Pierre Jamet, photographe humaniste

Dina Vierny, 1937

Connaissez vous Pierre Jamet ? Le cas échéant, vous faites partie d’un tout petit cercle de privilégiés qui savent déjà beaucoup de choses sur lui. Si ce n’est pas encore le cas, vous avez quinze jours pour courir jusqu’à Gif sur Yvette, au Château du Val Fleury, découvrir une superbe exposition, Eclatante Jeunesse, qui rassemble une centaine de ses photos provenant de la collection de sa fille, Corinne Jamet-Vierny.

Au bain, 1937

Qui est Pierre Jamet ? Né en 1910, Pierre a développé deux passions à l’adolescence : la photographie (il achète son premier appareil photo à l’âge de 14 ans) et la chanson. A 20 ans, il pratique plusieurs métiers pour gagner sa vie : radio dans la marine marchande, dactylo, modèle, danseur, figurant puis il devient directeur d’une colonie de vacances dans le hameau de Grand Village à Belle Ile en mer en 1930, où il recevra, entre autres, quelques enfants qui deviendront célèbres comme Mouloudji et Daniel Filipacchi.

Mouloudji, 1937

Il est déjà très engagé dans le mouvement culturel lié au Parti Communiste. A partir de 1933, il se consacre de la chorale de l’AEAR (Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires) où il chante comme ténor. Dans ce cadre, il rencontre plusieurs personnalités qui resterons ses amis pour la vie, dont la belle Dina Aïbinder, plus connue sous le nom de Dina Vierny, muse du sculpteur Aristide Maillol et plus tard fondatrice du Musée Maillol à Paris. 

Dina, 1936

Dès 1936, Pierre Jamet participe à l’essor des Auberges de jeunesse, initiées par Léo Lagrange, alors ministre de la jeunesse, développées dans l’enthousiasme du Front Populaire et des congés payés. Dans ce cadre, il recrute une vingtaine de jeunes gens qui ont environ 18 ans. Il a magnifiquement photographié ce « Groupe 18 ans » et ces ajistes, les membres des Auberges de Jeunesse, si heureux de vivre cette période intense. La liberté, la joie de vivre, le goût de la nature, la musique, la marche sont autant d’éléments d’une vie fraternelle que les photos nous restituent avec éclat, dans un noir et blanc magnifique. Elles  constituent la première partie de l’exposition et répondent sans conteste à son titre Eclatante jeunesse. Comme Dina, membre du Groupe, certains d’entre eux, juifs d’Europe de l’Est, venaient du groupe de jeunesse socialiste Les Faucons Rouges. Voir leur bonheur sur les photos de Pierre Jamet est d’autant plus poignant qu’une partie d’entre eux disparaitra dans les camps nazis, à l’instar de son ami Lucien Braslavsky, déporté à Auschwitz en 1942, à l’âge de 22 ans. Corinne Jamet nous permet de lire un poème bouleversant de « Lubra », Les copains, retranscrit par son père et mis en valeur au coeur de l’exposition dans la typographie manuscrite de Pierre Jamet.

Chahut à l’auberge, 1937

Ces clichés, au-delà de leur grande qualité artistique, constituent un témoignage social et historique très précieux.

pelle et seau, Belle Ile, 1949

La deuxième partie de l’exposition révèle d’autres facettes de la vie riche de rencontres de Pierre Jamet. Se situant toujours en photographe amateur, ses photos sont contagieuses de chaleur, de joie et d’émotion. « Si j’aime tant la photographie, ce doit être outre le plaisir de l’émotion et de la forme; pour le désir de prolonger l’éphémère et sauver l’instant », a t’il écrit. Qu’il photographie ses proches, dont sa fille enfant sur la plage de Belle-Ile, des anonymes ou des amis, il capte les mouvements et les moments avec force. Dans cette même période de l’entre deux guerres, il est proche de Prévert et du Groupe Octobre.

Jacques Prévert, 1947

Il publie des reportages dans l’hebdomadaire communiste Regards aux côtés de jeunes photographes qui se nomment Robert Capa, Chim ou Henri Cartier-Bresson. On peut bien entendu classer le travail de Jamet dans la catégorie de la photographie humaniste, aux côtés de Robert Doisneau, Willy Ronis ou Sabine Weiss. 

Après guerre, Pierre Jamet vivra de sa seconde passion, la chanson, en devenant l’un des membres du quatuor vocal Les Quatre Barbus.

femme, mer, plage, bain, 1933

Il est mort en 2000, n’ayant vu de son vivant qu’une vraie exposition de ses photos, en 1982, intitulée 1936 Au-devant de la vie.

