Sarah Moon, PasséPrésent 

 

En Roue Libre, 2001© Sarah Moon

La première salle de l’exposition PasséPrésent consacrée à Sarah Moon au Musée d’Art Moderne donne le ton. Aucune chronologie, aucune présentation de l’artiste pour introduire le parcours proposé. Nous sommes immédiatement plongés dans une dimension intemporelle, confirmée par la photographe : « Vous avez dit chronologie ? Je n’ai pas de repères, mes jalons ne sont ni des jours, ni des mois, ni des années. Ce sont des avant – pendant – après.» 

Ne cherchons pas de dates et avançons dans cet univers noir et blanc, éclairé soudain par la photo couleur d’une robe à pois qui nous éblouirait presque. La magie opère, celle d’entrer dans l’univers d’une artiste dont nous n’avions qu’une perception très partielle. Pour moi, Sarah Moon était une photographe de mode, celle des superbes photos réalisées pour les campagnes Cacharel dans les années 1970. L’exposition que le Musée d’art Moderne lui consacre aujourd’hui révèle un monde, son monde.

La mouette 1998© Sarah Moon

Un monde dont les contours sont flous, le flou de la myopie de Sarah Moon, le flou de la lumière qui l’intéresse. Elle n’aime pas la lumière crue. Elle aime le brouillard, la buée, la pluie, les nuages, la fumée.

Sarah Moon déteste les affirmations car, pour elle, « la vérité est tellement mobile ». Elle a déclaré le réel nul et non avenu. A la question « Qu’est ce que la nostalgie ? », elle répond : « C’est le rêve de quelques chose qui n’a pas existé. C’est le rêve d’un rêve ». C’est bien à une sorte de rêve qu’elle nous convoque, à des représentations oniriques de l’enfance, de la féminité, d’animaux, de paysages délabrés, de fêtes foraines, qu’elle met en scène pour nous. Car le support de son travail depuis ses débuts, inaugurés par la photo de mode, c’est la fiction. Elle a besoin de se détacher de la réalité pour mieux l’approcher.

Pour Yohji Yamamoto, 1996© Sarah Moon

Elle dit travailler avec le hasard, que ses photos sont des accidents. C’est le hasard qui l’avait conduite sur le chemin du mannequinat, son premier métier. Elle a d’abord pris pour modèles ses collègues. On les retrouve au fil de l’exposition : Audrey, Theresa, Eva, Kasia, Val… Qu’elles posent pour la Sarah Moon qui remplit une commande par Yohji Yamamoto, Issey Miyake, Comme des Garçons, Vogue, Chanel ou Dior ou pour la Sarah Moon qui se livre, à un travail personnel, les visages ou les corps des « filles » ont un grain tellement spécifique sous l’objectif de l’artiste.  C’est à partir de 1985, date à laquelle son assistant Mike Yavel meurt et où la directrice artistique de Cacharel, Corinne Sarrut, quitte la société, que Sarah Moon oriente son regard au-delà de la mode. 

« Sarah Moon est à la fois une photographe de mode et de l’indémodable, la photographe d’un temps révolu et la photographe d’un avenir inquiétant », résume magnifiquement Dominique Edde dans le beau catalogue de l’exposition. 

La fin des vacances, 2017© Sarah Moon

Les accidents, elle aime les provoquer dans le traitement de ses photos. Avec son fidèle tireur, Patrick Toussaint, qui travaille avec elle depuis toujours, ils ont mis au point un processus de développement de l’image qui amplifie la relation au temps, le brouillage du passé et du présent. La pellicule (pellicula en italien veut dire petite peau) est périssable, dit l’artiste. Elle explique qu’en ne la fixant pas tout de suite, on voit ses déchirures, ses taches. Sarah Moon n’aime pas les images lisses. Elle « déréalise » comme elle l’explique dans un documentaire datant de 1994 : « Je ne témoigne de rien – j’invente une histoire que je ne raconte pas, j’imagine une situation qui n’existe pas – je crée un lieu ou j’en efface un autre, je déplace la lumière – je déréalise et puis j’essaie. Je guette ce que je n’ai pas prévu, j’attends de reconnaître ce que j’ai oublié – je défais ce que je construis – j’espère le hasard et je souhaite plus que tout être touchée en même temps que je vise.»

L’exposition nous présente aussi Sarah Moon cinéaste. Elle a toujours voulu faire des films. Le premier, réalisé en 1990, s’intitule Mississipi One. Il ne fait pas partie des cinq vidéos présentées dans le parcours : Circuss (2002), Le Fil rouge (2005), Le Petit Chaperon noir (2010), L’Effraie (2004), Où va le blanc…(2013), la plupart adaptées de contes populaires qu’elle apprécie particulièrement. « Chez elle -dans ses films en tous cas- nous dit Jean-Claude Carrière, le temps n’est jamais clair, le ciel n’est jamais bleu, mais les nuages d’orage ne sont jamais totalement obscurs. (…) Dans les films de Sarah Moon, il faudrait presque dire qu’il faut regarder ce que l’on ne voit pas. C’est un de ses secrets ».

