ÂGE TENDRE ET ÂGE MUR, les regards de Sébastien Lifshitz et Laure Adler

Les hasards de l’actualité culturelle nous permettent de partager les regards simultanés d’un documentariste et d’une écrivaine sur deux âges de la vie, l’un dit tendre, l’adolescence, l’autre dit mur, la vieillesse. L’un, Sébastien Lifshitz, nous propose son film Adolescentes; l’autre, Laure Adler, son ouvrage  La voyageuse de nuit. Chacun a mené enquêtes et réflexions sur des périodes  longues, cinq ans pour le premier, quatre ans pour la seconde. Ils nous proposent des constats subtils, délicats, émouvants.

Sébastien Lifshitz réalise des documentaires depuis vingt cinq ans. J’ai découvert son travail en 2012 à la sortie de son film bouleversant, Les Invisibles, qui pose un regard tendre sur des hommes et des femmes, nés dans l’entre-deux-guerres, ayant en commun leur homosexualité qu’ils ont choisi d’assumer dans une société hostile. Le réalisateur a le goût des « êtres en construction », des métamorphoses (il a travaillé sur le travestissement), des transgressions. Choisir de s’intéresser à l’adolescence s’inscrit dans ces questionnements. C’est le moment d’un bouleversant passage entre l’enfance et la maturité : temps de passions, de doutes, de métamorphoses, et aussi de pressions subies à l’école et en famille.

L’idée initiale du réalisateur n’était pas de filmer deux jeunes filles. Son enquête et son casting ont donné une nouvelle orientation à son projet. Il fallait d’abord trouver un cadre, plutôt une ville de province, « un peu neutre et dormante ». Brive, sous préfecture de la Corrèze, 50 000 habitants a été élue. Les proviseurs rencontrés ont aidé Sébastien Lifshitz à constater que les garçons se transforment beaucoup plus lentement que les filles du même âge, puis, le casting a tranché : « Cette consistance des filles était évidente : plus intervenantes, plus drôles, plus parlantes. » Deux ados inséparables se sont imposées, Emma et Anaïs, que Lifshitz filmera pendant cinq ans, depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité. Equipe réduite, sessions de tournage de vingt jours tous les ans : l’apprivoisement progressif et réciproque s’est réalisé au point que les adolescentes et leurs familles « oubliaient » la caméra. Le « contrat » passé avec elles stipulait d’arrêter l’enquête après le Bac, coïncidence avec la fin d’un âge et la plongée dans l’inconnu : « qu’est ce qui va m’arriver ? »

Emma et Anaïs sont aussi amies qu’elles sont différentes. Physiquement d’abord, l’une est ronde, aux cheveux clairs, l’autre est fine et très brune. Socialement ensuite : Anaïs est née dans une famille plutôt déshéritée, ainée de deux frères, l’un handicapé et l’autre bébé au début du film. Ses parents, qui n’ont visiblement pas fait d’études,  sont marqués dans leur chair par la pauvreté : obésité pour la mère, mâchoires « sans dents » pour le père et la mère (comme aurait dit l’un de nos Présidents) et secoués par des épreuves lourdes (incendie de leur maison, dépression de la mère…). Emma évolue dans le milieu de la moyenne bourgeoise, mère fonctionnaire aux impôts, père commercial. Le père n’est pratiquement jamais là. Moins de difficultés en apparence que la famille d’Anaïs, mais joli creuset névrotique tout de même !

Emma et Anaïs sont devenues pour le réalisateur ses « Demoiselles de Brive ». Mais contrairement au film de Jacques Demy, nous ne sommes pas dans la fiction. Nous accompagnons la vie de ces femmes en herbe dans leurs quotidiens, celui de la famille, de l’école, des copains. Nous suivons leurs joies et leurs problèmes, la légèreté et la gravité de leurs questionnements concernant leurs études, leurs amitiés, leur sexualité…

Le déterminisme social est l’un des grands axes du film, plus politique qu’il n’y parait. La pression de la mère d’Emma sur sa fille au sujet de sa réussite scolaire et sociale est insupportable (y compris pour nous, spectateurs). Elle conduit la belle jeune fille brune à un manque de confiance en elle et à une certaine fragilité. Inversement pour Anaïs, toutes les étapes de réussites dans sa scolarité sont des occasions de fierté et d’une belle solidarité familiale.

Des événements politiques majeurs vont faire irruption dans le film et dans la vie des protagonistes : les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, celui du Bataclan jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron. La déception d’Anaïs et de son père face à l’échec de Marine Lepen (« On est foutus, c’est le « bourge » qui a gagné ») en dit long sur la France dans laquelle nous vivons.

Mélange de moments très drôles et d’émotion, Adolescentes est une réussite. La générosité du réalisateur est sans limites puisque c’est lui qui témoigne de sa gratitude envers ses sujets filmés : « Toutes ces rencontres de cinéma sont pour moi des rencontres essentielles qui m’ont changé et m’ont fait grandir ».

Nous quittons les deux heures quinze du film et les deux jeunes filles avec peine tant nous nous sommes attachées à elles. Mais rassurées : elles ont, à 18 ans, atteint les objectifs qu’elles s’étaient fixés, en accord ou non avec leurs familles : Anaïs travaillera auprès de personnes âgées, Emma va intégrer une école de cinéma à Paris.

Laure Adler a entrepris avec son dernier livre une réflexion personnelle sur la question de « l’âge », nourries de références littéraires, artistiques et philosophiques, d’observations nées de rencontres avec des gens connus ou non et de son expérience vécue auprès de ses parents. A l’âge de 50 ans, elle avait compris qu’elle abordait une nouvelle page de sa vie, qu’elle avait vécu plus longtemps qu’elle ne vivrait. La mort de trois amies plus jeunes a précipité ses réflexions, elle qui avait publié en 2013 un roman intitulé Immortelles, sur la jeunesse et l’amitié féminine. 

photo © Bertrand Gaudillere / item

Laure Adler a aujourd’hui 70 ans. La voyageuse de nuit peut se lire comme un manifeste pour réhabiliter ce moment de la vie, intitulé vieillesse, comme un âge noble, voire de plaisir et de liberté, si nous savons le vivre. La vieillesse serait honteuse, obscène, triste, un naufrage ? « L’expérience de l’âge peut donner encore plus le goût de vivre », répond Laure Adler. Avancer en âge peut être joyeux et source de bonheur.

L’auteure pense à Françoise Héritier et Oliver Sacks qui, tous deux en pleine conscience de leurs jours comptés, décident de vivre les moments qui leurs restent dans la Gratitude et non le renoncement, en repensant à ce qui constitue Le Sel de vie. Ou à l’écrivaine Dominique Rolin qui découvre la vieillesse comme le moment où l’on s’accepte enfin. Agnès Varda, Annie Ernaux, Stéphane Hessel, Edgar Morin, Nathalie Sarraute, Mona Ozouf, Louise Bourgeois, Pierre Soulages, Marguerite Duras, Claude Régy sont quelques unes des figures emblématiques  rencontrées par l’auteure, dont les expériences et les pensées nourrissent l’optimisme du livre. Mais c’est principalement à Simone de Beauvoir et à son ouvrage La Veillesse, que Laure Adler veut rendre hommage : « Moi je suis devenue une autre, alors que je demeure moi-même » a écrit la philosophe, ouvrant ainsi à l’écrivain le chemin de sa réflexion actuelle.

 Son livre témoigne de l’un des tabous qui colle à la vieillesse : celui de la sexualité. Elle rappelle que Georges Sand en son temps ou Benoite Groult, plus près de nous, ont pratiqué l’amour physique comme « panacée pour ne pas se sentir vieillir ». Jane Fonda a attendu 80 ans pour « fermer boutique » et Noëlle Châtelet a choisi la forme romanesque pour décrire une femme de 70 ans qui tombe amoureuse. « L’amour physique est bien plus efficace -et agréable !-que tous les liftings » conclut l’auteure.

