Claudine Nougaret, Dégager l’écoute

 

Claudine Nougaret , Film Paris, 1997 Raymond Depardon ©Magnum Photos

« Je fais du son pour une image mais il faut que l’image laisse du temps au son ». C’est ainsi que Claudine Nougaret présente son travail d’ingénieure du son, dont elle fut l’une des pionnières en France. La BnF lui consacre une exposition intitulée  Dégager l’écoute depuis le 14 janvier.

Claudine Nougaret et Raymond Depardon, Film Délits flagrants, Paris, 1994, Raymond Depardon ©Magnum Photos
Claudine Nougaret, Film Journal de France, 2012 ©Palmeraie et désert

Le nom de Claudine Nougaret est depuis plus de trente ans indissociable de celui de Raymond Depardon dont elle est devenue la partenaire, elle au son, lui à l’image. « J’ai la chance que Raymond soit un homme d’image qui écoute », se réjouit-elle.  Leur collaboration remonte à 1987, à l’occasion du film Urgences consacré à l’accueil des « personnes en souffrance psychiatriques » à hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris. Depuis, tous les films de Raymond Depardon sont le fruit de leur duo artistique, consolidé par la fonction de productrice occupée par Claudine Nougaret pour chaque tournage.

Claudine Nougaret, désert du Mali, 1986 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Venue au son après des études de musicologie, Claudine Nougaret a compris que « les sons de la vie peuvent devenir une musique ». Cette révélation a guidé son envie de « restituer les sons de la vie » et de se spécialiser dans le son direct au cinéma. Sa première vraie expérience professionnelle s’est réalisée à l’âge de 24 ans sur le film d’Eric Rohmer Le rayon vert, alors que la profession était encore majoritairement masculine.

Claudine Nougaret,
Film La captive du désert, Niger, 1989 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Chaque film documentaire de Raymond Depardon et Claudine Nougaret est une plongée, que ce soit dans les profondeurs du monde rural (Profils paysans, La vie moderne), à la rencontre du quotidien des Français (Les Habitants), aux coeurs d’institutions rarement montrées de l’intérieur tels tribunaux, hôpitaux, établissements psychiatriques ou commissariats (on pense à Délits flagrants, 10ème chambre, instants d’audience ou 12 jours) mais aussi sur le continent africain (Afriques, comment çà va avec la douleur, Empty qarter, La Captive du désert) ou à travers le monde (Donner la parole). Ils se sont, entre autre, attachés à composer un portrait visuel de la France à travers « le récit des personnages filmés  comme un texte sacré ». 

Claudine Nougaret et Sandrine Bonnaire, Film La captive du désert, Niger, 1989 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Au delà de l’image, le son, les langues, la parole, la voix sont les matières constitutives de leurs films qui ont déterminé l’exposition de la BnF, née de la rencontre de Claudine Nougaret avec Gabriel Bergounioux, sociolinguiste, directeur du Laboratoire Ligérien de Linguistique (LLL). La bande son du film Les Habitants est devenue pour ce chercheur une formidable source pour étudier le français parlé.  

Matériel de tournage de Claudine Nougaret et Raymond Depardon. Utilisé pour le film Urgences année 1987 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Comment faire une exposition sur le son ? Sans doute rien de plus difficile au risque d’être trop technique (ce volet d’analyse scientifique de la parole est toutefois présenté). L’exposition propose d’une part un film spécialement réalisé pour l’occasion par Raymond Depardon et Claudine Nougaret qui nous permet de comprendre leur travail de l’intérieur, l’extraordinaire intrication de l’image et du son dans leur oeuvre et nous découvrons d’autre part du matériel de tournage, de nombreuses photos et des affiches qui retracent leur parcours commun. 

Claudine Nougaret, Paris,1987 Raymond Depardon©Magnum Photos

Nous revisitons ainsi l’histoire de leur aventure magnifique, l’histoire d’un couple de travail et d’un couple dans la vie, d’une histoire d’amour, d’un engagement absolu. Le grand mérite de Dégager l’écoute est justement de dégager le nom de Claudine Nougaret, jusque là recouvert pour le public par celui du grand photographe et réalisateur qu’est Raymond Depardon. 

Le couple a fait don à la BnF de leurs archives filmiques et sonores, laissant ainsi « une trace de la façon de parler de 1975 à nos jours (…). Toute une mémoire française » précise Claudine Nougaret.

Claudine Nougaret, dégager l’écoute. Le son dans le cinéma de Raymond Depardon.

Jusqu’au 15 mars 2020, BnF François Mitterrand/Galerie des donateurs.

www.bnf.fr

[Ʒaklin] Jacqueline, Ecrits d’Art Brut

Avant les mots, des branches qui bruissent dans le noir. On ne sait pas tout de suite s’il s’agit d’une projection ou de vraies banches qui s’agitent. Petit à petit, on comprend que ces fagots de petit bois sont manipulées par un homme, lui même enfermée dans une cage sur la scène.

