Pierre Dac, l’engagé

Brassaï, Pierre Dac devant son micro
Paris, 1935
 © Estate Brassaï ©RMN-Grand Palais / Jean-Gilles Berizzi

 Consacrer aujourd’hui une exposition à Pierre Dac est une entreprise de salut public. L’enjeu était d’autant plus risqué que rien ne pouvait garantir qu’un tel personnage puisse vivre ou revivre sur les murs d’un musée. Un vrai pari. Gagné ! Gagné par la force de la scénographie qui nous entraîne dans un parcours à la fois chronologique et thématique de l’artiste; gagné par la richesse des archives visuelles et sonores réunies par Jacques Pessis et Anne Hélène Hoog, tous deux commissaires de l’exposition; gagné par le point de vue qui préside à cette présentation : celui de dépasser l’image d’amuseur qui colle à Pierre Dac pour nous faire découvrir un homme complexe, engagé dans son temps et ses combats, un artiste à la fois populaire et exigeant, un surdoué des mots, de la langue française et de ses avatars (argot, contrepèterie, associations…), un français patriote, un juif dans sa chair, un amoureux de sa femme à qui il tiendra sa promesse de se convertir au catholicisme pour l’épouser religieusement.

Pierre Dac et André Gabriello- Canular pour L’Os à moelle, Saint-Cloud, novembre 1938
Archives Jacques Pessis

« Si l’existence est une course d’obstacles, la vie est une marche d’épreuves » a écrit Pierre Dac. Sa vie ou plutôt celle d’André Isaac commence en 1893 au sein d’une famille juive alsacienne qui s’installe à Paris en 1896 au coeur du quartier de La Villette, où son père est boucher. Il devient Pierre Dac en 1922 sur la scène de La Vache enragée, un cabaret où raisonnent ses premiers textes dans l’esprit Louchebem, l’argot des bouchers. Sa carrière naissante de chansonnier le propulse dès 1934 comme Le Roi des Loufoques. Pierre Dac a saisi l’absurdité du monde au sortir de la Grande Guerre où il s’était engagé, où il fut gravement blessé au bras et où son frère ainé est mort pour la France. Et si, face à la perte de sens qu’offre ce mode ébranlé, l’humour, le rire étaient des armes ? Pierre Dac a compris la force des mots, de la langue et ne va cesser de les utiliser pour sauter « les obstacles de l’existence et les marches de la vie ». Il ne s’inscrit ni comme militant politique, ni comme théoricien du verbe. Il consacre sa vie et ses textes à combattre toute forme de bêtise ou d’autoritarisme, toute entrave à la dignité ou à la justice, tout obstacle à la liberté. Avec une arme imparable : le rire. Avec tous les moyens qu’il pourra mettre à sa disposition : le cabaret, la radio, la presse puis la télévision, la littérature et le cinéma. 

Il devient un humoriste professionnel, un artiste populaire en empathie avec  le public. La radio arrive très vite dans son parcours : dès 1936, on l’entend sur les ondes de Radio Cité, fondée par Marcel Bleustein-Blanchet, puis en 1937 sur Le Poste parisien où il présente en public et en direct l’émission « La Société des Loufoques » et le jeu La Course au trésor. Le succès de ses émissions va lui ouvrir les portes de la presse écrite en 1938 : les frères Offenstadt, aux manettes de la Société parisienne de presse, lui permettent la création du journal satirique L’Os à moelle qui, dans cette période de « drôle de guerre », enchante des milliers de lecteurs : les premiers numéros se vendront à 400.000 exemplaires. 

 

Évocation de Pierre Dac
Paris, 1963 Disque vinyle 33 tours
Archives Jacques Pessis

S’il participe à quelques tournées avec le Poste parisien et le Théâtre des armées à la déclaration de guerre en 1939, il comprend dès 1940 l’urgence de quitter Paris pour échapper à une arrestation. Antinazi de la première heure, l’Os à moelle était devenu sa tribune de prédilection pour s’opposer à la montée des fascismes et à l’extrême droite française. Résistant, il cherche à rejoindre De Gaulle à Londres. Avec celle qui deviendra sa femme, la comédienne Dinah Gervyl, il se rend d’abord en Bourgogne avant Toulouse où la mère de Dinah soutient un réseau de résistants. Il parviendra enfin en Angleterre en 1943 non sans avoir connu plusieurs arrestations et détentions. A partir de d’octobre 1943, il devient l’une des voix de la BBC pour l’émission « Les Français parlent aux Français ». Dès l’instant où il prendra la mesure de l’horreur des crimes nazis et de ceux des miliciens, il n’aura de cesse, jusqu’en août 1944, de fustiger la  France pétainiste et les occupants, en rédigeant plus de quatre-vingt éditoriaux et chansons pour la radio, et des articles dans le journal de la France libre, France. Son texte magistral « Bagatelle pour un tombeau » que donne à lire ou relire l’exposition, adressé à Philippe Henriot, secrétaire d’État à l’Information et à la Propagande du gouvernement de Vichy et orateur de Radio-Paris, expose de manière bouleversante l’attachement de Pierre Dac à son identité française et à la France. Le pays le récompensera de ses activités par la médaille de la Résistance française puis par sa nomination de Chevalier de l’ordre de la Légion d’honneur en 1946. 

Pierre Dac et Francis Blanche dans le sketch « Le Sâr Rabindranath Duval »
1960 Archives Jacques Pessis

Les années 1950 vont être celles de ses grands « tubes ». Sa rencontre avec Francis Blanche en 1947 inaugure la formation d’un duo culte qui va  offrir une palette réjouissante d’innombrables sketches, émissions et feuilletons. A la scène, ils triomphent dans plusieurs cabarets dont Les Trois Baudets avec la revue Sans issue !  d’où surgit du fameux concept du « schmilblick » -qui pourrait être la contraction des termes yiddish blick (« regard ») et schlemiel (« idiot »)-, mot qui rentrera dans la langue française pour désigner un « machin ». A la radio, les deux comiques mettent leurs talents au service de Paris Inter avec l’émission Le Parti d’en rire (qui deviendra Faites chauffer la colle). Plus tard, Signé Furax nourrira 1300 épisodes entre 1956 et 1960 sur Europe n°1. 