Son ouvrage est aussi un grand coup de gueule, d’indignation contre ce que la société fait vivre aux séniors en tentant leur invisibilité, en les « mettant aux abris », en les isolant. Pour avoir beaucoup fréquenté des EHPAD en rendant visite à ses parents et pour l’enquête du livre, Laure Adler a constaté la priorité de rentabilité mise en oeuvre par certains établissements, leurs prix prohibitifs qui ruinent des familles et le peu de considération témoigné au personnel soignant, mal payé et sans moyens. Le grand âge est également un problème politique. 

« On peut prendre sa « revanche » au moment de sa vieillesse », conclue l’auteure. « Les contraintes conscientes ou semi-conscientes disparaissent progressivement laissant l’imaginaire prendre le dessus. On se fait de plus en plus confiance. Le sentiment de ne plus avoir d’âge donne des ailes, on n’a plus de compte à rendre qu’à soi-même. On a le sentiment de défier le cycle de la vie, de nos vies ». 

Âge tendre et âge mur…Deux moments de passage, cruels ou merveilleux…

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ADOLESCENTES, de Sébastien Lifshitz,  2019 / 2H15 

LA VOYAGEUSE DE NUIT, de Laure Adler, Grasset, 2020, 224 pages

Yiddish de Nurith Aviv

Migle Anusauskaite
Avrom Sutzkever

 

 

 

 

« Enfant à Tel Aviv, j’entendais parler le yiddish un peu partout. Cette langue différente mais si proche de l’allemand suscitait chez les juifs allemands qui m’entouraient, un certain mépris. Ils la considéraient comme un jargon. Et à l’école le yiddish était maudit car plus que toute autre langue il représentait l’exil, et la mort. Mais dans cette langue, où dialoguent l’allemand, l’hébreu, l’araméen, les langues slaves et romanes, a pu voir le jour, entre les deux guerres, une poésie étonnante. » 

TalHever-Chybowski
Yehoyesh

 

 

 

 

 

C’est avec ce préambule que Nurith Aviv nous présente son nouveau rendez-vous, passionnant comme chacun de ses films. La langue est au coeur du travail de documentariste qu’elle mène depuis vingt ans après avoir été directrice de la photographie pour René Allio, René Ferret ou Agnès Varda. Citons parmi les quatorze documentaires qu’elle a réalisés Signer (2017) qui nous plongeait dans la beauté de la langue des signes, Traduire (2008), Langue sacrée, langue parlée (2004), D’une langue à l’autre  (2002), Vaters land/Perte (2001).

Valentina Fedchenko
Moyshe-Leyb Halpern

À son dernier opus, intitulé sobrement Yiddish, Nurith Aviv a hésité à  donner un sous-titre. Ell avait pensé à Sept poèmes en yiddish. Son propos est de nous faire entrer dans la poésie de l’entre-deux guerre, portée alors par de jeunes poètes qui avaient, pour la plupart, fait le choix d’écrire en yiddish à une période où cette langue était en pleine éclosion en Europe orientale. « La poésie de ces années était universelle et intimiste à la fois, en relation avec tous les courants littéraires et artistiques de l’époque. {Les poètes} étaient polyglottes et se déplaçaient d’un pays à l’autre. Le “Yiddishland” n’était pas un pays, mais une langue. »

Raphaël Koenig
Peretz Markish

Pour affirmer la beauté et l’actualité de cette poésie, Nurith Aviv est allé à la rencontre de sept jeunes gens, trois hommes et quatre femmes, pour qui le yiddish est une passion. Certains sont juifs, d’autres pas. Aucun n’avait le yiddish pour langue maternelle ni ne l’entendait à la maison. Il n’y a pas nostalgie dans l’intérêt qu’ils portent à cette poésie écrite en yiddish mais, bien au contraire, ils puisent dans cette langue une source d’énergie et de révolte, tout comme les poètes dont ils ont choisi de nous parler.  

Lila Thielemans
Anna Margolin

« Pour les jeunes gens de mon film, qui ont à peu près l’âge des poètes dont ils parlent, cette poésie écrite avant la Shoah est une proposition de récit au-delà du seul souvenir de la destruction. C’est la poésie comme forme de résistance contre les voix de l’intolérance. », précise Nurith Aviv.

Dory Manor
Celia Dropkin

Le film est construit autour de sept entretiens et de sept poèmes. La réalisatrice a demandé à chacun de choisir un texte emblématique. Les poèmes signés Yehoyesh,  Moyshe Leynhalpern, Peretz Markish, Anna Margolin, Celia Dropkin, Avrom Sutzkever ou Deborah Vogel sont dits en yiddish simultanément à leur traduction (signées Arnaud Bicard et Batia Baum) qui  défilent à l’écran. Profitons de cette mise à l’honneur de cette langue longtemps ignorée, oubliée ou dépréciée pour saluer l’extraordinaire travail accompli par Rachel Ertel depuis des années pour porter au public français nombre d’auteurs yiddish.

Les entretiens, tournés à Berlin, Paris, Tel Aviv, Vilnius et Varsovie, ont été réalisés en yiddish pour trois d’entre eux, en hébreu dans deux cas, en français et en anglais pour les autres. Chaque témoignage nous conduit sur le chemin singulier de ces jeunes gens érudits vers le yiddish : quête de leur identité juive pour certains, réhabilitation d’une langue méprisée pour d’autre, d’une « langue de l’ennemi » explique l’israélien Dori Manor, car la langue cosmopolite, langue de la diaspora et non celle de l’idéal fort israélien, langue qui représente la partie vivante de la culture polonaise pour Karolina qui veut comprendre ce qu’on lui avait caché.

Karolina Szymaniak
Debora Vogel

Nurith Aviv a mis au point un cadre semblable pour chaque entretien : ses interlocuteurs nous font pénétrer dans leur propre maison. En hébreu la maison se dit Bait , mot qui signifie également une strophe. « C’est comme si, en entrant chez eux, on entrait dans une strophe de poème », nous invite la cinéaste.

Yiddish, un film de Nurith Aviv, 60 minutes, 2019

Au cinéma Les 3 Luxembourg, 67 rue Monsieur le Prince 75006,

À partir du 11 mars.

Plusieurs séances sont suivies de rencontres avec la réalisatrice et des invités.

Informations à retrouver sur le site nurithaviv.free.fr

HISTOIRE D’UN REGARD

 

Au commencement, il y a deux images : l’une est l’ultime photo de ses fillettes, Marjolaine et Clémentine, âgées environ de 7 ans et 2 ans et demi, prise par le photographe Gilles Caron quelques mois avant sa disparition en 1970; l’autre image est celle d’un dessin du peintre Clotilde Vautier, qui représente ses filles, Mariana Otero et sa soeur, à peu près au même âge que les petites filles Caron, à peu près dans les mêmes attitudes. Gilles et Clotilde ont tous deux été arrachés à la vie à l’aube de leurs 30 ans.     

Coïncidences. Disparitions. Un père pour les unes, une mère pour les autres.

Conditions troubles de leurs morts respectives, même si les histoires sont très différentes.

HISTOIRE D’UN REGARD de Mariana Otero

« Ces photos, cet écho étaient comme un appel, une invitation à faire un film », confie la réalisatrice Mariana Otero qui se rapproche de la femme de Gilles Caron, Marianne, et de ses filles. Très vite, la famille accepte de mettre à sa disposition un disque dur contenant 100.000 photos et un accès à 4000 rouleaux de pellicule. En toute confiance et en toute liberté d’utilisation.

