Spectacles d’automne : La fin de l’homme rouge et Suite française

Il est des a priori qu’il vaut mieux laisser aux vestiaires. J’ai longtemps privilégié le théâtre en quête de formes nouvelles, de contenus puissants, en me méfiant de spectacles proposés dans des salles du théâtre dit « privé ». Avec le temps et surtout avec l’époque, je me rends compte que ces oppositions sont de moins en moins pertinentes, que les frontières sont devenues poreuses, le théâtre privé accueillant de plus en plus d’excellents spectacles (le Théâtre de la Porte Saint Martin en est un exemple), loin du boulevard auquel il nous avait habitué.

Deux spectacles vus récemment, dans deux types de salles, m’ont chacun intéressée et touchée. Il s’agit de La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch et de Suite française d’Irène Némirovsky. Pas question ici d’opposer ces deux soirées qui ne sont en rien comparables. Leur point commun réside dans l’adaptation de textes non théâtraux et  leurs restitutions sur les planches.

La Fin de l’homme rouge@Nicolas Martinez

Le Théâtre des Bouffes du Nord propose jusqu’au 2 octobre La Fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch, Prix Nobel de littérature 2015, dans une mise en scène d’Emmanuel Meirieu, présenté en diptyque avec Les Naufragés, texte signé de l’anthropologue et psychanalyste Patrick Declerck. Les deux représentations se répondent en évoquant chacune l’image d’une humanité à la dérive.  « Je veux vous donner à écouter le témoignage de cet homme parti vivre avec les naufragés, les misérables, et continuer à raconter au théâtre les histoires oubliés de ceux qui ne sont rien », nous dit Meirieu en préalable aux Naufragés. Les voix des invisibles ou des sacrifiés de l’Histoire sont aussi celles que La Fin de l’homme rouge cherche à nous faire entendre. Svetlana Alexievitch a recueilli des centaines de témoignages  en ex-URSS pour raconter, à travers six livres, « l’histoire d’une utopie : le socialisme ». Le metteur a choisi de livrer sept partitions, offertes chacune à un comédien, pour dresser le tableau effrayant du post communisme et de ses ravages. « J’ai cherché ceux qui ont totalement adhéré à l’idéal. Après la chute de l’URSS, ils n’ont pas été capables de lui dire adieu, de se perdre dans une existence privée, de vivre tout simplement », nous précise Svetlana Alexievitch. Dans un décor qui nous installe dans le chaos du monde, les mots, soulignés (quelquefois trop littéralement) par une bande son soignée, sont bouleversants, déchirants, désespérants. Ils nous sont restitués par des comédiens magnifiques. Je retiens l’incroyable délicatesse d’Anouk Grinberg et celle de Maud Wyler qui m’ont particulièrement émue. 

Anouk Grinberg La Fin de l’homme rouge©Nicolas Martinez

Je me suis néanmoins interrogée sur ce dispositif théâtral en forme de monologues successifs. Emmanuel Meirieu répond à mon questionnement : « À chacun de mes spectacles, des êtres viennent se raconter, seul en scène, dans une adresse publique, assumée. Ces personnages de roman devenus des hommes de chair et d’os, des êtres vivants, humains, crèvent le quatrième mur pour se confier à nous, partager leurs émotions. Pour se réparer et nous réparer.»  Passé mon doute formel, je retiens de ce spectacle une incroyable force, qui nous habite longtemps.

 

La pièce Suite française, adaptée du roman d’Irène Némirovsky au Théâtre La Bruyère, dans une mise en scène de Virginie Lemoine, est proposée également en dytique avec Tempête en juin, dit par Franck Demest, seul en scène. Chaque partie peut être vue indépendamment, je n’ai d’ailleurs vue que la seconde. Tempête en juin correspond à la première partie de l’ouvrage de Némirovsky, publié sous le titre Suite française par Denoël en 2004, lauréat du Prix Renaudot la même année. Les adaptateurs ont choisi de donner à la deuxième partie du livre et du spectacle, intitulée Dolce par l’auteur, le titre de Suite française. 