Le pavot 1997 © Sarah Moon

Laissons le dernier mot à l’homme qui l’a connue mieux que personne, Robert Delpire, son soutien professionnel inconditionnel, son mari durant quarante-huit ans, disparu en 2017, à qui Sarah Moon dédit une salle dans le parcours des collections permanentes du Musée d’art Moderne : « …Il y aura toujours dans ses photographies une délicatesse qui n’est que elle. Il n’y aura ni mièvrerie, ni complaisance dans ce regard qu’elle pose sur les femmes. Et elle sera toujours éblouie qu’un oiseau vienne, du fond des mers et jusqu’à la fin des temps, regarder son oeil bleu et lui montrer ses plumes. »

Sarah Moon, PasséPrésent 

commissaire de l’exposition Fanny Schulmann

18 septembre 2020 – 10 janvier 2021

MUSÉE D’ART MODERNE DE PARIS `

11, Avenue du Président Wilson, 75116 Paris 
www.mam.paris.fr 

ÂGE TENDRE ET ÂGE MUR, les regards de Sébastien Lifshitz et Laure Adler

Les hasards de l’actualité culturelle nous permettent de partager les regards simultanés d’un documentariste et d’une écrivaine sur deux âges de la vie, l’un dit tendre, l’adolescence, l’autre dit mur, la vieillesse. L’un, Sébastien Lifshitz, nous propose son film Adolescentes; l’autre, Laure Adler, son ouvrage  La voyageuse de nuit. Chacun a mené enquêtes et réflexions sur des périodes  longues, cinq ans pour le premier, quatre ans pour la seconde. Ils nous proposent des constats subtils, délicats, émouvants.

Sébastien Lifshitz réalise des documentaires depuis vingt cinq ans. J’ai découvert son travail en 2012 à la sortie de son film bouleversant, Les Invisibles, qui pose un regard tendre sur des hommes et des femmes, nés dans l’entre-deux-guerres, ayant en commun leur homosexualité qu’ils ont choisi d’assumer dans une société hostile. Le réalisateur a le goût des « êtres en construction », des métamorphoses (il a travaillé sur le travestissement), des transgressions. Choisir de s’intéresser à l’adolescence s’inscrit dans ces questionnements. C’est le moment d’un bouleversant passage entre l’enfance et la maturité : temps de passions, de doutes, de métamorphoses, et aussi de pressions subies à l’école et en famille.

L’idée initiale du réalisateur n’était pas de filmer deux jeunes filles. Son enquête et son casting ont donné une nouvelle orientation à son projet. Il fallait d’abord trouver un cadre, plutôt une ville de province, « un peu neutre et dormante ». Brive, sous préfecture de la Corrèze, 50 000 habitants a été élue. Les proviseurs rencontrés ont aidé Sébastien Lifshitz à constater que les garçons se transforment beaucoup plus lentement que les filles du même âge, puis, le casting a tranché : « Cette consistance des filles était évidente : plus intervenantes, plus drôles, plus parlantes. » Deux ados inséparables se sont imposées, Emma et Anaïs, que Lifshitz filmera pendant cinq ans, depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité. Equipe réduite, sessions de tournage de vingt jours tous les ans : l’apprivoisement progressif et réciproque s’est réalisé au point que les adolescentes et leurs familles « oubliaient » la caméra. Le « contrat » passé avec elles stipulait d’arrêter l’enquête après le Bac, coïncidence avec la fin d’un âge et la plongée dans l’inconnu : « qu’est ce qui va m’arriver ? »

Emma et Anaïs sont aussi amies qu’elles sont différentes. Physiquement d’abord, l’une est ronde, aux cheveux clairs, l’autre est fine et très brune. Socialement ensuite : Anaïs est née dans une famille plutôt déshéritée, ainée de deux frères, l’un handicapé et l’autre bébé au début du film. Ses parents, qui n’ont visiblement pas fait d’études,  sont marqués dans leur chair par la pauvreté : obésité pour la mère, mâchoires « sans dents » pour le père et la mère (comme aurait dit l’un de nos Présidents) et secoués par des épreuves lourdes (incendie de leur maison, dépression de la mère…). Emma évolue dans le milieu de la moyenne bourgeoise, mère fonctionnaire aux impôts, père commercial. Le père n’est pratiquement jamais là. Moins de difficultés en apparence que la famille d’Anaïs, mais joli creuset névrotique tout de même !

Emma et Anaïs sont devenues pour le réalisateur ses « Demoiselles de Brive ». Mais contrairement au film de Jacques Demy, nous ne sommes pas dans la fiction. Nous accompagnons la vie de ces femmes en herbe dans leurs quotidiens, celui de la famille, de l’école, des copains. Nous suivons leurs joies et leurs problèmes, la légèreté et la gravité de leurs questionnements concernant leurs études, leurs amitiés, leur sexualité…

Le déterminisme social est l’un des grands axes du film, plus politique qu’il n’y parait. La pression de la mère d’Emma sur sa fille au sujet de sa réussite scolaire et sociale est insupportable (y compris pour nous, spectateurs). Elle conduit la belle jeune fille brune à un manque de confiance en elle et à une certaine fragilité. Inversement pour Anaïs, toutes les étapes de réussites dans sa scolarité sont des occasions de fierté et d’une belle solidarité familiale.