« Déchiffrer des images pour révéler au travers d’elles la présence de celui ou de celle qui les avait faites, était une démarche que j’avais déjà explorée dans le film sur ma mère Histoire d’un secret (2003). Ce nouveau film est né de ce même désir : faire revivre un artiste à partir des images qu’il laisse et exclusivement à partir d’elles. » 

HISTOIRE D’UN REGARD de Mariana Otero

Avec l’aide de son co-scénariste, Jérôme Tonnerre, Mariana va s’immerger dans les images et procéder à un classement méthodique. Et petit à petit comprendre qu’elle ne va pas faire un film sur une disparition ou un biopic du photographe. Et décider d’une forme : elle va mener une enquête à la première personne, se mettant en scène, sur les traces de Gilles Caron à qui elle s’adresse en voix off, donnant, à travers le « tu » la sensation de la présence du photographe. « Comme dans mes films précédents, il s’agissait pour moi de comprendre l’autre en me plongeant dans son regard et sa manière de voir le monde {…} J’ai eu envie que ma subjectivité et mon enquête sur Caron soient présentes dans le film à travers des scènes et à travers mon récit. » 

Mai 68 -manifestation CGT
Place de la République. © Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

Ce récit nous immerge au cœur du travail photographique de Gilles Caron. Mariana Otero a choisi de faire revivre sur grand écran des reportages majeur du photo-journaliste, dont certains sont devenus iconiques, sans que le grand public ne connaisse forcément l’identité du photographe trop tôt disparu.

Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, 6 mai 1968
© Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

La réalisatrice commence son enquête avec une photo devenue une sorte de symbole de Mai 68, celle où Daniel Cohn-Bendit fait face à un CRS, avec un regard ironique qui exprime toute la force de ses convictions. En parcourant les planches contacts, en reconstituant les étapes des angles successifs de ses instantanés, elle comprend comment le photographe a réussi à trouver son meilleur point de vue : « C’est en prenant le risque de s’éloigner du sujet qu’il trouve sa photo. Et c’est tellement passionnant là, que je sais que je tiens le film ». Mariana veut  « rendre sensible la trajectoire du photographe: trajectoire d’abord physique comme dans le cas de la séquence autour de la célèbre photo de Cohn-Bendit mais aussi trajectoire mentale, intérieure ».

Jane Birkin et Serge Gainsbourg, tournage du film “Les chemins de Katmandou » d’André Cayatte, janvier 1969, © Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

Nous revivons ensuite le reportage paru dans Paris-Match qui a fait connaître Gilles Caron et participé à la renommée de l’Agence Gamma (qu’il avait co-fondée en 1966 avec Raymond Depardon, Hubert Henrotte, Jean Monteux et Hugues Vassal) : l’entrée de l’armée israélienne à Jérusalem pendant la guerre des Six Jours en juin 1967. Simultanément ou presque, le photographe, de retour à Paris, couvre une « première » à l’Olympia et nous explique que saisir la bonne image de Johny Hallyday et Sylvie Vartan, de Catherine Deneuve, Mireille Darc ou Claude François, pour la vendre le lendemain à Ici Paris ou France – Dimanche, est éventuellement un challenge aussi difficile que couvrir la guerre des Six Jours ! « Il faut trouver chaque fois la petite histoire », dit-il à propos de ces photos people.

Emeutes du Bogside, Aout 1969, Irlande du nord, Ulster, Londonderry
© Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

Cette réflexion n’est pas anecdotique finalement, car, « trouver la petite histoire », ça veut dire construire un récit avec ses photos. Qu’il s’agisse de reportages sur les « théâtre de la guerre », de photos de tournages de films ou de mode, de portraits d’acteurs, d’enfants, d’étudiants ou d’hommes politiques, Gilles Caron nous raconte des histoires humaines avec une force et une présence que le cadre cinématographique de Mariana Otero amplifie. La « petite histoire » rejoint souvent, portée par l’humanité de son regard, la grande Histoire.

Soldat Américan, guerre du Vietnam
Janvier 1967, Vietnam
© Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

La réalisatrice nous guide ensuite sur les déplacements de Caron au Vietnam au cours de la bataille très dure de Daktu (novembre 1967) puis, tout au long de l’année 1968 pendant laquelle, outre les événements de Mai en France, Gilles Caron couvre le tournage du film de François Truffaut Baisers Volés, mais surtout effectue trois séjours au Biafra, dont l’un avec Raymond Depardon. Ses photos puissantes, terribles, à la limite du soutenable, d’enfants décharnés par la famine, aux regards aussi vides qu’intenses, témoignent d’un péril humanitaire majeure. Pourtant, c’est à ce moment là qu’il commence à se poser la question du rôle du photographe face à la misère humaine, à soulever des interrogations éthiques sur le photo-reportage et ses contradictions : où s’arrête l’urgence d’informer si on laisse mourir de faim des enfants sans agir ? Après le conflit nord-irlandais qu’il documente en 1969, il part au Tchad en janvier 1970 où il sera fait prisonnier avec Raymond Depardon et Michel Honorin pendant un mois. Il n’en peut plus. Il part tout de même au Cambodge quelques mois plus tard et n’en reviendra jamais. Il avait confié à l’un de ses collègues reporter quelques mois avant de partir : « Faut que j’arrête…J’ai pris trop de risques…je suis marié, j’ai deux enfants, je veux les voir grandir. Non, je ne peux pas continuer comme çà ». Il a disparu le 4 avril 1970 sur la route n°1 qui relie le Vietnam au Cambodge, dans une zone tenue par les Khmers rouges de Pol Pot.

Parions que ce magnifique documentaire, adossé au travail de la Fondation Gilles Caron mené par Marjolaine Caron-Bachelot et Louis Bachelot, rende au grand photographe qu’est Gilles Caron, la présence qui lui est due aux yeux du public et dans l’histoire de la photographie.

Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron

un film de Mariana Otero

France – 1h33 – 2019

en salle depuis le 29 Janvier

PROXIMA

Proxima, le troisième long-métrage d’Alice Winocour, nous entraîne dans les complexités d’une double séparation : celle d’une mère avec sa fille et celle d’une astronaute avec la Terre.

L’astronaute et la mère sont une même personne : Sarah Loreau, interprétée par la lumineuse Eva Green, bien loin des sophistications d’une James Bond girl ou des ambiances gothiques de Tim Burton. Nous la rencontrons au moment où elle commence sa préparation pour une mission vers Mars qui durera un an.

Sarah élève seule sa fille de huit ans, Stella, la bien nommée. L’imminence de son départ précipite une organisation à mettre en place : Stella habitera chez son père, Thoma, astrophysicien au siège de l’Agence spatiale européenne (ASE) à Cologne. Ces bouleversements sont tout aussi inquiétants pour Thoma (sous les traits du grand acteur de théâtre allemand Lars Eidinger), dont le travail est jusque là la priorité, que pour Sarah et Stella dont la relation fusionnelle rend l’idée de séparation inconcevable.

Nous entrons de plain pied dans les entrainements physiques et mentaux très impressionnants des trois astronautes, Sarah faisant équipe avec un américain, Mike, interprété par le séduisant quoique inquiétant Matt Dillon et un russe, Anton, à qui l’acteur Alexei Fateev (vu dans le beau film Faute d’amour de Andréï Zviaguinstev) offre son humanité et sa poésie. Le film est tourné dans les vrais lieux de ces préparations, au centre d’entrainement de Cologne (base de l’ASE), dans la ville de Star City près de Moscou et au cosmodrome de Baikonour d’où s’élancent toutes les fusées du monde. A la différence des fictions (essentiellement américaines) qui  choisissent l’espace comme sujet, ce ne sont pas ici les difficultés en vol auxquelles nous assistons mais aux problèmes posés sur Terre avant de la quitter.