L’Os à moelle, n° 43, 11 février 1965, Archives Jacques Pessis

Peut-on imaginer que l’homme au pouvoir de faire rire tant de spectateurs et d’auditeurs puisse être le même qui, depuis 1946, souffrait d’un état dépressif profond ? Peut-on croire qu’il répétera par quatre fois la tentative de se suicider à la fin des années 1950 ? Les horreurs de la guerre et de la barbarie nazie ont transformé sa vision du monde. Du registre loufoque il passe à une posture plus philosophique. Son combat contre le racisme et l’antisémitisme se concrétise dans une série de papiers pour la revue de la LICA, Le Droit de vivre. Sa critique du monde politique et des élites s’incarne dans sa candidature à l’élection présidentielle de 1965. Son parti, le M.O.U (Mouvement ondulatoire unifié) ) propose le slogan imparable : « Les temps sont durs, vive le M.O.U » ! Jacques Martin aurait été Premier ministre, Jean Yanne et René Goscinny ministres de son gouvernement. En mars 1966, il n’hésite pas d’incarner un président de tribunal dans le spectacle L’instruction (Der Ermittlung) du dramaturge allemand Peter Weiss monté par Gabriel Garran au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers, tiré des minutes du procès de Francfort-sur-le-Main jugeant, de décembre 1963 à août 1965, vingt-deux responsables et gardiens du camp d’extermination d’Auschwitz. 

Il s’en est expliqué : « Je suis avec vous, car c’est mon devoir. Cette aventure est indispensable ! Il faut par tous les moyens que la trace de faits aussi dramatiques demeure présente dans toutes les mémoires, afin qu’ils ne se reproduisent jamais ». Témoin de son époque et acteur de l’Histoire, Pierre Dac a resserré son lien au judaïsme depuis la fin de la guerre. Son texte paru en 1974, un an avant sa mort, dans Le Journal des communautés, intitulé Ecoute Israël, évoque la résurrection du peuple juif après l’extermination, tout comme cette « pensée » : « L’âme des justes qui ont péri dans les fours crématoires est immortelle. La preuve, dans le ciel, j’ai vu briller des étoiles jaunes. » 

A une époque où les ondes, la télévision et les scènes sont saturés par les « comiques », il est urgent de rendre à Pierre Dac sa visibilité et de comprendre sa contemporanéité. Il est le précurseur et l’inspirateur de toute une génération d’humoristes déjà disparus tels Coluche, Pierre Desproges ou Jean Yanne mais aussi plus près de nous des Nuls, de François Morel et de bien d’autres.

Pierre Dac dans une émission de télévision avec Coluche et Sylvie Joly, Paris, années 1960-1970, Archives Jacques Pessis

Il ne faut pas rater une autre exposition est présentée simultanément au mahJ : Juifs du Maroc, 1934-1937 Photographies de Jean BesancenotDans un tout autre registre que Pierre Dac, sa visite est enthousiasmante. Elle nous immerge dans une série de photographies réalisées par Jean Besancenot (1902-1992) qui fut à la fois peintre, photographe et ethnographe autodidacte. Spécialiste des costumes régionaux français, il est séduit en 1934, lors d’un voyage d’études au Maroc, par le pays et par ses costumes traditionnels. Il photographie lors de plusieurs séjours, en mission pour le Musée de l’homme, des hommes et des femmes des communautés arabes, berbères et juives dans leurs costumes traditionnels. Il réalise aussi des dessins et rédige des notes très précises. Nous sommes frappés par la présence si forte de ses modèles et par leur modernité. A travers cet ensemble photographique, à la fois documentaire et esthétique, cette exposition propose un témoignage précieux sur une communauté aujourd’hui disparue. Elle est aussi l’occasion pour la photographe Hannah Assouline, commissaire de l’exposition avec Dominique Carré, de reconstituer une partie de son histoire familiale, à l’aune d’une photographie de son père, Messouad Assouline, qui figure dans ce corpus présenté au mahJ.

Pierre Dac, Du côté d’ailleurs
Paris, Société nouvelle des éditions Valmont, 1960, Archives Jacques Pessis
Pierre Dac, Du côté d'ailleurs 

Juifs du Maroc, 1934-1937 Photographies de Jean Besancenot

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme      www.mahj.org

Sarah Moon, PasséPrésent 

 

En Roue Libre, 2001© Sarah Moon

La première salle de l’exposition PasséPrésent consacrée à Sarah Moon au Musée d’Art Moderne donne le ton. Aucune chronologie, aucune présentation de l’artiste pour introduire le parcours proposé. Nous sommes immédiatement plongés dans une dimension intemporelle, confirmée par la photographe : « Vous avez dit chronologie ? Je n’ai pas de repères, mes jalons ne sont ni des jours, ni des mois, ni des années. Ce sont des avant – pendant – après.» 

Ne cherchons pas de dates et avançons dans cet univers noir et blanc, éclairé soudain par la photo couleur d’une robe à pois qui nous éblouirait presque. La magie opère, celle d’entrer dans l’univers d’une artiste dont nous n’avions qu’une perception très partielle. Pour moi, Sarah Moon était une photographe de mode, celle des superbes photos réalisées pour les campagnes Cacharel dans les années 1970. L’exposition que le Musée d’art Moderne lui consacre aujourd’hui révèle un monde, son monde.

La mouette 1998© Sarah Moon

Un monde dont les contours sont flous, le flou de la myopie de Sarah Moon, le flou de la lumière qui l’intéresse. Elle n’aime pas la lumière crue. Elle aime le brouillard, la buée, la pluie, les nuages, la fumée.

Sarah Moon déteste les affirmations car, pour elle, « la vérité est tellement mobile ». Elle a déclaré le réel nul et non avenu. A la question « Qu’est ce que la nostalgie ? », elle répond : « C’est le rêve de quelques chose qui n’a pas existé. C’est le rêve d’un rêve ». C’est bien à une sorte de rêve qu’elle nous convoque, à des représentations oniriques de l’enfance, de la féminité, d’animaux, de paysages délabrés, de fêtes foraines, qu’elle met en scène pour nous. Car le support de son travail depuis ses débuts, inaugurés par la photo de mode, c’est la fiction. Elle a besoin de se détacher de la réalité pour mieux l’approcher.

