivain et homme de radio, passe le voir : « On était au lycée ensemble. Puis ce qui nous a tenu à distance, c’est qu’il est devenu un militant de la Gauche prolétarienne et moi, pas du tout : j’étais plus proche des situationnistes. Cet homme qui a fait des études, a essayé de faire la révolution, qui a fait des films, qui fait semblant de jouer à l’épicier, qui peut savoir que c’est un dangereux subversif ? », s’amuse-t-il. « On voulait une société égalitaire (…), on a été naïfs. Ni honte, ni regret » !

Mangala, Jean et José

Dans un deuxième temps, Samuel passe derrière le comptoir, découvre  les sucres porte- bonheur qui sont dans la caisse et commence à interroger son père sur ce que la boutique représente pour lui…Il se heurte dans un premier temps aux mêmes résistances que son père avait manifestées lors de précédentes discussions, à la réserve profonde de Jean qui n’aime pas parler de lui et de sa période militante. Puis, petit à petit, en descendant dans les sous-sols, véritable antre de Jean, la parole se libère. Et nous apprenons, simultanément à Samuel, que Bricomonge représente pour l’ex militant de la GP un abri où il tient les tenants et les aboutissants de ce qu’il fait, sans supérieur hiérarchique, une façon d’être anonyme. Il se remémore les actions clandestines de son groupuscule d’extrême gauche, -« un travail à plein temps », précise- t-il- : l’attaque d’un magasin Fauchon, le vol de tickets de métro puis leur distribution aux passants après une augmentation brutale des tarifs, la traque de Touvier et surtout le kidnapping du numéro 3 de chez Renault en riposte à la mort de Pierre Overney (ouvrier et militant maoïste tué par un vigile de Renault en raison d’une action militante prévue). Jean constate qu’à l’époque toutes ces actions relevaient de questions politiques. Aujourd’hui, cela deviendrait des questions policières. Il explique combien à la sortie de cette « séquence », beaucoup de ses camarades ont été désemparés, sonnés, « comme quand on passe de la guerre à la paix ». Lui se sentait incapable de mettre ses pas dans la hiérarchie, dans l’institution dont il est phobique.  Créer une petite société lui a permis de recréer un monde qui, d’une certaine manière, incarnait sa vision économique, politique, sociétale, même si toute entreprise relève du capitalisme. Comme l’explique très bien son ami Daniel Weil, ancien espoir des mathématiques françaises passé par le militantisme et aujourd’hui à la tête d’une grosse entreprise de boucherie : « En 68 on était des marginaux et on l’est restés. Ça nous a mis en face de la possibilité et d’une impossibilité d’une action collective. Il a fallu s’inventer un chemin pour se frayer une vie. Il ne s’agissait pas de décision mais de pas successifs. »

Le film progressant, on ressent les difficultés économiques auxquelles Jean est confronté. Les riches heures de Bricomonge sont derrière lui. Cette quincaillerie qui marchait très bien commence à ressentir les conséquences d’habitudes de consommation qui changent, d’une clientèle des classes moyennes petit à petit chassée du centre-ville, en gros la fin d’une époque. C’est décidé, il va vendre. Bricomonge va devenir un supermarché.

Jean Bigiaoui

Avec beaucoup de tact, la caméra de Samuel caresse l’émotion des employés, les larmes de José et de Mangala, la stupéfaction des clients : «  Non c’est pas vrai, vous quittez ? Mais qu’est-ce que je vais faire sans vous, moi ? ». « Ce monde n’est plus tout à fait le nôtre », constate Jean, pudique.
Samuel suit le démantèlement du magasin jusqu’au bout. La dernière image est bouleversante : alors que Jean a été filmé tout au long du documentaire en huit clos, c’est comme si son corps se détachait du magasin lorsqu’on le voit s’éloigner dans la rue Monge, seul, comme Charlot partant  (sans Paulette Godard) à la fin des Temps Modernes. Libre et anonyme, finalement comme il aime.

68, mon père et les clous, documentaire de Samuel Bigiaoui, 84 minutes, France, 2017
Le film est en salles à Paris et en province depuis le 1er mai. Précipitez vous !!