Les épreuves physiques soumises aux trois cosmonautes sont restituées admirablement au point de ressentir quelquefois le vertige avec eux ! Les corps humains vont devoir subir de vraies contraintes, excéder leurs limites pour devenir des sortes de mutants, des « space personnes ». Sarah souffre physiquement. Et elle doit se frotter à une autre limite : celle d’être une femme face au machisme ambiant. Le personnage de Mike ne lui épargne rien au début de l’entrainement, méfiant sur ses capacités à être au niveau. Une femme peut-elle être à la fois une mère et une professionnelle de haut-niveau ? La réalisatrice révèle dans une interview qu’à l’ASE les hommes cosmonautes parlent fièrement de leurs enfants alors que leurs collègues femmes ont tendance à les cacher, craignant d’être dé-crédibilisées.

Sarah ne cache pas son attachement à sa fille, au risque de fragiliser sa position. Parallèlement à son dur entrainement , elle doit la préparer à leur séparation et se préparer à la quitter pendant un an. Wendy (jouée par Sandra Hüller qu’on avait découvert dans Toni Erdmann) est là pour aider à ce passage. En choisissant, à travers le personnage de Sarah, de montrer qu’une femme est capable d’allier deux « métiers », mère et cosmonaute, Alice Winocour revendique une position féministe. Et avoir penser à Eva Green pour incarner cette superwoman, cette héroïne des temps modernes, est la vraie bonne idée.

La réalisatrice a choisi Zélie Boulant-Lemesle parmi 300 fillettes pour interpréter Stella. Elle est une vraie révélation, alliant la fragilité enfantine du personnage à la maturité d’une petite fille hypersensible, trop tôt confrontée au monde des adultes, à qui manque sans doute l’insouciance d’une enfant de son âge. Le couple formé par Sarah/Eva et Stella/Zélie est bouleversant, Eva Grenn trouvant sans doute avec ce film son meilleur rôle.

La mention « séparation ombilicale » figure au protocole de décollage des fusées. Cette notion va prendre tout son (double) sens lors du départ de la navette spatiale. Alors que son père est en larmes, Stella suit avec le sourire l’envol de sa mère vers la réussite de sa mission. Elle ne pleure pas, elle n’est pas triste. Elle est confiante, comme les poulains qu’elle aperçoit depuis le bus du retour galoper en harmonie aux côtés des chevaux adultes. Le cordon est coupé avec sa mère. Stella va pouvoir vivre sa vie d’enfant auprès de son père aimant et rassurant. Elle a grandi dans cette épreuve. Chacun a trouvé son espace, apaisé.

Proxima, un film d’Alice Winocour, France, 106 minutes, en salle depuis le 27 novembre 2019

CAMILLE

Nina Meurisse dans Camille

Camille est un film bouleversant. Le réalisateur nous entraine sur les pas d’une jeune femme, photographe de 25 ans, Camille Lepage, qui après avoir vécu un an au Sud Soudan pour l’AFP a décidé de devenir indépendante. Elle est pétrie d’idéal et s’intéresse à la Centrafrique qui vient de basculer dans la guerre civile. Lorsqu’elle arrive à Bangui en 2013, la Séléka, coalition de rebelles majoritairement musulmans, a pris le pouvoir et fait régner la terreur. Les Anti-balaka se sont organisés en réaction. Camille se rapproche de l’un de ces groupes. Elle photographie l’horreur, la violence, les massacres. Elle n’est pas préparée à la folie de la guerre. Elle rentre chez elle épuisée pour fêter la fin de l’année en famille mais décide de repartir en février 2014 alors que toute la presse a déjà quitté la Centrafrique. En suivant un jeune chef anti-balaka dans ses patrouilles, elle trouve la mort à la frontière du Cameroun dans une embuscade. Elle a 26 ans. 

Camille de Boris Lojkine

« C’est une fille qui a dû partir au bout du monde pour se trouver. Une fille qui s’intéressait à des populations lointaines, comme moi. Elle était partie faire du photojournalisme, mais elle ne voulait pas être comme ces photographes de guerre qui zappent d’un conflit à l’autre et ne passent dans un pays que le strict minimum de temps pour en rapporter des photos choc. » C’est ainsi que Boris Lojkine présente Camille, l’héroïne de son deuxième long métrage de fiction (après Hope, 2014) et témoigne de sa proximité avec elle. Il a choisi pour son film de mêler la réalité et la fiction avec toujours, dit-il, « le souci de respecter une triple vérité : la vérité de Camille, la vérité de ce qu’est le métier de photojournaliste et la vérité des événements de Centrafrique au milieu desquels se déroule notre histoire ». Lorsqu’il décide de s’intéresser à elle, en 2016, il doit d’abord convaincre la famille de Camille Lepage. Des légendes ont circulé sur les circonstances de sa mort, jamais élucidées. Maryvonne, sa mère (incarnée par la merveilleuse Mireille Perrier), réticente au départ d’imaginer sa fille sous les traits d’une comédienne, finit par faire confiance au réalisateur et lui donne accès à l’ensemble des photos et des notes de Camille. 

Tournage du film « Camille » de Boris Lojkine en Centrafrique.
Nina Meurisse, actrice (Camille Lepage) lors du tournage d’une scène de lynchage à Bangui.

Boris Lojkine a reconstitué le parcours de Camille Lepage en Centrafrique en effectuant un gros travail d’enquête, soucieux de ne pas la trahir. Il se sent très proche d’elle, de sa manière de concevoir le métier en se mettant au service de la population, en vivant avec elle, loin des hôtels internationaux ou des villas d’expatriés. Il décide de tourner en Centrafrique, « la moindre des chose était de tourner sur place ». Il organise des casting sauvages dans les quartiers, à la fac, au stade de foot. Il voit entre trois cent et quatre cent personnes. En amont du tournage, il monte, en 2016, des stages d’initiation à la réalisation documentaire d’où une dizaine de stagiaires formés travailleront ensuite sur le film. Leurs présences, mêlées aux techniciens européens, a beaucoup aidé au tournage, l’a enrichi et facilité des négociations avec les autorités. A terme, ces ateliers vont conduire à la création d’un pôle audiovisuel pérenne.

Le visage rieur de Camille Lepage qui avait frappé le réalisateur lorsqu’il a découvert sa photo dans le journal, tellement solaire, en contraste absolu avec les horreurs qu’elle a photographiées, s’est fondu pour nous dans celui d’une comédienne incroyable : Nina Meurisse. Son sourire, sa joie enfantine, son humanité, son regard à la fois tendre et têtu, son optimisme, son énergie, son courage…Tout est contenu dans le jeu de Nina Meurisse, justement couronnée du Prix de la meilleure actrice au Festival d’Angoulême. Le réalisateur a trouvé dans la comédienne, outre sa ressemblance physique avec Camille Lepage, « une grande force morale, une véritable intériorité, une profondeur » qui sont quelques unes des belles qualités qui habitent visiblement son personnage. 

L’implication de Camille Lepage en Centrafrique, Boris Lojkine la transmet avec force. Il reconstitue avec réalisme, mais sans aucun voyeurisme, la sauvagerie des scènes de foule, des exactions, la violence qui s’est emparée du pays. En mêlant les vraies photos de la reporter aux images du film, on comprend avec quelle précision le réalisateur a travaillé à la reconstitution tant des situations que des visages des hommes et des femmes que Camille a croisés, avec qui elle a pour une part vécu. Les regards de la photographe et du réalisateur ne font plus qu’un.

Le film dit aussi l’impasse dans laquelle la jeune fille avait conscience de s’être engouffrée. En pensant pouvoir briser les frontières entre elle et les autres, malgré les recommandations faites par l’un des journalistes qu’elle côtoie sur place (Bruno Todeschini, formidable !), elle est sans cesse renvoyée à son statut de blanche, de femme, d’ancienne colonisatrice. 