Pour Yohji Yamamoto, 1996© Sarah Moon

Elle dit travailler avec le hasard, que ses photos sont des accidents. C’est le hasard qui l’avait conduite sur le chemin du mannequinat, son premier métier. Elle a d’abord pris pour modèles ses collègues. On les retrouve au fil de l’exposition : Audrey, Theresa, Eva, Kasia, Val… Qu’elles posent pour la Sarah Moon qui remplit une commande par Yohji Yamamoto, Issey Miyake, Comme des Garçons, Vogue, Chanel ou Dior ou pour la Sarah Moon qui se livre, à un travail personnel, les visages ou les corps des « filles » ont un grain tellement spécifique sous l’objectif de l’artiste.  C’est à partir de 1985, date à laquelle son assistant Mike Yavel meurt et où la directrice artistique de Cacharel, Corinne Sarrut, quitte la société, que Sarah Moon oriente son regard au-delà de la mode. 

« Sarah Moon est à la fois une photographe de mode et de l’indémodable, la photographe d’un temps révolu et la photographe d’un avenir inquiétant », résume magnifiquement Dominique Edde dans le beau catalogue de l’exposition. 

La fin des vacances, 2017© Sarah Moon

Les accidents, elle aime les provoquer dans le traitement de ses photos. Avec son fidèle tireur, Patrick Toussaint, qui travaille avec elle depuis toujours, ils ont mis au point un processus de développement de l’image qui amplifie la relation au temps, le brouillage du passé et du présent. La pellicule (pellicula en italien veut dire petite peau) est périssable, dit l’artiste. Elle explique qu’en ne la fixant pas tout de suite, on voit ses déchirures, ses taches. Sarah Moon n’aime pas les images lisses. Elle « déréalise » comme elle l’explique dans un documentaire datant de 1994 : « Je ne témoigne de rien – j’invente une histoire que je ne raconte pas, j’imagine une situation qui n’existe pas – je crée un lieu ou j’en efface un autre, je déplace la lumière – je déréalise et puis j’essaie. Je guette ce que je n’ai pas prévu, j’attends de reconnaître ce que j’ai oublié – je défais ce que je construis – j’espère le hasard et je souhaite plus que tout être touchée en même temps que je vise.»

L’exposition nous présente aussi Sarah Moon cinéaste. Elle a toujours voulu faire des films. Le premier, réalisé en 1990, s’intitule Mississipi One. Il ne fait pas partie des cinq vidéos présentées dans le parcours : Circuss (2002), Le Fil rouge (2005), Le Petit Chaperon noir (2010), L’Effraie (2004), Où va le blanc…(2013), la plupart adaptées de contes populaires qu’elle apprécie particulièrement. « Chez elle -dans ses films en tous cas- nous dit Jean-Claude Carrière, le temps n’est jamais clair, le ciel n’est jamais bleu, mais les nuages d’orage ne sont jamais totalement obscurs. (…) Dans les films de Sarah Moon, il faudrait presque dire qu’il faut regarder ce que l’on ne voit pas. C’est un de ses secrets ».

Le pavot 1997 © Sarah Moon

Laissons le dernier mot à l’homme qui l’a connue mieux que personne, Robert Delpire, son soutien professionnel inconditionnel, son mari durant quarante-huit ans, disparu en 2017, à qui Sarah Moon dédit une salle dans le parcours des collections permanentes du Musée d’art Moderne : « …Il y aura toujours dans ses photographies une délicatesse qui n’est que elle. Il n’y aura ni mièvrerie, ni complaisance dans ce regard qu’elle pose sur les femmes. Et elle sera toujours éblouie qu’un oiseau vienne, du fond des mers et jusqu’à la fin des temps, regarder son oeil bleu et lui montrer ses plumes. »

Sarah Moon, PasséPrésent 

commissaire de l’exposition Fanny Schulmann

18 septembre 2020 – 10 janvier 2021

MUSÉE D’ART MODERNE DE PARIS `

11, Avenue du Président Wilson, 75116 Paris 
www.mam.paris.fr 

ÂGE TENDRE ET ÂGE MUR, les regards de Sébastien Lifshitz et Laure Adler

Les hasards de l’actualité culturelle nous permettent de partager les regards simultanés d’un documentariste et d’une écrivaine sur deux âges de la vie, l’un dit tendre, l’adolescence, l’autre dit mur, la vieillesse. L’un, Sébastien Lifshitz, nous propose son film Adolescentes; l’autre, Laure Adler, son ouvrage  La voyageuse de nuit. Chacun a mené enquêtes et réflexions sur des périodes  longues, cinq ans pour le premier, quatre ans pour la seconde. Ils nous proposent des constats subtils, délicats, émouvants.

Sébastien Lifshitz réalise des documentaires depuis vingt cinq ans. J’ai découvert son travail en 2012 à la sortie de son film bouleversant, Les Invisibles, qui pose un regard tendre sur des hommes et des femmes, nés dans l’entre-deux-guerres, ayant en commun leur homosexualité qu’ils ont choisi d’assumer dans une société hostile. Le réalisateur a le goût des « êtres en construction », des métamorphoses (il a travaillé sur le travestissement), des transgressions. Choisir de s’intéresser à l’adolescence s’inscrit dans ces questionnements. C’est le moment d’un bouleversant passage entre l’enfance et la maturité : temps de passions, de doutes, de métamorphoses, et aussi de pressions subies à l’école et en famille.