Helena Rubinstein, amoureuse de la beauté

 Portrait d’Helena Rubinstein, 1953
Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal ; DR

Le mahJ inaugure le printemps par une belle initiative : une exposition consacrée à une femme, une conquérante, une pionnière, une entrepreneuse, une collectionneuse, une amoureuse de la beauté: Helena Rubinstein. Après quelques grandes expositions consacrées à des figures féminines : Friedl Dicker-Brandeis (2000), Rachel, une vie pour le théâtre (2004), Charlotte Salomon Vie ou Théâtre (2006) ou Lore Krüger (2016) et d’autres, aux formats plus réduits, présentant le travail de femmes artistes contemporaines, dont, entre autres Sophie Calle (2006), Pierrette Bloch (2006),  Cécile Reims (2011), Carole Benzaken (2011), Nira Pereg (2014) ou Sigalit Landau (2016), c’est au tour d’Helena Rubinstein d’occuper les salles de ce musée jusqu’au 25 août. New York et Vienne, deux villes qui ont compté dans le parcours d’Helena Rubinstein, lui avaient chacune consacrée une exposition, en 2010 pour New York, en 2017 pour Vienne. Paris, qui se devait de rendre hommage à celle pour qui la capitale française a été si importante, présente une nouvelle version de l’exposition viennoise . Challenge réussi par le mahJ, en particulier par Michele Fitoussi, auteure d’une superbe biographie Helena Rubinstein la femme qui inventa la beauté (Grasset, 2010) et commissaire de l’exposition.   

Les bijoux de Madame
Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal ; DR

Trois grands axes se dégagent au long du parcours, éclairant la personnalité de cette femme d’avant garde : l’axe familial dont elle va s’émanciper très tôt, affirmer son indépendance et son goût des voyages, l’axe professionnel qui nous révèle les étapes de la réussite exceptionnelle d’Helena Rubinstein en Europe et aux Etats Unis, l’axe artistique qui dévoile son goût et sa sensibilité, la liant aux plus grands artistes et écrivains de son temps, aux plus grands décorateurs et couturiers qui seront ses amis et ses complices, ce même goût qui fera d’elle une immense collectionneuse.

Helena Rubinstein en tailleur Coco Chanel Paris, vers 1920 Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal ; DR

Sa vie est un roman. Née à Cracovie en 1876 dans une famille juive, la jeune Chaja, aînée de huit soeurs, est exilée à Vienne en 1894 par sa famille à qui elle refuse tout mariage arrangé. Pour connaître le monde, elle embarque pour l’Australie où vivent trois de ses oncles. Elle a 24 ans, change son prénom pour Helena, rejoint rapidement Melbourne qui lui convient mieux que les terres agricoles qu’elle visite d’abord. C’est toutefois dans son premier séjour australien qu’elle fait un constat décisif : la peau des fermières, agressée par le vent et le soleil, mérite des soins. Elle recherche la composition des pots de crème que sa mère avait glissés dans sa valise (mélange de plantes et de lanoline) et se débrouille pour fabriquer et distribuer sa première « pommade » qu’elle baptise « Valaze ». Et çà marche ! Elle peut ouvrir son premier salon de beauté, comprend vite l’utilité de la publicité dans la presse, n’hésite pas à employer actrices ou cantatrices comme égéries de sa marque…Nous sommes en 1900. Helena a déjà tout compris. De retour en Europe, elle consulte des scientifiques et opère une classification de la peau en trois types différent. 

Helena Rubinstein par Cecil Beaton New York, 1951 Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal © ADAGP, Paris, 2019

Elle rencontre en 1907, à Melbourne, William Titus, un journaliste américain juif d’origine polonaise qui tient une place de collaborateur à ses côtés avant de devenir son mari en 1908. Ils auront deux fils, Roy et Horace, divorceront en1938, année du remariage d’Helena avec le prince géorgien Artchill Gourielli-Tchkonia, de vingt-trois ans son cadet.

Quai de Béthune, Paris devant sa collection d’arts premiers Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal ; DR