Nina Meurisse dans Camille

Elle est une belle personne qui parvient toutefois à établir de vraies relations avec quelques révoltés qu’elle côtoie. Des scènes magnifiques de douceur sont proposées, en particulier avec d’autres femmes, lors d’un moment de toilette ou d’un repas qu’une mère a cuisiné pour elle ou encore de recueillement après l’assassinat de la jeune Leïla, l’un des personnages imaginés par le réalisateur pour construire son scénario. La bonté, l’humanité qui se dégagent de ces moment s’opposent radicalement à la violence des vengeances qui massacrent chacune des parties en guerre.

« Même si on me verra toujours comme une blanche, même si je suis dans une guerre qui n’est pas la mienne, j’ai le sentiment d’être ici à ma place », avait écrit Camille Lepage. Sa courte vie l’aura autorisée à cette certitude.

L’association « Camille Lepage – On est ensemble », fondée en septembre 2014 par la famille proche de Camille, ses parents et son frère, a pour but de promouvoir la mémoire, l’engagement et le travail de Camille, mais aussi de contribuer à la protection de photojournalistes travaillant dans les zones de conflit. Chaque année, l’association remet lors du festival Visa pour l’image à Perpignan un prix à un photojournaliste dont le travail témoigne d’un engagement personnel fort dans un pays, auprès d’une population ou pour une cause. 

Camille, un film de Boris Lojkine, France/République centrafricaine, 2019, 90’.

 

PAPICHA

Qu’est-ce qu’une Papicha ? Dans le vocabulaire algérois, papicha désigne une jeune femme drôle, jolie, libérée. Mounia Medour met en scène, dans son premier film de fiction, une bande de papicha, une bande de filles dans l’Algérie des années 90, période qualifiée de « décennie noire » ou de guerre civile algérienne, pendant laquelle le mouvement islamiste algérien, mené d’abord par le FIS (Frot Islamiste du Salut), tente d’imposer ses lois et ses valeurs.

Le film s’ouvre sur une scène fondatrice : Nedjma et son amie Wassila s’échappent à la nuit de leur cité universitaire pour s’engouffrer dans le taxi qui les attend. Les étudiantes sages, en jogging, opèrent alors dans la voiture leurs mues en « belles meufs », enfilant des robes scintillantes, maquillant leurs yeux et leurs bouches, fumant des cigarettes. Elles passent miraculeusement à travers un barrage de police grâce aux voiles dont elles recouvrent rapidement leurs cheveux. Le décor est planté : il faut transgresser les limites pour pouvoir être une jeune fille libre dans ce pays, à cette période.

La fin de l’insouciance est le thème de ce film qui met le corps des femmes au centre de son propos. Nedjma est une  styliste en herbe. Elle fabrique des robes qu’elle vend à ses copines dans les toilettes d’une boite de nuit où elles se retrouvent pour danser. Filmées au plus près de leurs visages et de leurs gestes, elles aiment la vie, les garçons, la rigolade et l’amour. Puis, petit à petit, les femmes en hidjab sont partout : elle font irruption en patrouilles menaçantes dans les salles de classe, dans les chambres des filles, des affiches à leur image sont collées sur les murs de la ville comme unique modèle féminin puis sont placardées à l’intérieur de l’université. Une enceinte se construit, chaque jour plus haute, autour de la cité U pour « protéger » les étudiantes des tentations de la vie extérieure. Les reportages à la télé ou la radio témoignent des attentats quotidiens et des massacres perpétrés par les intégristes. Autant de messages anxiogènes d’une situation politique qui cherche à museler les libertés. Liberté de penser, liberté de circuler, liberté d’habiller son corps selon son goût ou la mode des magazines.

Les Papicha ont conscience des dangers qui les guettent mais décident de continuer à vivre leurs vies, de braver les interdits. Nedjma (extraordinaire Lyna Khoudri révélée dans « Les Bienheureux » de Sofia Djama en 2007 et actuellement à l’affiche de la série Les Sauvages sur Canal +) veut continuer à créer ses robes et n’envisage pas une seconde de quitter son pays, Wassila (formidable Shirine Bouteilla, youtubeuse au million de followers dans la vraie vie) soutient son amie et croit par ailleurs au grand amour, Karina (lumineuse Zahra Doumandji) rêve de quitter l’Algérie pour un Canada idéal; quant à Samira (incarnée par la slammeuse Amina Hilda), la seule religieuse d’entre elles, elle est magnifique dans ses contradictions, entre respect de la tradition et révolte contre la soumission.

L’assassinat de sa soeur Linda, exécutée à bout portant, pratiquement sous ses yeux et ceux de leur mère, par une femme voilée, fait basculer la vie de Nedjma (et le film). Linda a été supprimée car elle était journaliste et trop bien habillée. L’heure est à la résistance. Sa colère, sa rage tiennent la jeune styliste debout et guident sa détermination. Elle se lance dans un pari fou : organiser un défilé de mode dans la fac, en créant des robes coupées dans des haïks. Ce long morceau de tissu blanc, symbole de pureté et d’élégance, était devenu un symbole de la résistance nationale algérienne contre la politique coloniale française. Nedjma noircit ses carnets de croquis, crée des modèles tourbillonnants sans oublier la robe de mariée. Ce tissu symbolisera une nouvelle résistance, celui de la matière de robes qui dévoilent les corps, celui de l’étoffe à l’éclatante blancheur opposée au tissu noir des niqab provenant d’Arabie Saoudite. Les plans des mains de Nedjma, modelant avec patience et précision les tissus pour leur donner forme, sont magnifiques.

On ne racontera pas ici les obstacles et les victoires, les espoirs et les déceptions, les joies et les douleurs de ces jeunes femmes en colère. On dira en revanche, qu’il faut aller voir ce film, manifeste féminin, sinon féministe contre l’oppression des femmes, pour la liberté de leurs corps et de leurs destins. On s’insurgera contre quelques critiques cinématographiques qui font à ce film des reproches injustes : l’un l’accuse de ressembler trop à Mustang (tant mieux s’il existe un cinéma arabe féministe qui combat l’obscurantisme !), l’autre déplore son manque de recul et son énergie qui confinerait à la frénésie, un troisième dénonce des invraisemblances historiques, beaucoup trouvent ce film maladroit et trop démonstratif …. Mounia Medour a construit un scénario en partie autobiographique, choisissant d’abandonner son expertise de documentariste, au profit de la fiction. Elle a tourné en Algérie, pays qui a pourtant, à ce jour, annulé la sortie du film dans ses salles. Le choix de faire parler les personnages en « françarabe », un mélange d’arabe et de français, donne aux dialogues un rythme et une vérité tonique.  L’énergie frénétique qui est reprochée à la réalisatrice permet, au contraire, de nous raconter un moment de l’histoire de son pays à travers les yeux d’une jeune femme dont la beauté éclatante est son principal défaut aux yeux des intégristes. Même si ce film n’est pas retenu comme un grand film dans l’Histoire du cinéma, l’émotion qu’il réussit à nous procurer relègue loin les questions d’éventuelles maladresses ou d’incohérences historiques. Nous nous réjouissons de savoir Papicha représenter l’Algérie aux Oscars 2020.

 

Papicha, 105 min – France, Algeria, Belgium, Qatar – 2019

Sélection Un certain regard, Festival de Cannes 2019

Meilleur scénario, meilleure actrice, Prix du public, Festival du film francophone d'Angoulême 2019

BETTY MARCUSFELD, un documentaire de Martine Bouquin

Qui est Betty Marcusfeld ? C’est à cette interrogation que Martine Bouquin répond dans son très beau documentaire. En quatre vingt dix minutes, elle reconstitue le parcours de cette jeune fille juive de 21 ans, arrêtée au printemps 1942 dans une rue de Paris occupé, alors qu’elle se promenait avec une amie sans porter l’étoile jaune obligatoire. Cette infraction va lui coûter la vie et c’est dans cette courte vie que nous plonge ce film.