L’idée initiale du réalisateur n’était pas de filmer deux jeunes filles. Son enquête et son casting ont donné une nouvelle orientation à son projet. Il fallait d’abord trouver un cadre, plutôt une ville de province, « un peu neutre et dormante ». Brive, sous préfecture de la Corrèze, 50 000 habitants a été élue. Les proviseurs rencontrés ont aidé Sébastien Lifshitz à constater que les garçons se transforment beaucoup plus lentement que les filles du même âge, puis, le casting a tranché : « Cette consistance des filles était évidente : plus intervenantes, plus drôles, plus parlantes. » Deux ados inséparables se sont imposées, Emma et Anaïs, que Lifshitz filmera pendant cinq ans, depuis leur 13 ans jusqu’à leur majorité. Equipe réduite, sessions de tournage de vingt jours tous les ans : l’apprivoisement progressif et réciproque s’est réalisé au point que les adolescentes et leurs familles « oubliaient » la caméra. Le « contrat » passé avec elles stipulait d’arrêter l’enquête après le Bac, coïncidence avec la fin d’un âge et la plongée dans l’inconnu : « qu’est ce qui va m’arriver ? »

Emma et Anaïs sont aussi amies qu’elles sont différentes. Physiquement d’abord, l’une est ronde, aux cheveux clairs, l’autre est fine et très brune. Socialement ensuite : Anaïs est née dans une famille plutôt déshéritée, ainée de deux frères, l’un handicapé et l’autre bébé au début du film. Ses parents, qui n’ont visiblement pas fait d’études,  sont marqués dans leur chair par la pauvreté : obésité pour la mère, mâchoires « sans dents » pour le père et la mère (comme aurait dit l’un de nos Présidents) et secoués par des épreuves lourdes (incendie de leur maison, dépression de la mère…). Emma évolue dans le milieu de la moyenne bourgeoise, mère fonctionnaire aux impôts, père commercial. Le père n’est pratiquement jamais là. Moins de difficultés en apparence que la famille d’Anaïs, mais joli creuset névrotique tout de même !

Emma et Anaïs sont devenues pour le réalisateur ses « Demoiselles de Brive ». Mais contrairement au film de Jacques Demy, nous ne sommes pas dans la fiction. Nous accompagnons la vie de ces femmes en herbe dans leurs quotidiens, celui de la famille, de l’école, des copains. Nous suivons leurs joies et leurs problèmes, la légèreté et la gravité de leurs questionnements concernant leurs études, leurs amitiés, leur sexualité…

Le déterminisme social est l’un des grands axes du film, plus politique qu’il n’y parait. La pression de la mère d’Emma sur sa fille au sujet de sa réussite scolaire et sociale est insupportable (y compris pour nous, spectateurs). Elle conduit la belle jeune fille brune à un manque de confiance en elle et à une certaine fragilité. Inversement pour Anaïs, toutes les étapes de réussites dans sa scolarité sont des occasions de fierté et d’une belle solidarité familiale.

Des événements politiques majeurs vont faire irruption dans le film et dans la vie des protagonistes : les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, celui du Bataclan jusqu’à l’élection d’Emmanuel Macron. La déception d’Anaïs et de son père face à l’échec de Marine Lepen (« On est foutus, c’est le « bourge » qui a gagné ») en dit long sur la France dans laquelle nous vivons.

Mélange de moments très drôles et d’émotion, Adolescentes est une réussite. La générosité du réalisateur est sans limites puisque c’est lui qui témoigne de sa gratitude envers ses sujets filmés : « Toutes ces rencontres de cinéma sont pour moi des rencontres essentielles qui m’ont changé et m’ont fait grandir ».

Nous quittons les deux heures quinze du film et les deux jeunes filles avec peine tant nous nous sommes attachées à elles. Mais rassurées : elles ont, à 18 ans, atteint les objectifs qu’elles s’étaient fixés, en accord ou non avec leurs familles : Anaïs travaillera auprès de personnes âgées, Emma va intégrer une école de cinéma à Paris.

Laure Adler a entrepris avec son dernier livre une réflexion personnelle sur la question de « l’âge », nourries de références littéraires, artistiques et philosophiques, d’observations nées de rencontres avec des gens connus ou non et de son expérience vécue auprès de ses parents. A l’âge de 50 ans, elle avait compris qu’elle abordait une nouvelle page de sa vie, qu’elle avait vécu plus longtemps qu’elle ne vivrait. La mort de trois amies plus jeunes a précipité ses réflexions, elle qui avait publié en 2013 un roman intitulé Immortelles, sur la jeunesse et l’amitié féminine. 

photo © Bertrand Gaudillere / item

Laure Adler a aujourd’hui 70 ans. La voyageuse de nuit peut se lire comme un manifeste pour réhabiliter ce moment de la vie, intitulé vieillesse, comme un âge noble, voire de plaisir et de liberté, si nous savons le vivre. La vieillesse serait honteuse, obscène, triste, un naufrage ? « L’expérience de l’âge peut donner encore plus le goût de vivre », répond Laure Adler. Avancer en âge peut être joyeux et source de bonheur.

L’auteure pense à Françoise Héritier et Oliver Sacks qui, tous deux en pleine conscience de leurs jours comptés, décident de vivre les moments qui leurs restent dans la Gratitude et non le renoncement, en repensant à ce qui constitue Le Sel de vie. Ou à l’écrivaine Dominique Rolin qui découvre la vieillesse comme le moment où l’on s’accepte enfin. Agnès Varda, Annie Ernaux, Stéphane Hessel, Edgar Morin, Nathalie Sarraute, Mona Ozouf, Louise Bourgeois, Pierre Soulages, Marguerite Duras, Claude Régy sont quelques unes des figures emblématiques  rencontrées par l’auteure, dont les expériences et les pensées nourrissent l’optimisme du livre. Mais c’est principalement à Simone de Beauvoir et à son ouvrage La Veillesse, que Laure Adler veut rendre hommage : « Moi je suis devenue une autre, alors que je demeure moi-même » a écrit la philosophe, ouvrant ainsi à l’écrivain le chemin de sa réflexion actuelle.

 Son livre témoigne de l’un des tabous qui colle à la vieillesse : celui de la sexualité. Elle rappelle que Georges Sand en son temps ou Benoite Groult, plus près de nous, ont pratiqué l’amour physique comme « panacée pour ne pas se sentir vieillir ». Jane Fonda a attendu 80 ans pour « fermer boutique » et Noëlle Châtelet a choisi la forme romanesque pour décrire une femme de 70 ans qui tombe amoureuse. « L’amour physique est bien plus efficace -et agréable !-que tous les liftings » conclut l’auteure.