Londres, New York et Paris sont les trois villes où elle partagera sa vie. Londres dans les années 10, New York pendant les deux guerres mondiales, pour y revenir régulièrement et y mourrir en 1965. Et Paris où Helena forme son goût artistique : elle achète ses premiers objets d’art africains et océaniens dans les salles de ventes parisiennes en suivant les conseils d’un ami de Titus, Jacob Epstein. C’est à Paris toujours qu’elle se lie entre les deux guerres avec de nombreux peintres et écrivains, grâce encore à son mari, à qui elle« offre» une librairie et une maison d’édition. Misia Sert, pianiste, polonaise comme elle, jouera également un grand rôle dans son immersion au sein du Tout Paris des arts et des lettres. Le goût d’Helena pour la mode la conduit à rencontrer et à se faire habiller par les couturiers du moment, Madeleine Vionnet, Coco Chanel, Christian Dior, Elsa Schiaparelli, Jeanne Lanvin et plus tard Balenciaga et Saint Laurent. Elle mécène des peintres, visite leurs ateliers et achète leurs tableaux. Dans les années 30, elle acquiert des toiles de Bonnard, Brancusi, Braque, Miro, Pascin; Kisling, Picasso, Maillol, Juan Gris, Van Dongen, Léger, Picasso…Elle commence ainsi  à constituer sa collection de peinture, qui deviendra l’une des plus grandes collections d’art au monde incluant l’art africain. 

Intérieur du salon de beauté d’Helena Rubinstein à New York 1937 Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal ; DR

Elle ouvre des salons de beauté spectaculaires dans les trois villes, y exposant des oeuvres d’art et en demandant à des artistes de peindre des panneaux muraux. Dali, Modigliani, Marcoussis, Tchelitchew, Juan Gris ont peint pour ses instituts mais aussi pour ses appartements. Dans les trois villes, elle acquiert des demeures somptueuses (comme un cinquante pièces avec terrasse au 24 quai de Béthune à Paris), quand ce ne sont pas les immeubles entiers. Les plus grands architectes, designers ou décorateurs du moment (Louis Süe, Jean-Michel Frank, Eileen Gray, Pierre Chareau, Emilio Terry, David Hicks…) aménagent ses intérieurs.

Publicité pour le rouge à lèvres Jazz avec Dave Brubeck et Suzy Parker Photo Richard Avedon, 1955 Paris, Archives Helena Rubinstein – L’Oréal

Helena Rubinstein a été peinte par une trentaine d’artistes majeurs, entre autres par Raoul Dufy, Marie Laurencin, Paul César Helleu, Graham Sutherland, Christian Bérard, Candido Portinari, Pavel Tchelitchew ou Sarah Lipska et dessinée par Picasso…. Elle a aussi été beaucoup photographiée, en particulier par Cecil Beaton, Dora Marr, Erwin Blumenfeld, Boris Lipnitzki…

Candido Portinari, Portrait d’Helena Rubinstein Huile sur toile, 1939 Musée d’art de Tel-Aviv © ADAGP, Paris, 2019
Helena Rubinstein par Erwin Blumenfeld
New York, vers 1955
© The Estate of Erwin Blumenfeld

En 1958, elle a perdu successivement son époux et son fis cadet. Elle plonge dans de graves dépressions et entreprend de voyager en Australie, au Japon, à Hong Kong, à Moscou pour arriver en Israël où elle finance la construction du pavillon pour l’art contemporain du musée Tel Aviv à qui elle lèguera une partie de sa collection. Elle n’a jamais oublié les racines juives qui l’ont constituée.

Helena Rubinstein dans son appartement
new-yorkais, 1954
Collection Lilith Fass, Paris ; DR

L’exposition, grâce à de nombreux documents, dont de très nombreuses archives photographiques, le matériel publicitaire de la marque incroyablement novateur, des robes et bijoux signés Dior ou Chanel, des pièces de sa collection de peintures et de sculptures, des interviews filmées, nous permettent de prendre la dimension de la femme d’affaires qu’elle était, de la femme de goût qu’elle fut et de sa vision de LA femme qu’elle voulait belle, indépendante et libre.

Un magnifique catalogue accompagne l’exposition (co-édition mahJ Flammarion) 

Helena Rubinstein, L’aventure de la beauté, jusqu’au dimanche 25 août 2019, Musée d’art et d’histoire du Judaïsme www.mahj.org

Pierre Jamet, photographe humaniste

Dina Vierny, 1937

Connaissez vous Pierre Jamet ? Le cas échéant, vous faites partie d’un tout petit cercle de privilégiés qui savent déjà beaucoup de choses sur lui. Si ce n’est pas encore le cas, vous avez quinze jours pour courir jusqu’à Gif sur Yvette, au Château du Val Fleury, découvrir une superbe exposition, Eclatante Jeunesse, qui rassemble une centaine de ses photos provenant de la collection de sa fille, Corinne Jamet-Vierny.