Betty est la tante de la réalisatrice. On ne parlait pas d’elle dans la famille.  C’était « la disparue » dont on savait seulement qu’elle avait été déportée. Martine Bouquin questionne et décide : « Qui était-elle ? Il fallait essayer de tracer son portrait… ». 

En partant de l’album de photos et de quelques archives familiales, à la faveur de recherches méthodiques dans les salles d’archives (Archives nationales, Archives de la Préfecture de Police, Archives de Paris), l’enquête permet de retracer le chemin parcouru depuis l’arrestation de Betty, le 7 juin 1942, jusqu’à sa disparition. 

Les informations se précisent : Betty a été détenue au camp des Tourelles pendant treize jours puis déportée à Drancy. Martine Bouquin a retrouvé la liste des femmes emprisonnées avec sa tante. Deux informations sont bouleversantes : la première révèle qu’une certaine Dora Bruder, héroïne du roman éponyme de Patrick Modiano, était l’une des camarades d’infortune de Betty. La seconde nous apprend que des femmes « aryennes » étaient internées aux Tourelles pour avoir porté l’étoile jaune (ou des étoiles « fantaisistes » d’autres couleurs ou avec des inscriptions variées), par solidarité avec leurs « amies juives ».  Grâce aux Mémoires publiées par l’une d’elle, nous imaginons le quotidien de Betty dans cette vie recluse. Un rapport de la police judiciaire décrit de manière glaçante le transfert vers Drancy en autobus, le 13 août 1942, de quatre cents femmes, la plupart juives comme la jeune Betty accompagnées de leurs « amies aryennes ». La réalisatrice choisit de refaire le trajet en bus aujourd’hui, passant non loin de la gare de Bobigny, station des Chemins de fer français d’où s’ébranlaient les convois de déportés vers les camps de la mort.

Avec une belle économie d’images et de documents – photos et films familiaux, images de Paris aujourd’hui, interviews de quelques témoins, dessins, textes publiés- Martine Bouquin raconte Betty à la première personne, se met en scène et parvient ainsi à nous la rendre très proche. Elle superpose sa vie à la sienne dans les lieux de leurs enfances respectives. Elle superpose aussi la photo de Betty au portrait qu’elle dessine au fusain de la jeune fille,

pour mieux la retrouver. Elle parvient, à travers l’histoire de sa tante, à recoller des morceaux de son histoire familiale tout en laissant ouvertes beaucoup de questions, de suppositions sur la jeunesse de Betty avant son arrestation. Les cours qu’elle prenait dans une Ecole de soins esthétiques nous indiquent qu’elle était probablement une jeune fille coquette, libre et, nous l’espérons amoureuse, comme on l’est à 20 ans. 

Betty a passé près d’une année à Drancy. La famille n’a pas réussi à la faire libérer. Grâce à des gouaches criantes de réalisme auxquelles Martine Bouquin a eu accès, aux photos en noir et blanc des immeubles années 30 de cette cité inachevée destinée initialement à « offrir aux classes populaires de banlieue, confort moderne et hygiène », transformée en antichambre de Pichipoï,, l’ombre de Betty hante Drancy.

Ensuite, sa trace se perd, malgré des recherches jusqu’en Allemagne. Nous apprenons néanmoins qu’elle est morte du typhus à Auschwitz, dix mois après son arrivée, le 2 mai 1944. Elle venait d’avoir 23 ans.

L’expérience de chef-monteuse de Martine Bouquin (elle a travaillé notamment avec Benoit Jacquot, Edgardo Cozarinsky, Raul Ruiz, Francesca Comencini, Jean- André Fieschi, Philippe Collin ou François Caillat…) procure indéniablement à la réalisatrice cette grande maîtrise des divers matériaux qu’elle rassemble. Betty Marcusfeld réalisé en 2015 clôt un triptyque qu’elle avait inauguré avec Les récits de la guerre » (2013) et poursuivi avec Baba (2014). J’ai eu le plaisir de programmer ces trois films dans le cadre de Mémoire familiale au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme.

Saluons les propositions audacieuses du cinéma Saint André des arts qui contribuent régulièrement à documenter la disparition des Juifs d’Europe, témoins les présentations récentes des documentaires Les Yatzkan, d’Anna-Célia Kendall  et Natan, Le fantôme de la rue Francoeur de Francis Gendron avant Betty.

Je présenterai la première projection de Betty Marcusfeld, le mercredi 9 octobre à 13 heures, jour de Yom Kippour, hasard des impératifs des programmations qui débutent tous les mercredi !

BETTY MARCUSFELD, documentaire, France, 2015, 90’

du 9 octobre au 5 novembre, séances à 13h en présence de la réalisatrice et de ses invités :

9 octobre : Corinne Bacharach, Mahj de 2000 à 2017, 10 octobre : Thierry Garrel, « Chevalier documentaire », 11 octobre : Katy Hazan, OSE (Œuvre de Secours aux Enfants), 12 octobre : Norma Guevara, Festival International de Films de Femmes (Créteil),13 octobre : Antoine de Gaudemar, société de production audiovisuelle Folamour, 14 octobre : Nicole Dorra, « Ciné-Histoire », 16 octobre : Benoît Jacquot, cinéaste 17 octobre : Galith Touati, association « L'enfant et la Shoah - Yad.Layeled», 18 octobre : Claude Guisard, INA jusqu’en 1999, 19 octobre : François Caillat, cinéaste, 20 octobre : Ginette Kolinka, auteur de Retour à Birkenau (Grasset, 2019), 21 octobre : Natalie Balsan, dessinatrice, peintre, graveur, 29 octobre : Béatrice Commengé, écrivain, 5 novembre : Joseph Morder, cinéaste 

Cinéma Saint-André des Arts  30, rue Saint André des Arts, Paris 6e, Métro/RER Saint-Michel & Odéon 

Bernard Natan, bouc émissaire du cinéma français 

 

Bernard Natan

Le Cinéma Saint André des Arts à Paris se distingue par sa programmation audacieuse, contribuant régulièrement à documenter la disparition des Juifs d’Europe. Après avoir présenté Les Yatzkan, documentaire d’Anna-Célia Kendall en novembre dernier et avant la programmation du beau film de Martine Bouquin Betty Marcusfeld, à partir du 9 octobre prochain, le documentaire de Francis Gendron Natan, Le fantôme de la rue Francoeur est à l’affiche.

Ce documentaire a une grande vertu : celle de réhabiliter Bernard Natan, né Natan Tanenzapf en 1886, originaire de Jassi, en Roumanie, arrivé à Paris en 1906 pour fuir les pogroms, comme nombre de Juifs d’Europe orientale et sans doute tenter de réaliser le rêve du dicton yiddish « Vivre comme un Dieu en France ». 

Engagé comme chimiste chez Pathé, il inaugure en 1927 les studios de cinéma de Montmartre et prend, en 1929, la tête de la société pour lui redonner l’élan que son fondateur, Charles Pathé, avait progressivement perdu. A la tête du groupe rebaptisé Pathé-Natan, installé rue Francœur à la place occupée aujourd’hui par la Fémis, le nouveau directeur propulse « la firme au coq » dans une vaste réorganisation industrielle. Il construit le plus grand réseau de salles de cinéma qui accueille chaque semaine plus de 500 000 spectateurs dans des salles sonorisées et modernisées, produit plus de 65 longs-métrages de fiction avec les meilleurs réalisateurs dont Abel Gance, René Clair, Raymond Bernard, Jean Grémillon, Jean Vigo, modernise les studios pour les adapter au cinéma parlant. Le succès est si évident que la Revue cinématographique française lui consacre un numéro spécial en 1934 : « Une grande firme, un chef, Bernard Natan ». Si Natan contribue à developper son empire tant du point de vue technique, qu’artistique ou économique, il fait figure de visionnaire en saisissant très vite l’importance  du marketing et de la communication. Il relance le Pathé Journal et comprend qu’il faut parler directement aux spectateurs. Il fonde le magazine L’image confié à Roland Dorgelès puis Le Cinéma partout et pour tous destiné aux abonnés du format 9.5 mm (Pathé Kid). Il ouvre régulièrement les studios au public pour mieux l’associer au processus de fabrication des films.