Lisa et Fernand Fonssagrives, Ballets Weidt, Paris, 1934

Depuis 2009, Corinne Jamet, qui a inventorié et numérisé tout le fonds de son père, se consacre à la diffusion de son oeuvre qui mériterait une vraie et belle exposition parisienne. 

Exposition « Eclatante jeunesse » jusqu’au 28 avril 2019,
www.ville-gif.fr

Château du Val Fleury, allée du Val Fleury 91190 Gif-sur-Yvette

Plus d’ images de l’exposition :

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17 réflexions au sujet de « Pierre Jamet, photographe humaniste »

  1. Courez à Gif. Par le RER B, c’est à 40 minutes du cœur de Paris. Vous repartirez de l’expo Pierre Jamet pas tant nostalgique d’un passé révolu que ragaillardi. La joie de vivre ensemble des moments de fraternité éclate. La beauté des corps dans une liberté qu’on sent fraichement conquise émeut. Cette joie juvénile , on peut la voir comme une forme de résistance face à la menace de guerre et à la montée du nazisme .
    Merci à Pierre Jamet d’avoir su capter ce climat.
    Cette expo peut donner envie de travailler à des lendemains qui chantent à nouveau, même si l’on sait maintenant que la tâche est plus ardue qu’on pouvait l’imaginer.
    Merci aussi à Corinne Jamet de m’avoir fait découvrir l’œuvre de son père dans l’écrin du Val Fleury.

  2. Cette belle exposition restitue – entre autres – une époque bien trop courte mais tellement intense où les Français découvrirent enfin ce qui est une évidence à nos yeux : les vacances !
    Pierre Jamet nous a fait le cadeau de s’attarder sur ses contemporains, il avait 27ans, et nous offre dans une folle gaité tout ce que ces jeunes gens, garçons et filles ont reçu en plein visage, telle la vague fougueuse d’une mer en grande forme : la Jeunesse, la fraîcheur toute neuve, la joie de vivre, la sincérité, la découverte endiablée d’un monde nouveau rempli d’espoir dont les portes s’ouvrent tout grand. Liberté, liberté chérie ! Avant le chaos.
    « Le chahut à l’auberge » en est la vivante illustration.
    S’il vous arrive de ne pas avoir la grande forme, regardez, attardez vous sur ces photos, en écoutant Django Reinhardt…
    Et lisez, lisez, lisez à haute voix le poème de l’ami Lucien Braslavsky, « Les copains », tout y est dit.
    Allez à Gif-sur-Yvette, c’est un jeu d’enfant, avec un bon bouquin pour le trajet si vous voulez.

  3. Les photos de Pierre Jamet sont magnifiques et dégagent une grande émotion. Quelle belle jeunesse à l’époque du Front Populaire sur la route, dans les auberges de jeunesse, à Belle-île… ! Nous qui savons ce qui allait se passer les années suivantes, nous souffrons pour eux.
    Merci à Corinne d’avoir fait sortir des placards les photographies de son père pour nous les faire partager.
    Demain, je retourne voir l’exposition pour la faire découvrir à une amie parisienne !

  4. Quelle belle exposition au Val Fleury à Gif sur yvette !!Merci Corinne d’avoir consacré tout ce temps pour nous permettre de découvrir ces superbes photos de Pierre Jamet. Ce sont de magnifiques témoignages où la joie de vivre éclate dans la spontanéité, la simplicité, l’insouciance,le vivre ensemble .Que du bonheur pour cette belle jeunesse,qui devra affronter des moments bien difficiles.
    Beaucoup de bonheur et d’émotion!

  5. Quel amour avait Pierre Jamet de cette jeunesse heureuse !
    Des jeunes gens heureux de leur corps, de leur connivence, de… de… mais, heureux, heureux, c’est tout. ça ne vous suffit pas ?
    Pierre Jamet, avec raison, n’a pas ressenti le besoin d’expliciter leur bonheur dans ces photos : il en est d’autant plus intense.
    Et mes phrases sont bien inutiles !
    Merci Pierre, merci Corinne, de nous offrir ce partage !

  6. Splendide exposition, bien mise en valeur sur deux étages au Val Fleury de Gif/Yvette. Les photos N&B de Pierre Jamet sont des témoignages extraordinaires de l’avènement des vacances, des Auberges de Jeunesse, et des rêves de liberté avant que ne frappe la seconde guerre mondiale.
    Y brille une vraie joie de vivre, simple et naturelle, individuelle et collective, véritable bol d’air frais pour nous autres de la civilisation technologique et consumériste!
    Belle-île y apparaît comme un Éden rustique, ce qu’elle devait être à l’époque. Bravo à la commissaire pour la qualité des tirages et pour leur agencement très sensible.
    A voir et…à revoir!

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