Au bain, 1937

Qui est Pierre Jamet ? Né en 1910, Pierre a développé deux passions à l’adolescence : la photographie (il achète son premier appareil photo à l’âge de 14 ans) et la chanson. A 20 ans, il pratique plusieurs métiers pour gagner sa vie : radio dans la marine marchande, dactylo, modèle, danseur, figurant puis il devient directeur d’une colonie de vacances dans le hameau de Grand Village à Belle Ile en mer en 1930, où il recevra, entre autres, quelques enfants qui deviendront célèbres comme Mouloudji et Daniel Filipacchi.

Mouloudji, 1937

Il est déjà très engagé dans le mouvement culturel lié au Parti Communiste. A partir de 1933, il se consacre de la chorale de l’AEAR (Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires) où il chante comme ténor. Dans ce cadre, il rencontre plusieurs personnalités qui resterons ses amis pour la vie, dont la belle Dina Aïbinder, plus connue sous le nom de Dina Vierny, muse du sculpteur Aristide Maillol et plus tard fondatrice du Musée Maillol à Paris. 

Dina, 1936

Dès 1936, Pierre Jamet participe à l’essor des Auberges de jeunesse, initiées par Léo Lagrange, alors ministre de la jeunesse, développées dans l’enthousiasme du Front Populaire et des congés payés. Dans ce cadre, il recrute une vingtaine de jeunes gens qui ont environ 18 ans. Il a magnifiquement photographié ce « Groupe 18 ans » et ces ajistes, les membres des Auberges de Jeunesse, si heureux de vivre cette période intense. La liberté, la joie de vivre, le goût de la nature, la musique, la marche sont autant d’éléments d’une vie fraternelle que les photos nous restituent avec éclat, dans un noir et blanc magnifique. Elles  constituent la première partie de l’exposition et répondent sans conteste à son titre Eclatante jeunesse. Comme Dina, membre du Groupe, certains d’entre eux, juifs d’Europe de l’Est, venaient du groupe de jeunesse socialiste Les Faucons Rouges. Voir leur bonheur sur les photos de Pierre Jamet est d’autant plus poignant qu’une partie d’entre eux disparaitra dans les camps nazis, à l’instar de son ami Lucien Braslavsky, déporté à Auschwitz en 1942, à l’âge de 22 ans. Corinne Jamet nous permet de lire un poème bouleversant de « Lubra », Les copains, retranscrit par son père et mis en valeur au coeur de l’exposition dans la typographie manuscrite de Pierre Jamet.

Chahut à l’auberge, 1937

Ces clichés, au-delà de leur grande qualité artistique, constituent un témoignage social et historique très précieux.

pelle et seau, Belle Ile, 1949

La deuxième partie de l’exposition révèle d’autres facettes de la vie riche de rencontres de Pierre Jamet. Se situant toujours en photographe amateur, ses photos sont contagieuses de chaleur, de joie et d’émotion. « Si j’aime tant la photographie, ce doit être outre le plaisir de l’émotion et de la forme; pour le désir de prolonger l’éphémère et sauver l’instant », a t’il écrit. Qu’il photographie ses proches, dont sa fille enfant sur la plage de Belle-Ile, des anonymes ou des amis, il capte les mouvements et les moments avec force. Dans cette même période de l’entre deux guerres, il est proche de Prévert et du Groupe Octobre.

Jacques Prévert, 1947

Il publie des reportages dans l’hebdomadaire communiste Regards aux côtés de jeunes photographes qui se nomment Robert Capa, Chim ou Henri Cartier-Bresson. On peut bien entendu classer le travail de Jamet dans la catégorie de la photographie humaniste, aux côtés de Robert Doisneau, Willy Ronis ou Sabine Weiss. 

Après guerre, Pierre Jamet vivra de sa seconde passion, la chanson, en devenant l’un des membres du quatuor vocal Les Quatre Barbus.

femme, mer, plage, bain, 1933

Il est mort en 2000, n’ayant vu de son vivant qu’une vraie exposition de ses photos, en 1982, intitulée 1936 Au-devant de la vie.

Lisa et Fernand Fonssagrives, Ballets Weidt, Paris, 1934

Depuis 2009, Corinne Jamet, qui a inventorié et numérisé tout le fonds de son père, se consacre à la diffusion de son oeuvre qui mériterait une vraie et belle exposition parisienne. 