Son ouvrage est aussi un grand coup de gueule, d’indignation contre ce que la société fait vivre aux séniors en tentant leur invisibilité, en les « mettant aux abris », en les isolant. Pour avoir beaucoup fréquenté des EHPAD en rendant visite à ses parents et pour l’enquête du livre, Laure Adler a constaté la priorité de rentabilité mise en oeuvre par certains établissements, leurs prix prohibitifs qui ruinent des familles et le peu de considération témoigné au personnel soignant, mal payé et sans moyens. Le grand âge est également un problème politique. 

« On peut prendre sa « revanche » au moment de sa vieillesse », conclue l’auteure. « Les contraintes conscientes ou semi-conscientes disparaissent progressivement laissant l’imaginaire prendre le dessus. On se fait de plus en plus confiance. Le sentiment de ne plus avoir d’âge donne des ailes, on n’a plus de compte à rendre qu’à soi-même. On a le sentiment de défier le cycle de la vie, de nos vies ». 

Âge tendre et âge mur…Deux moments de passage, cruels ou merveilleux…

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ADOLESCENTES, de Sébastien Lifshitz,  2019 / 2H15 

LA VOYAGEUSE DE NUIT, de Laure Adler, Grasset, 2020, 224 pages

Yiddish de Nurith Aviv

Migle Anusauskaite
Avrom Sutzkever

 

 

 

 

« Enfant à Tel Aviv, j’entendais parler le yiddish un peu partout. Cette langue différente mais si proche de l’allemand suscitait chez les juifs allemands qui m’entouraient, un certain mépris. Ils la considéraient comme un jargon. Et à l’école le yiddish était maudit car plus que toute autre langue il représentait l’exil, et la mort. Mais dans cette langue, où dialoguent l’allemand, l’hébreu, l’araméen, les langues slaves et romanes, a pu voir le jour, entre les deux guerres, une poésie étonnante. » 

TalHever-Chybowski
Yehoyesh

 

 

 

 

 

C’est avec ce préambule que Nurith Aviv nous présente son nouveau rendez-vous, passionnant comme chacun de ses films. La langue est au coeur du travail de documentariste qu’elle mène depuis vingt ans après avoir été directrice de la photographie pour René Allio, René Ferret ou Agnès Varda. Citons parmi les quatorze documentaires qu’elle a réalisés Signer (2017) qui nous plongeait dans la beauté de la langue des signes, Traduire (2008), Langue sacrée, langue parlée (2004), D’une langue à l’autre  (2002), Vaters land/Perte (2001).

Valentina Fedchenko
Moyshe-Leyb Halpern

À son dernier opus, intitulé sobrement Yiddish, Nurith Aviv a hésité à  donner un sous-titre. Ell avait pensé à Sept poèmes en yiddish. Son propos est de nous faire entrer dans la poésie de l’entre-deux guerre, portée alors par de jeunes poètes qui avaient, pour la plupart, fait le choix d’écrire en yiddish à une période où cette langue était en pleine éclosion en Europe orientale. « La poésie de ces années était universelle et intimiste à la fois, en relation avec tous les courants littéraires et artistiques de l’époque. {Les poètes} étaient polyglottes et se déplaçaient d’un pays à l’autre. Le “Yiddishland” n’était pas un pays, mais une langue. »

Raphaël Koenig
Peretz Markish

Pour affirmer la beauté et l’actualité de cette poésie, Nurith Aviv est allé à la rencontre de sept jeunes gens, trois hommes et quatre femmes, pour qui le yiddish est une passion. Certains sont juifs, d’autres pas. Aucun n’avait le yiddish pour langue maternelle ni ne l’entendait à la maison. Il n’y a pas nostalgie dans l’intérêt qu’ils portent à cette poésie écrite en yiddish mais, bien au contraire, ils puisent dans cette langue une source d’énergie et de révolte, tout comme les poètes dont ils ont choisi de nous parler.  

Lila Thielemans
Anna Margolin

« Pour les jeunes gens de mon film, qui ont à peu près l’âge des poètes dont ils parlent, cette poésie écrite avant la Shoah est une proposition de récit au-delà du seul souvenir de la destruction. C’est la poésie comme forme de résistance contre les voix de l’intolérance. », précise Nurith Aviv.

Dory Manor
Celia Dropkin

Le film est construit autour de sept entretiens et de sept poèmes. La réalisatrice a demandé à chacun de choisir un texte emblématique. Les poèmes signés Yehoyesh,  Moyshe Leynhalpern, Peretz Markish, Anna Margolin, Celia Dropkin, Avrom Sutzkever ou Deborah Vogel sont dits en yiddish simultanément à leur traduction (signées Arnaud Bicard et Batia Baum) qui  défilent à l’écran. Profitons de cette mise à l’honneur de cette langue longtemps ignorée, oubliée ou dépréciée pour saluer l’extraordinaire travail accompli par Rachel Ertel depuis des années pour porter au public français nombre d’auteurs yiddish.

Les entretiens, tournés à Berlin, Paris, Tel Aviv, Vilnius et Varsovie, ont été réalisés en yiddish pour trois d’entre eux, en hébreu dans deux cas, en français et en anglais pour les autres. Chaque témoignage nous conduit sur le chemin singulier de ces jeunes gens érudits vers le yiddish : quête de leur identité juive pour certains, réhabilitation d’une langue méprisée pour d’autre, d’une « langue de l’ennemi » explique l’israélien Dori Manor, car la langue cosmopolite, langue de la diaspora et non celle de l’idéal fort israélien, langue qui représente la partie vivante de la culture polonaise pour Karolina qui veut comprendre ce qu’on lui avait caché.

Karolina Szymaniak
Debora Vogel

Nurith Aviv a mis au point un cadre semblable pour chaque entretien : ses interlocuteurs nous font pénétrer dans leur propre maison. En hébreu la maison se dit Bait , mot qui signifie également une strophe. « C’est comme si, en entrant chez eux, on entrait dans une strophe de poème », nous invite la cinéaste.

Yiddish, un film de Nurith Aviv, 60 minutes, 2019

Au cinéma Les 3 Luxembourg, 67 rue Monsieur le Prince 75006,

À partir du 11 mars.