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

Et un amas de tissus multicolores commence à bouger. Un être géant, un ogre, un Ubu ou un Pantagruel (personnages que l’acteur a incarnés), émerge et dit : « J’ai eu trois maris, j’ai eu des trillions des billions d’enfants, entre autres une portée de 400. L’aîné s’appelle “Hurteran”. […] Ils sont en bas dans les bas-fonds, où on leur fait supporter des vices monstrueux. Ils ont le toupet de prendre mes enfants, de les cuire en pain et de me les donner à manger. […] Je suis le commencement du monde et j’ai vécu des siècles. »

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

L’homme dans la cage est le musicien Philippe Foch, l’homme aux tissus est le comédien Olivier Martin-Salvan. Ensemble, ils nous proposent un dialogue entre des mots et des sons, les mots étant eux même quelquefois seulement des sons dont la musicalité peut recouvrir le sens.

Olivier Martin-Salvan a été inspiré par l’ouvrage de Michel Thévoz, Ecrits bruts, publié initialement en 1979. Ces textes, issus de la collection d’Art brut de Lausanne, écrits par des auteurs réputés marginaux, enfermés pour la plupart, des fous désigneront certains, disent la nécessité, voire l’urgence à exprimer souffrance et désespoir. Langue souvent inventée, en dehors de la syntaxe dominante, elle produit une étrangeté, une violence et une poésie qui ne pouvait que séduire un comédien qui a rencontré la force des mots avec Valère Novarina dont Olivier Martin-Salvan fut l’un des interprètes de prédilection ou François Rabelais dont la fréquentation lui a permis « un voyage dans les possibilité de notre langue et notre esprit ».

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

Enumérations, jeux de mots, obsessions, douceur, cris, brutalité, répétitions, trivialité…. Le rythme des mots, toujours en écho à la création sonore exceptionnelle de Philippe Foch, nous envoute, nous surprend, nous dérange. « Nous sommes les témoins de ces textes inconnus qui font leur chemin tout seuls, nous sommes simplement des « marieurs », des laborantins qui font se rencontrer les matières sans qu’on ait anticipé les réactions qu’ils ont entre eux. Notre tâche est de donner à voir et à entendre ces choses mystérieuses », nous prévient Olivier Martin-Salvan en préambule.

« Il faut faire tourbillonner les fantômes », précise-t-il, comme ambition suprême à laquelle ce spectacle doit tendre. Il y parvient. 

S’ils sont deux sur scène, ce spectacle est aussi la réussite d’une équipe. La scénographie de Clédat & Petitpierre est ingénieuse avec cette sorte de cage à musique au centre du dispositif, refuge du musicien et de ses instruments les plus divers (tambours, plaques de métal, cordes, gongs, peaux, pierres sonnantes, végétaux etc…), peut être une « station centrale comme symbole d’un réel étriqué ». Les lumières d’Arno Veyrat, à la fois nettes, précises et éventuellement mouvantes, soulignent l’étrangeté souvent hallucinatoire des mots. La collaboration à la mise en scène d’Alice Vannier et le regard extérieur d’Erwan Keravec sont précieux. Le costume conçu par la même équipe que la scénographie est très astucieux : un amoncellement de tissus qui n’est pas sans rappeler les obsessions de Boltanski dans plusieurs de ses installations, successivement couverture, matelas, oripeaux d’un vagabond, toge impériale, houppelande, habille, soutient et protège l’acteur. Il se défait progressivement de couches qui l’encombrent au rythme des textes qu’il nous propose. Seulement revêtu d’un débardeur et d’une jupe, il pourra finalement danser, tel un derviche tourneur, dans un mouvement où l’on sent que plus rien ne peut entraver sa liberté, ni les habits, ni les mots.

« Dans ces textes on est toujours au bord de quelque chose. On est en empathie et on ne peut être qu’interloqué par ces gens en souffrance. L’engagement physique reste essentiel, le corps est poussé dans ses retranchements aux frontières de la transe. Il s’agit pour le spectateur de faire une expérience puissante ». Merci à Olivier Martin-Salvan, acteur magnifique, de nous convoquer à ce voyage qui nous habite longtemps. Il hisse ces textes « bruts » à un art littéraire que peut-être seul le théâtre peut donner à entendre.

Jacqueline [ʒaklin], écrits d’art brut de Olivier Martin-Salvan

du 10 au 15 janvier dans le cadre du festival Les Singuliers au Centquatre, Paris ; les 28 et 29 janvier à la Maison de la Culture de Bourges, les 4 et 5 février à la Scène Nationale du Sud-Aquitain à Bayonne, du 12 au 15 février à la Comédie de Saint-Etienne, le 29 février au Forum de Meyrin, le 3 mars au TNB de Rennes, du 12 au 14 mars au Lieu unique, Nantes, du 20 au 28 mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 19 mai au Théâtre de Cornouaille à Quimper.