Exposition « Eclatante jeunesse » jusqu’au 28 avril 2019,
www.ville-gif.fr

Château du Val Fleury, allée du Val Fleury 91190 Gif-sur-Yvette

Plus d’ images de l’exposition :

ISIDORE ISOU et STEPHANE MANDELBAUM

Connaissez-vous Isidore Isou ? Pensez-vous le connaître ? Dans tous les cas, l’exposition monographique qui lui est consacrée au Centre Pompidou jusqu’au 20 mai prochain vous aidera évidemment à répondre à ces questions.

Isidore Isou Traité de bave et d’éternité 1951 Film cinématographique 35 mm noir et blanc, sonore, 123’25 durée 123’25” Collection Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne Centre de création industrielle © Adagp, Paris 2019 © Centre Pompidou, MNAM-CCI Georges Meguerditchian/Dist. RMN-GP

D’entrée, le parcours annonce l’ambition du jeune homme de 22 ans, arrivé à Paris de sa Roumanie natale deux ans plus tôt : « C’est un Nom et non un maître que je veux être ». Le ton est donné.

Né Isou Goldstein, le 29 janvier 1925 à Bostosani en Roumanie, il rejoint clandestinement Paris en 1945 et impose très rapidement ses convictions, voire ses théories avant-gardistes. Il fonde en1946 le lettrisme, mouvement poétique dont il jette les bases théoriques dans L’Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique, publié chez Gallimard avec le soutien de Raymond Queneau et de Jean Paulhan en1947. Il y décrit la phase de décomposition dans laquelle la poésie est entrée depuis Baudelaire et déclare l’avènement de la lettre comme remède unique à ce mal littéraire. La lettre, et plus généralement le signe, vont constituer ainsi la base d’un renouvellement total des arts. 

Le lettrisme a donné et donne toujours lieu à des analyses très savantes. Cette chronique, quoique documentée, en restera à une appréhension émotionnelle mêlée d’admiration.

Dès 1946, Isou comprend (déjà !), en interrompant une conférence de Michel Leiris liée à Tristan Tzara au Théâtre du Vieux Colombier, l’importance du geste médiatique pour faire connaitre son mouvement et, par la même, sa rupture avec d’autres mouvements artistiques tels Dada et le surréalisme. Avec son sens de l’entrisme et du tohu-bohu, le groupe lettriste renouvellera les irruptions scandaleuses dans divers hauts lieux de la vie intellectuelle et artistique de Saint-Germain des Prés. Cette pratique provocatrice fait partie de son mode d’intervention tout comme les déclamations poétiques sur les tables du Tabou. La revue La Dictature lettriste affirme sans détour son organisation comme « le seul mouvement d’avant-d’avant-garde artistique contemporain ».

« Cris pour 5 000000 de Juifs égorgés » (1947) est l’une des premières oeuvres graphique d’Isou, rappelant l’extermination récentes des Juifs d’Europe et sa mémoire familiale. La superposition des écritures manuscrites inaugurent les recherches « métagraphiques » et « hypergraphiques » qu’il va explorer avec ses complices Gabriel Pomerand (né Pomerans) puis Maurice Lemaître (né Moïse Bismuth) et qu’ils vont étendre à ensuite l’ensemble des arts. Guy Debord, fondateur de l’Internationale situationniste, rejoindra fugitivement le groupe avant une rupture idéologique profonde.

Isidore Isou, Réseau centré M67 1961 Huile sur toile, 73 x 60 cm Collection Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne Centre de création industrielle © Adagp, Paris 2019 © Centre Pompidou, MNAM-CCI Georges Meguerditchian/Dist. RMN-GP

La série des Journaux des Dieux (1950) puis celle des Nombres (1952) sont des réalisations dites « métagraphiques »,sortes de livres vivants qui remettent en question les supports conventionnels de chaque discipline artistique en utilisant des alternances de pictogrammes, de mots, des lettres de l’alphabet grec et latin quelquefois entremêlées de partitions musicales. Les poèmes ainsi composés suivant le principe de rébus échappent à la lecture traditionnelle. On descelle dans les œuvres présentées, que ce soit les peintures hypergraphiques ou la série Amos ou introduction à la metagraphologie –dans lesquelles photos, signes typographiques, lettres de l’alphabet grec se superposent- une modernité graphique et esthétique qui influencera ou s’inscrira dans certaines pratiques artistiques de la seconde moitié du 20ème siècle. Témoin l’exposition de 1963 à la galerie Valérie Schmidt, où Isou et les lettristes exposent aux côtés de Jean Degottex, Hans Hartung, Georges Mathieu, Pierre Soulages ou Zao Wou-Ki, tentant une « réconciliation » avec d’autres « peintres du signe ». 