Plusieurs séances sont suivies de rencontres avec la réalisatrice et des invités.

Informations à retrouver sur le site nurithaviv.free.fr

Les nuits de Marie Bovo

« Photographier la nuit implique l’usage de la pause longue, et l’une des particularités de la pause longue c’est d’ajouter du temps à la mesure de la lumière », précise la photographe Marie Bovo en forme d’introduction à la superbe exposition, judicieusement intitulée Nocturnes, qui lui est consacrée à la Fondation Henri Cartier Bresson en collaboration avec la galerie kamel mennour.

Marie Bovo, née en 1967 en Espagne, est devenue française et vit à Marseille. Son travail a déjà fait l’objet de nombreuses expositions en France et à l’étranger. Elle fut nominée aux Infinity Awards par l’International Center of Photography à New York en 2016. 

35 tirages de grand format nous sont proposés rue des Archives, regroupés en cinq séries différentes qui nous font voyager à Marseille, à Alger, en Afrique….La technique particulière de la photographe produit des couleurs contrastées et denses qui illuminent l’ambiance nocturne commune à chaque photo, convoquant un réalisme saisissant mêlé d’une poésie envoutante des lieux, tous, ou presque, désertés par les humains.

La voie de chemin de fer, 07h00, 25 février 2012
© Marie Bovo, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

La voie de chemin de fer, série réalisée au fil de quatre mois en 2012 aux Arnavaux à Marseille, témoigne de la clandestinité d’un camp de Roms. Saisies aux heures où les habitants dorment, les photos restituent des traces de vie : des bouts de tissus aux couleurs magnifiques -rebuts de vêtements usés ou abandonnés- morceaux de tapis, vieux jouets, chaussures enlevées à la va-vite, assiettes aux restes de nourriture…Le souci d’invisibilité du camp se lit à travers la solitude de ces objets oubliés par des vies du voyage. 


En Suisse, le Palais du Roi, 22h45, 21 février 2019
© Marie Bovo, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

En Suisse, le Palais du roi, est, comme son nom ne l’indique pas, situé à Marseille. Marie Bovo est parvenue à conserver la mémoire d’un lieu aujourd’hui disparu, un kebab qui restait ouvert de 7 heures à 2 heures du matin. L’unique salle de ce « fast-food » était décorée de céramiques superbes que la ville de Marseille avait inscrites au patrimoine, exigeant qu’elle ne soient pas détruites après la revente du lieux. Elles ont été recouvertes.

Alger, 22h05, 9 novembre 2013
© Marie Bovo, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Alger est un ensemble saisissant : Marie Bovo nous invite sur les petits balcons d’un appartement de la ville où elle a séjourné en 2013. La force des lumières extérieures de la nuit révèlent celles du carrelage intérieur. La photographe nous a entrainés avec elle, à l’embrasure de ces fenêtres ouvertes sur la ville, nous rappelant curieusement des tableaux de Matisse.

 

Cours intérieures, 23 avril 2009
© Marie Bovo, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

Face aux photos d’Alger, nous revenons à Marseille dans un ensemble de Cours intérieures dont Marie Bovo a choisi de renverser notre perception : c’est de l’intérieur de la cour que nous découvrons le ciel bleu nuit que les immeubles encadrent, comme si nous étions allongés par terre, les yeux ouverts pour admirer un azur nocturne décoré par le linge qui sèche entre les fenêtres. Etourdissant.

 

Evening Settings, Lundi 20h16, saison des pluies
© Marie Bovo, Courtesy the artist and kamel mennour, Paris/London

La série consacrée au village de Kasunya, au Ghana, la plus importante en nombre de photos, est la plus « picturale ». La photographe s’est attachée au Evening Settings, la mise en place des objets nécessaires aux repas qui vont être pris dans les cours devant les maisons. « Ici se déroule la vie quotidienne : cuisiner, laver, manger…Pilon, mortier, petits tabourets de bois, bassines d’aluminium, brasero rougeoyant de feu, couteaux, assiettes, vêtements se mêlent à des objets contemporains occidentaux, des téléphones portables, des artefacts en plastique de tous genres, souvent fabriqués en Chine » nous explique Marie Bovo qui aime raconter les photos qu’elle présente.

Pour compléter le magnifique parcours dans son travail photographique, il faut s’arrêter sur deux vidéos qu’elle a réalisées, en particulier La Voie Lactée, dix minutes incroyables où nous suivons le parcours du lait qui a débordé d’une casserole pour se répandre dans les rues de Marseille, jusqu’au port…

Hospice La Maison de Nanterre, France, 1978 © Martine Franck / Magnum Photos

Visages en noir et blanc contrastent avec Nocturnes lorsque nous arrivons dans la dernière salle pour retrouver avec plaisir une série de portraits réalisés par Martine Franck, réunis sous le titre Face à face.  « Les yeux et les mains sont pour moi ce qu’il y a de plus révélateur ; pas de flash, la lumière ambiante et une bonne dose de silence », révèle-t-elle pour définir la méthode de son regard photographique, qualifié de « regard amical » par Robert Doisneau. Figures célèbres ou anonymes, on aime retrouver des portraits devenus iconiques comme ceux d’Albert Cohen ou d’Ariane Mnouchkine et bien d’autres, illustrations presque vivantes de la vie intellectuelle et artistique du XXème siècle. Martine Franck avait une prédilection pour les visages d’hommes et de femmes marqués par le temps, plus que pour les sujets jeunes (hormis la superbe photo d’un écrivain qui n‘a pas eu le temps de devenir vieux, Hervé Guibert). Féministe convaincue, l’épouse d’Henri Cartier-Bresson déclarait dès 1979 : « Faire évoluer l’image de la femme âgée, ce serait modifier celle de la femme en général ; cela suppose une révision de son image dans la publicité, la presse et les livres scolaires ». Plus de quarante ans plus tard, cette proposition a-t-elle été entendue ? 