Des événements politiques majeurs vont faire irruption dans le film et dans la vie des protagonistes : les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, celui du Bataclan jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron. La déception d’Anaïs et de son père face à l’échec de Marine Lepen (« On est foutus, c’est le « bourge » qui a gagné ») en dit long sur la France dans laquelle nous vivons.

Mélange de moments très drôles et d’émotion, Adolescentes est une réussite. La générosité du réalisateur est sans limites puisque c’est lui qui témoigne de sa gratitude envers ses sujets filmés : « Toutes ces rencontres de cinéma sont pour moi des rencontres essentielles qui m’ont changé et m’ont fait grandir ».

Nous quittons les deux heures quinze du film et les deux jeunes filles avec peine tant nous nous sommes attachées à elles. Mais rassurées : elles ont, à 18 ans, atteint les objectifs qu’elles s’étaient fixés, en accord ou non avec leurs familles : Anaïs travaillera auprès de personnes âgées, Emma va intégrer une école de cinéma à Paris.

Laure Adler a entrepris avec son dernier livre une réflexion personnelle sur la question de « l’âge », nourries de références littéraires, artistiques et philosophiques, d’observations nées de rencontres avec des gens connus ou non et de son expérience vécue auprès de ses parents. A l’âge de 50 ans, elle avait compris qu’elle abordait une nouvelle page de sa vie, qu’elle avait vécu plus longtemps qu’elle ne vivrait. La mort de trois amies plus jeunes a précipité ses réflexions, elle qui avait publié en 2013 un roman intitulé Immortelles, sur la jeunesse et l’amitié féminine. 

photo © Bertrand Gaudillere / item

Laure Adler a aujourd’hui 70 ans. La voyageuse de nuit peut se lire comme un manifeste pour réhabiliter ce moment de la vie, intitulé vieillesse, comme un âge noble, voire de plaisir et de liberté, si nous savons le vivre. La vieillesse serait honteuse, obscène, triste, un naufrage ? « L’expérience de l’âge peut donner encore plus le goût de vivre », répond Laure Adler. Avancer en âge peut être joyeux et source de bonheur.

L’auteure pense à Françoise Héritier et Oliver Sacks qui, tous deux en pleine conscience de leurs jours comptés, décident de vivre les moments qui leurs restent dans la Gratitude et non le renoncement, en repensant à ce qui constitue Le Sel de vie. Ou à l’écrivaine Dominique Rolin qui découvre la vieillesse comme le moment où l’on s’accepte enfin. Agnès Varda, Annie Ernaux, Stéphane Hessel, Edgar Morin, Nathalie Sarraute, Mona Ozouf, Louise Bourgeois, Pierre Soulages, Marguerite Duras, Claude Régy sont quelques unes des figures emblématiques  rencontrées par l’auteure, dont les expériences et les pensées nourrissent l’optimisme du livre. Mais c’est principalement à Simone de Beauvoir et à son ouvrage La Veillesse, que Laure Adler veut rendre hommage : « Moi je suis devenue une autre, alors que je demeure moi-même » a écrit la philosophe, ouvrant ainsi à l’écrivain le chemin de sa réflexion actuelle.

 Son livre témoigne de l’un des tabous qui colle à la vieillesse : celui de la sexualité. Elle rappelle que Georges Sand en son temps ou Benoite Groult, plus près de nous, ont pratiqué l’amour physique comme « panacée pour ne pas se sentir vieillir ». Jane Fonda a attendu 80 ans pour « fermer boutique » et Noëlle Châtelet a choisi la forme romanesque pour décrire une femme de 70 ans qui tombe amoureuse. « L’amour physique est bien plus efficace -et agréable !-que tous les liftings » conclut l’auteure.

Son ouvrage est aussi un grand coup de gueule, d’indignation contre ce que la société fait vivre aux séniors en tentant leur invisibilité, en les « mettant aux abris », en les isolant. Pour avoir beaucoup fréquenté des EHPAD en rendant visite à ses parents et pour l’enquête du livre, Laure Adler a constaté la priorité de rentabilité mise en oeuvre par certains établissements, leurs prix prohibitifs qui ruinent des familles et le peu de considération témoigné au personnel soignant, mal payé et sans moyens. Le grand âge est également un problème politique. 

« On peut prendre sa « revanche » au moment de sa vieillesse », conclue l’auteure. « Les contraintes conscientes ou semi-conscientes disparaissent progressivement laissant l’imaginaire prendre le dessus. On se fait de plus en plus confiance. Le sentiment de ne plus avoir d’âge donne des ailes, on n’a plus de compte à rendre qu’à soi-même. On a le sentiment de défier le cycle de la vie, de nos vies ». 

Âge tendre et âge mur…Deux moments de passage, cruels ou merveilleux…

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ADOLESCENTES, de Sébastien Lifshitz,  2019 / 2H15 

LA VOYAGEUSE DE NUIT, de Laure Adler, Grasset, 2020, 224 pages