Entreprenant, Natan cherche inlassablement des financements supplémentaires pour éviter les problèmes de trésorerie. Fin 1932, la crise économique et sociale frappe à son tour la France et entraîne la baisse de fréquentation des salles, déclenchant un marasme dans le cinéma français. En 1935, un coup mortel est porté au groupe par le Crédit du Nord qui refuse de lui accorder les crédits saisonniers.  

Bernard Natan dans l’exposition Le Juif et la France 1942-43

Décrié par Charles Pathé qui n’exerce plus qu’un pouvoir de nuisance et par une partie de ses actionnaires, jalousé par certains professionnels, calomnié par la presse d’extrême droite qui l’accuse d’enrichissement personnel, Natan est contraint à la démission en 1935. Les campagnes antisémites se déchaînent menées par les « distingués cinéphiles » Lucien Rebatet, Maurice Bardèche et Robert Brasillach. Natan est frappé de déchéance de nationalité en mars 1942. Le 23 septembre, il est saisi par la police de Vichy puis remis aux autorités allemandes de Drancy. Le 25 septembre, il fait parti du convoi n° 37 parmi les 1004 Juifs français et étrangers à prendre la destination d’Auschwitz. 

Il était devenu « le Juif le plus haï de France », enfermé dans la légende de l’escroc juif pornographe qui l’a longtemps poursuivi. 

Ce précieux documentaire apporte les témoignages des petites filles de Natan et de témoins, tels les décorateurs Lucien Aguettand et Max Douy, les réalisateurs Marco de Gastyne et Raymond Bernard ou le comédien Charles Vanel.  Au Mémorial de la Shoah, face au Mur des Noms où est inscrit celui de Natan Tanenzapf , Serge Klarsfeld apporte son éclairage sur les fondements de la haine à l’encontre de cette grande figure de l’industrie du cinéma français.

Natan, Le fantôme de la rue Francoeur 
Documentaire, France, 60 mn

Cinéma le Saint-André des Arts 

Du mercredi 19 juin au lundi 1er juillet 2019 : tous les jours à 13h sauf le mardi 25 juin
Dernières séances les mardis 9 et 16 juillet à 13h
Rencontres avec le réalisateur et/ou ses invités à l'issue de chaque séance
30, rue Saint-André des Arts 75006 Paris 


 

Douleur et Gloire d’Almodóvar

Il est des films où le générique arrive comme un arrachement : le dernier film de Pedro Almodóvar est de ceux-là. On quitte la salle les larmes aux yeux. On aimerait que la séance recommence pour repartir dans cette beauté.

Douleur et Gloire est son titre, un rien pompeux, l’inverse de ce film magnifique.

Antonio Banderas

Ce que nous offre le cinéaste est une évidence, un flot puissant et apaisé, le contraire d’une démonstration hystérique ou narcissique. Il nous invite à l’accompagner dans une revisitation de (son) existence où grands bonheurs et grandes douleurs, vieillesse et maladies, absence et amour, inspiration et léthargie vont nous tenir, comme le personnage au début du film, entre deux eaux (d’une piscine), pour mieux nous faire sortir d’un bain qui aurait pu nous engloutir.

Antonio Banderas (Salvador)

Antonio Banderas incarne Salvador Mallo, l’alter ego d’Almodóvar, bien mal en point lorsque nous le rencontrons au début du film. Son inspiration est en panne. Son corps a vieilli et ses douleurs lombaires rendent ses gestes précautionneux au point de s’aider d’un coussin lorsqu’il doit s’agenouiller. Il s’enferme dans son magnifique appartement madrilène dont les couleurs éclatantes ne parviennent pas à le sortir de sa grisaille mentale. Sa gouvernante veille sur lui, mais sa bienveillance ne suffit pas à lui rendre la vie plus douce. Il semble avoir renoncé. Sauf à se souvenir. 

Asier Etxeandia (Alberto)

Il consent toutefois à renouer avec Alberto (Asier Etxeandia), comédien de l’un de ses premiers films. La projection d’une copie neuve à la Cinémathèque serait l’occasion de s’y retrouver pour une présentation. Ce prétexte va remettre Salvador en marche, doucement, pas immédiatement sur la ligne droite, car la drogue (l’héroïne) va s’inviter quelque temps comme médication possible.

Penélope Cruz

La substance va aider Salvador à rêver à son enfance, à ce petit garçon prodige à la voix d’or, si doué qu’il apprendra à lire, écrire et compter à un jeune maçon analphabète. Dans la maison troglodyte, son refuge, il est illuminé par les murs blanchis à la chaux comme par les livres qui l’aident à dépasser la misère ambiante. La mère qui traverse les souvenirs de cette époque est radieuse et compréhensive, même si elle veut obliger « Salva » à aller au séminaire pour faire les études qu’elle ne peut lui offrir. Pénélope Cruz incarne cet idéal, irradiante de joie et de volupté lorsqu’elle chante avec ses copines en étendant le linge dans l’herbe après la lessive. Une scène d’une beauté, d’une gaité et d’une sensualité absolues. 

Antonio Banderas et Leonardo Sbaraglia

Si « Salva » souhaite disparaitre comme auteur du texte « Addiction » qu’il offre à Antonio pour l’interpréter sur scène, l’empreinte qu’il laisse chez les autres est plusieurs fois décelée. Elle éclate dans les propos de son ancien amant, Federico (Leonardo Sbaraglia), qui le retrouve des années après leur douloureuse séparation. Federico dit sa gratitude à Salvador de l’avoir aidé à devenir qui il est devenu. Leur baiser de retrouvailles et d’adieu est un autre moment inoubliable de ce film. 

Mercedes (Nora Navas) et Salvador Mallo (Antonio Banderas)

Ce baiser agit comme un révélateur. Il permet à Salvador de se reprendre en mains. Il ira revoir son médecin, en compagnie de sa fidèle et dévouée assistante Mercedes (Nora Navas). Il fera la liste de ses divers maux (migraines, lombalgies, acouphènes, dépression, addiction..) et passera un scanner pour comprendre la cause de ses étouffements fréquents. Il est rassuré et c’est la fin du renoncement. La fin d’un cycle qu’il devait probablement accomplir après la mort de sa mère et une lourde opération du dos. Surtout après s’être confronté à cette « vraie » mère, incarnée par la merveilleuse Julietta Serrano. Elle n’a ni les traits ni les propos de la douce Penelope Cruz. Elle reproche sur son lit de mort à Salvador de « ne pas avoir été un bon fils » et le prie de ne pas figurer dans ses films, car… elle n’aime pas « l’auto-fiction ».

Juliette Serrano

Salvador/Almodóvar va transgresser (une nouvelle fois !) l’interdit maternel et se remettre enfin à écrire et à filmer. Son premier émoi sexuel va inspirer son nouveau film. Il peut d’autant mieux raconter cette histoire fondatrice qu’un hasard de la vie lui fait parvenir un portrait de lui enfant, dessiné par l’objet de son désir. La dédicace le remercie du rôle essentiel qu’il a joué pour lui…

Antonio Banderas et Pedro Almodovar

Comme si la vie rendait à Salvador ce qu’il avait réussi à donner.
Film testament ? Film bilan? Film tellement, merveilleusement humain

Douleur et gloire, Espagne, 112’, en salles depuis le 17 mai 2019

68, mon père et les clous

Lorsqu’en 2006, Samuel Bigiaoui décide de filmer des moments de vie à l’intérieur de la boutique de son père, il n’a pas de projet précis. Il aime Bricomonge, cette quincaillerie ouverte en 1983 par Jean Bigiaoui et son associé Claude Hagège, cinq ans après sa naissance, qui devient durant son enfance, « son terrain de jeu », comme il aime à le dire.  