Marie Bovo Nocturnes / Martine Franck Face à face

DU 25 FÉVRIER AU 17 MAI 2020

Fondation HCB

79 rue des Archives – 75003 Paris 

henricartierbresson.org

HISTOIRE D’UN REGARD

 

Au commencement, il y a deux images : l’une est l’ultime photo de ses fillettes, Marjolaine et Clémentine, âgées environ de 7 ans et 2 ans et demi, prise par le photographe Gilles Caron quelques mois avant sa disparition en 1970; l’autre image est celle d’un dessin du peintre Clotilde Vautier, qui représente ses filles, Mariana Otero et sa soeur, à peu près au même âge que les petites filles Caron, à peu près dans les mêmes attitudes. Gilles et Clotilde ont tous deux été arrachés à la vie à l’aube de leurs 30 ans.     

Coïncidences. Disparitions. Un père pour les unes, une mère pour les autres.

Conditions troubles de leurs morts respectives, même si les histoires sont très différentes.

HISTOIRE D’UN REGARD de Mariana Otero

« Ces photos, cet écho étaient comme un appel, une invitation à faire un film », confie la réalisatrice Mariana Otero qui se rapproche de la femme de Gilles Caron, Marianne, et de ses filles. Très vite, la famille accepte de mettre à sa disposition un disque dur contenant 100.000 photos et un accès à 4000 rouleaux de pellicule. En toute confiance et en toute liberté d’utilisation.

« Déchiffrer des images pour révéler au travers d’elles la présence de celui ou de celle qui les avait faites, était une démarche que j’avais déjà explorée dans le film sur ma mère Histoire d’un secret (2003). Ce nouveau film est né de ce même désir : faire revivre un artiste à partir des images qu’il laisse et exclusivement à partir d’elles. » 

HISTOIRE D’UN REGARD de Mariana Otero

Avec l’aide de son co-scénariste, Jérôme Tonnerre, Mariana va s’immerger dans les images et procéder à un classement méthodique. Et petit à petit comprendre qu’elle ne va pas faire un film sur une disparition ou un biopic du photographe. Et décider d’une forme : elle va mener une enquête à la première personne, se mettant en scène, sur les traces de Gilles Caron à qui elle s’adresse en voix off, donnant, à travers le « tu » la sensation de la présence du photographe. « Comme dans mes films précédents, il s’agissait pour moi de comprendre l’autre en me plongeant dans son regard et sa manière de voir le monde {…} J’ai eu envie que ma subjectivité et mon enquête sur Caron soient présentes dans le film à travers des scènes et à travers mon récit. » 

Mai 68 -manifestation CGT
Place de la République. © Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

Ce récit nous immerge au cœur du travail photographique de Gilles Caron. Mariana Otero a choisi de faire revivre sur grand écran des reportages majeur du photo-journaliste, dont certains sont devenus iconiques, sans que le grand public ne connaisse forcément l’identité du photographe trop tôt disparu.

Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, 6 mai 1968
© Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

La réalisatrice commence son enquête avec une photo devenue une sorte de symbole de Mai 68, celle où Daniel Cohn-Bendit fait face à un CRS, avec un regard ironique qui exprime toute la force de ses convictions. En parcourant les planches contacts, en reconstituant les étapes des angles successifs de ses instantanés, elle comprend comment le photographe a réussi à trouver son meilleur point de vue : « C’est en prenant le risque de s’éloigner du sujet qu’il trouve sa photo. Et c’est tellement passionnant là, que je sais que je tiens le film ». Mariana veut  « rendre sensible la trajectoire du photographe: trajectoire d’abord physique comme dans le cas de la séquence autour de la célèbre photo de Cohn-Bendit mais aussi trajectoire mentale, intérieure ».

Jane Birkin et Serge Gainsbourg, tournage du film “Les chemins de Katmandou » d’André Cayatte, janvier 1969, © Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

Nous revivons ensuite le reportage paru dans Paris-Match qui a fait connaître Gilles Caron et participé à la renommée de l’Agence Gamma (qu’il avait co-fondée en 1966 avec Raymond Depardon, Hubert Henrotte, Jean Monteux et Hugues Vassal) : l’entrée de l’armée israélienne à Jérusalem pendant la guerre des Six Jours en juin 1967. Simultanément ou presque, le photographe, de retour à Paris, couvre une « première » à l’Olympia et nous explique que saisir la bonne image de Johny Hallyday et Sylvie Vartan, de Catherine Deneuve, Mireille Darc ou Claude François, pour la vendre le lendemain à Ici Paris ou France – Dimanche, est éventuellement un challenge aussi difficile que couvrir la guerre des Six Jours ! « Il faut trouver chaque fois la petite histoire », dit-il à propos de ces photos people.

Emeutes du Bogside, Aout 1969, Irlande du nord, Ulster, Londonderry
© Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

Cette réflexion n’est pas anecdotique finalement, car, « trouver la petite histoire », ça veut dire construire un récit avec ses photos. Qu’il s’agisse de reportages sur les « théâtre de la guerre », de photos de tournages de films ou de mode, de portraits d’acteurs, d’enfants, d’étudiants ou d’hommes politiques, Gilles Caron nous raconte des histoires humaines avec une force et une présence que le cadre cinématographique de Mariana Otero amplifie. La « petite histoire » rejoint souvent, portée par l’humanité de son regard, la grande Histoire.

Soldat Américan, guerre du Vietnam
Janvier 1967, Vietnam
© Gilles Caron/Fondation Gilles Caron

La réalisatrice nous guide ensuite sur les déplacements de Caron au Vietnam au cours de la bataille très dure de Daktu (novembre 1967) puis, tout au long de l’année 1968 pendant laquelle, outre les événements de Mai en France, Gilles Caron couvre le tournage du film de François Truffaut Baisers Volés, mais surtout effectue trois séjours au Biafra, dont l’un avec Raymond Depardon. Ses photos puissantes, terribles, à la limite du soutenable, d’enfants décharnés par la famine, aux regards aussi vides qu’intenses, témoignent d’un péril humanitaire majeure. Pourtant, c’est à ce moment là qu’il commence à se poser la question du rôle du photographe face à la misère humaine, à soulever des interrogations éthiques sur le photo-reportage et ses contradictions : où s’arrête l’urgence d’informer si on laisse mourir de faim des enfants sans agir ? Après le conflit nord-irlandais qu’il documente en 1969, il part au Tchad en janvier 1970 où il sera fait prisonnier avec Raymond Depardon et Michel Honorin pendant un mois. Il n’en peut plus. Il part tout de même au Cambodge quelques mois plus tard et n’en reviendra jamais. Il avait confié à l’un de ses collègues reporter quelques mois avant de partir : « Faut que j’arrête…J’ai pris trop de risques…je suis marié, j’ai deux enfants, je veux les voir grandir. Non, je ne peux pas continuer comme çà ». Il a disparu le 4 avril 1970 sur la route n°1 qui relie le Vietnam au Cambodge, dans une zone tenue par les Khmers rouges de Pol Pot.