Entreprendre l’adaptation théâtrale de ce texte était un pari, que Virginie Lemoine et Stéphane Laporte ont réussi. Ils nous font partager les tensions et les rancoeurs qui règnent, dans le salon de la maison de Madame Angelier, en 1941, dans un  village français de Bourgogne, entre la maîtresse des lieux et sa belle fille, la belle Lucille, alors que le fils de l’une, mari de l’autre, est prisonnier. Ils nous rendent témoins des relations ambiguës qui se nouent entre Lucille et un officier allemand accueilli à contrecoeur dans cette maison et des hypocrisies comme des faits glorieux qui traversent le village occupé. 


Beatrice Agenin et Florence Pernel dans Suite française©Karine Tellier

Les actrices sont formidables : Florence Pernel est une Lucille gracieuse et toute en nuances, Béatrice Agenin impose au personnage de Madame Angelier la force de tous ses défauts -bigote, avare, a minima- , révélant une humanité sur le tard, Guilaine Londez est irrésistible en femme du maire qui prêche la vertu tout en dénonçant son prochain, enfin Emmanuelle Bougerol campe Marthe, la bonne pleine de bon sens, avec talent. Un mot pour Samuel Glaumé qui habite l’uniforme et l’accent de l’officier nazi avec un réalisme sans artifice (c’est assez rare pour être remarqué). Une mise en scène classique, efficace, fluide, dans des éclairages soignés, qui nous donne l’occasion de découvrir ou redécouvrir l’oeuvre inachevée d’Irène Némirovsky, arrêtée le 13 juillet 1942 au camp de Pithiviers puis déportée le 9 octobre, suivie par son mari. Sa conversion au catholicisme n’a pas suffit à effacer son identité juive aux yeux des nazis. Ses filles Denise Epstein et Elisabeth Gilles, confiées dans l’urgence par leur mère à une amie, ont été épargnées. Elles ont ensuite été accueillies dans un pensionnat catholique, soutenues financièrement par un comité constitué pour leur venir en aide ainsi que par Robert Esménard, directeur des éditions Albin Michel. Ce sont elles qui ont retrouvé le manuscrit inachevé de leur mère, cette Suite française sauvée miraculeusement du désastre de la guerre.

La Fin de l’homme rouge plus d’infos sur www.bouffesdunord.com

Suite française plus d’infos sur www.theatrelabruyere.com

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Corinne Bacharach

Corinne Bacharach a accompagné de nombreux événements culturels du côté du théâtre, du cinéma, de l’édition et des musées, au sein d’institutions ou, entre 1989 et 1993, dans le cadre de son agence de presse et relations publiques CB/ C, Corinne Bacharach Conseil. Attachée de presse pour, notamment, le Festival d’Automne (1973-1977), les éditions Christian Bourgois (1977-1980), Nanterre Amandiers avec Patrice Chéreau (1982-1986), les Cahiers du Cinéma (1984-85), le Festival Premiers Plans à Angers (1989,1991), les Zingaro (1989-1996), le Festival International des Programmes audiovisuels (FIPA) (1991-1997), elle a collaboré au Festival d’Avignon de 1989 à 1991, lancé quelques aventures de presse dont Paris-Hebdo (1980), City Magazine (1984), L’Autre Journal (1990-91), L’Insensé (1993), des événements institutionnels tels La Fureur de Lire (1991,1992), des lieux comme l’Entrepôt avec Frédéric Mitterrand (1987), la Ferme du Buisson (1990) ou Carré d'Art à Nîmes (1993). Elle a occupé le poste d’assistante auprès du producteur Claude-Eric Poiroux au sein de Forum Production International pour les films Désordre d’Olivier Assayas(1986) et Jeux d’artifices de Virginie Thévenet (1987). Après avoir organisé les 10 ans des Editions Odile Jacob en 1996, elle a rejoint leur service de presse jusqu’en1999. Chargée de l’ouverture du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme (mahJ) en novembre 1998, elle est devenue, en 2000, responsable de son auditorium et de la communication, fonctions qu’elle a occupées jusqu’en juillet 2017. Elle a depuis créé le blog corinneb.net Elle est l’auteure de la biographie Margot Capelier, la vie en rôles, à paraitre aux éditions Actes-Sud/Institut Lumière en 2022.

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