Le petit garçon devient un élève brillant, agrégatif de mathématiques mais comprend vite que la question de l’espace comme prescripteur de sens l’intéresse au moins autant. Tout naturellement, il se tourne vers l’architecture, devenu depuis son métier, même s’il enseigne également les maths. Il aime le théâtre et le cinéma, s’inscrit un temps à des cours de théâtre mais finalement, c’est l’image qui prend le dessus et il réalise son premier film.

Monsieur Jean

Outre son intérêt pour le cinéma -que son père, très cinéphile et ancien assistant de Joris Ivens, lui a transmis- c’est l’annonce de Jean à Samuel, fin 2012, de vendre la boutique qui détermine le fils à faire un film sur « Bricomonge ». La vraie question que Samuel a décidé d’élucider est : pourquoi son père, agrégatif d’histoire, voué à une vie intellectuelle, militant au sein de la Gauche Prolétarienne après 68, dont tous les copains deviennent prof, journaliste, écrivain ou philosophe, décide à 40 ans, de s’associer avec un copain pour vendre (entre autre !) des clous ?

un client et Jean

Afin d’y répondre, Samuel Bigiaoui nous offre un documentaire formidable. Il comprend assez vite qu’il faut éviter plusieurs écueils dès lors qu’il prend pour sujet son père: ne pas faire un film de l’entre soi ni plonger dans une sauce psychanalytique. Il met en place, formation oblige, une architecture très subtile. Il pose tout d’abord le décor, celui de cette boutique : son ordre et son désordre dans lequel Jean se retrouve, ses employés fidèles – Zohra qui arrive le lundi matin avec les makrouts pour tout le monde, José, employé de la première heure venu du Portugal, Mangala, originaire du Sri-Lanka, reconnaissant éternellement à Jean de lui a obtenu ses papiers et Kuang venu de Chine-, ses clients, des habitués pour la plupart, qui viennent acheter qui une ampoule, qui une boite en plastique ou commander à José la coupe d’une planche de bois….Ce qui se passe dans la boutique n’a rien à voir avec nos courses aujourd’hui au sous-sol du BHV ou chez Leroy Merlin pour acheter les mêmes articles. Bricomonge c’est un monde, un forum, une place publique, une sorte de Tour de Babel où on échange, où on entend les accents, où on se souvient de la guerre en Afghanistan (celle de 1979),  où on résout le montage d’une bibliothèque, la couleur d’une toile cirée, où on boit un café, où on parle cinéma…

Zohra et Jean

Comme dit « la femme de Monsieur Jean » à la fin du film, la mère de Samuel, Bricomonge est une institution thérapeutique de quartier, où toutes les classes sociales peuvent s’y retrouver, tous les états psychiques aussi ». On voit Jean tout faire à la main : les écritures, les calculs (sa rapidité à la machine à calculer fascine !). Il ne se pose jamais en supérieur vis à vis de ses employés :  il étiquette les produits avec eux, balaie la boutique (pas longtemps, Zohra lui interdit de le faire), relance lui -même les clients qui ont laissé des impayés, sert les clients….On sent sa bienveillance et la solidarité qui règne dans les lieux , le « service » que ce commerce de proximité apporte à sa clientèle. Son ami Claude Eveno, écrivain et homme de radio, passe le voir : « On était au lycée ensemble. Puis ce qui nous a tenu à distance, c’est qu’il est devenu un militant de la Gauche prolétarienne et moi, pas du tout : j’étais plus proche des situationnistes. Cet homme qui a fait des études, a essayé de faire la révolution, qui a fait des films, qui fait semblant de jouer à l’épicier, qui peut savoir que c’est un dangereux subversif ? », s’amuse-t-il. « On voulait une société égalitaire (…), on a été naïfs. Ni honte, ni regret » !

Mangala, Jean et José

Dans un deuxième temps, Samuel passe derrière le comptoir, découvre  les sucres porte- bonheur qui sont dans la caisse et commence à interroger son père sur ce que la boutique représente pour lui…Il se heurte dans un premier temps aux mêmes résistances que son père avait manifestées lors de précédentes discussions, à la réserve profonde de Jean qui n’aime pas parler de lui et de sa période militante. Puis, petit à petit, en descendant dans les sous-sols, véritable antre de Jean, la parole se libère. Et nous apprenons, simultanément à Samuel, que Bricomonge représente pour l’ex militant de la GP un abri où il tient les tenants et les aboutissants de ce qu’il fait, sans supérieur hiérarchique, une façon d’être anonyme. Il se remémore les actions clandestines de son groupuscule d’extrême gauche, -« un travail à plein temps », précise- t-il- : l’attaque d’un magasin Fauchon, le vol de tickets de métro puis leur distribution aux passants après une augmentation brutale des tarifs, la traque de Touvier et surtout le kidnapping du numéro 3 de chez Renault en riposte à la mort de Pierre Overney (ouvrier et militant maoïste tué par un vigile de Renault en raison d’une action militante prévue). Jean constate qu’à l’époque toutes ces actions relevaient de questions politiques. Aujourd’hui, cela deviendrait des questions policières. Il explique combien à la sortie de cette « séquence », beaucoup de ses camarades ont été désemparés, sonnés, « comme quand on passe de la guerre à la paix ». Lui se sentait incapable de mettre ses pas dans la hiérarchie, dans l’institution dont il est phobique.  Créer une petite société lui a permis de recréer un monde qui, d’une certaine manière, incarnait sa vision économique, politique, sociétale, même si toute entreprise relève du capitalisme. Comme l’explique très bien son ami Daniel Weil, ancien espoir des mathématiques françaises passé par le militantisme et aujourd’hui à la tête d’une grosse entreprise de boucherie : « En 68 on était des marginaux et on l’est restés. Ça nous a mis en face de la possibilité et d’une impossibilité d’une action collective. Il a fallu s’inventer un chemin pour se frayer une vie. Il ne s’agissait pas de décision mais de pas successifs. »

Le film progressant, on ressent les difficultés économiques auxquelles Jean est confronté. Les riches heures de Bricomonge sont derrière lui. Cette quincaillerie qui marchait très bien commence à ressentir les conséquences d’habitudes de consommation qui changent, d’une clientèle des classes moyennes petit à petit chassée du centre-ville, en gros la fin d’une époque. C’est décidé, il va vendre. Bricomonge va devenir un supermarché.

Jean Bigiaoui

Avec beaucoup de tact, la caméra de Samuel caresse l’émotion des employés, les larmes de José et de Mangala, la stupéfaction des clients : «  Non c’est pas vrai, vous quittez ? Mais qu’est-ce que je vais faire sans vous, moi ? ». « Ce monde n’est plus tout à fait le nôtre », constate Jean, pudique.
Samuel suit le démantèlement du magasin jusqu’au bout. La dernière image est bouleversante : alors que Jean a été filmé tout au long du documentaire en huit clos, c’est comme si son corps se détachait du magasin lorsqu’on le voit s’éloigner dans la rue Monge, seul, comme Charlot partant  (sans Paulette Godard) à la fin des Temps Modernes. Libre et anonyme, finalement comme il aime.

68, mon père et les clous, documentaire de Samuel Bigiaoui, 84 minutes, France, 2017
Le film est en salles à Paris et en province depuis le 1er mai. Précipitez vous !!