Ce qui frappe en visitant l’exposition, c’est l’extraordinaire palette de supports utilisés par le Groupe pour exprimer cette nouvelle lecture et vision du monde. L’entreprise est immense : les arts plastiques, l’architecture, la politique, l’économie, les mathématiques, la médecine, la psychologie ou l’érotologie sont abordés.

Isidore Isou, Traité de bave et d’éternité 1951 Film cinématographique 35 mm noir et blanc, sonore, durée 123’25” Collection Centre Pompidou, Paris Musée national d’art moderne Centre de création industrielle © Adagp, Paris 2019 © Centre Pompidou, MNAM-CCI Georges Meguerditchian/Dist. RMN-GP

Mais aussi le cinéma avec en particulier le film d’Isou devenu culte «Traité de bave et d’éternité », présenté dans le parcours, réalisé en1951, produit par Marc’O, à qui on devra plus tard le film Les Idoles, film sorti en 1968. 

Le lien entre le mouvement lettriste et celui de 68 n’est du reste pas absent car dans tous les domaines où la prescience d’Isou se manifeste, celui de la théorie politique accorde un place cruciale à la jeunesse. Dans son Traité d’économie nucléaire : le soulèvement de la jeunesse, il appelle les jeunes à la construction d’une société « paradisiaque et créative ». Et si l’on en croit Fabrice Flahutez, l’un des auteurs du catalogue de l’exposition, le rôle du lettrisme est « l’une des pierres angulaires de l’édifice artistique des années 1960-1970 et une clé de lecture des enjeux historiques auxquels celui-ci s’est adossé ».

Isidore Isou s’est éteint le 28 juillet 2007 à l’âge de 82 ans. « Après ma mort, lorsque mon discours sera mieux entendu, le lettrisme ou l’isouisme (…) ne feront que s’emparer du monde », avait-il déclaré. Il n’est pas certain que cette prédiction se soit totalement réalisée mais comme toutes les avant-gardes ce mouvement a bousculé l’ordre établi et fait avancer la perception du monde.

Kischmatores (Arié Mandelbaum) 1982 Collection Géraldine et Emmanuel Poznanski, Bruxelles © Stéphane Mandelbaum © Roger Asselberghs /Adagp, Paris 2019

En sortant de l’exposition, il ne faut sous aucun prétexte rater celle qui lui fait face, consacrée à l’artiste Stéphane Madelbaum, né en 1961 d’un père juif et d’une mère arménienne, mort en 1986, à l’âge de 25 ans. Nous sommes tout simplement happés par la force de ses dessins qui racontent sa courte et fulgurante vie, réelle et imaginaire. A travers une série de portraits, dont des auto-portraits ouvrent le parcours, c’est à une œuvre autobiographique que nous sommes confrontés puisque le jeune Stéphane nous livre les représentations de quelques uns de ses héros dont son grand-père Szulim auprès de qui il s’est initié au yiddish et à la musique klezmer. Son père, Arié, peintre charismatique aux opinions libertaires, fait partie de son panthéon non loin d’Arthur Rimbaud, Pierre Goldman ou Pier Paolo Pasolini. Dans les dernières années de sa vie, Mandelbaum fréquente le quartier du « Matonge » à Bruxelles où il croise un monde de marginaux qui le fascine : prostituées, gangsters, proxénètes et à qui il consacre une série de dessins grands formats très forts.

Le destin de ses héros le rattrape. Il va se laisser entrainer dans le trafic d’art africain et dans plusieurs cambriolages dont celui, en 1986 du tableau de Mogliani La Femme au camée. Disparu, son corps est retrouvé en 1987 non loin de Namur. Il a été assassiné. 

Il faut remercier le Musée national d’art moderne et son directeur Bernard Blistène de nous faire découvrir cet artiste bouleversant par son œuvre si forte et son destin à la fois romanesque et tragique.

ISIDORE ISOU  

Catalogue de l’exposition, sous la direction de Nicolas Liucci-Goutnikov, 129 pages, éditions Centre Pompidou, 2019      

Manifestation organisée dans le cadre de la Saison France-Roumanie, 2019 

STEPHANE MANDELBAUM


Catalogue de l’exposition, coéditions Centre Pompidou/éditions Dilecta, 2019

Centre Pompidou ,GALERIE DU MUSÉE, NIVEAU 4 , Jusqu’au 20 mai 2019