Parions que ce magnifique documentaire, adossé au travail de la Fondation Gilles Caron mené par Marjolaine Caron-Bachelot et Louis Bachelot, rende au grand photographe qu’est Gilles Caron, la présence qui lui est due aux yeux du public et dans l’histoire de la photographie.

Histoire d’un regard, à la recherche de Gilles Caron

un film de Mariana Otero

France – 1h33 – 2019

en salle depuis le 29 Janvier

Claudine Nougaret, Dégager l’écoute

 

Claudine Nougaret , Film Paris, 1997 Raymond Depardon ©Magnum Photos

« Je fais du son pour une image mais il faut que l’image laisse du temps au son ». C’est ainsi que Claudine Nougaret présente son travail d’ingénieure du son, dont elle fut l’une des pionnières en France. La BnF lui consacre une exposition intitulée  Dégager l’écoute depuis le 14 janvier.

Claudine Nougaret et Raymond Depardon, Film Délits flagrants, Paris, 1994, Raymond Depardon ©Magnum Photos
Claudine Nougaret, Film Journal de France, 2012 ©Palmeraie et désert

Le nom de Claudine Nougaret est depuis plus de trente ans indissociable de celui de Raymond Depardon dont elle est devenue la partenaire, elle au son, lui à l’image. « J’ai la chance que Raymond soit un homme d’image qui écoute », se réjouit-elle.  Leur collaboration remonte à 1987, à l’occasion du film Urgences consacré à l’accueil des « personnes en souffrance psychiatriques » à hôpital de l’Hôtel-Dieu à Paris. Depuis, tous les films de Raymond Depardon sont le fruit de leur duo artistique, consolidé par la fonction de productrice occupée par Claudine Nougaret pour chaque tournage.

Claudine Nougaret, désert du Mali, 1986 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Venue au son après des études de musicologie, Claudine Nougaret a compris que « les sons de la vie peuvent devenir une musique ». Cette révélation a guidé son envie de « restituer les sons de la vie » et de se spécialiser dans le son direct au cinéma. Sa première vraie expérience professionnelle s’est réalisée à l’âge de 24 ans sur le film d’Eric Rohmer Le rayon vert, alors que la profession était encore majoritairement masculine.

Claudine Nougaret,
Film La captive du désert, Niger, 1989 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Chaque film documentaire de Raymond Depardon et Claudine Nougaret est une plongée, que ce soit dans les profondeurs du monde rural (Profils paysans, La vie moderne), à la rencontre du quotidien des Français (Les Habitants), aux coeurs d’institutions rarement montrées de l’intérieur tels tribunaux, hôpitaux, établissements psychiatriques ou commissariats (on pense à Délits flagrants, 10ème chambre, instants d’audience ou 12 jours) mais aussi sur le continent africain (Afriques, comment çà va avec la douleur, Empty qarter, La Captive du désert) ou à travers le monde (Donner la parole). Ils se sont, entre autre, attachés à composer un portrait visuel de la France à travers « le récit des personnages filmés  comme un texte sacré ». 

Claudine Nougaret et Sandrine Bonnaire, Film La captive du désert, Niger, 1989 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Au delà de l’image, le son, les langues, la parole, la voix sont les matières constitutives de leurs films qui ont déterminé l’exposition de la BnF, née de la rencontre de Claudine Nougaret avec Gabriel Bergounioux, sociolinguiste, directeur du Laboratoire Ligérien de Linguistique (LLL). La bande son du film Les Habitants est devenue pour ce chercheur une formidable source pour étudier le français parlé.  

Matériel de tournage de Claudine Nougaret et Raymond Depardon. Utilisé pour le film Urgences année 1987 Raymond Depardon ©Magnum Photos

Comment faire une exposition sur le son ? Sans doute rien de plus difficile au risque d’être trop technique (ce volet d’analyse scientifique de la parole est toutefois présenté). L’exposition propose d’une part un film spécialement réalisé pour l’occasion par Raymond Depardon et Claudine Nougaret qui nous permet de comprendre leur travail de l’intérieur, l’extraordinaire intrication de l’image et du son dans leur oeuvre et nous découvrons d’autre part du matériel de tournage, de nombreuses photos et des affiches qui retracent leur parcours commun. 

Claudine Nougaret, Paris,1987 Raymond Depardon©Magnum Photos

Nous revisitons ainsi l’histoire de leur aventure magnifique, l’histoire d’un couple de travail et d’un couple dans la vie, d’une histoire d’amour, d’un engagement absolu. Le grand mérite de Dégager l’écoute est justement de dégager le nom de Claudine Nougaret, jusque là recouvert pour le public par celui du grand photographe et réalisateur qu’est Raymond Depardon. 

Le couple a fait don à la BnF de leurs archives filmiques et sonores, laissant ainsi « une trace de la façon de parler de 1975 à nos jours (…). Toute une mémoire française » précise Claudine Nougaret.

Claudine Nougaret, dégager l’écoute. Le son dans le cinéma de Raymond Depardon.

Jusqu’au 15 mars 2020, BnF François Mitterrand/Galerie des donateurs.

www.bnf.fr

[Ʒaklin] Jacqueline, Ecrits d’Art Brut

Avant les mots, des branches qui bruissent dans le noir. On ne sait pas tout de suite s’il s’agit d’une projection ou de vraies banches qui s’agitent. Petit à petit, on comprend que ces fagots de petit bois sont manipulées par un homme, lui même enfermée dans une cage sur la scène.

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

Et un amas de tissus multicolores commence à bouger. Un être géant, un ogre, un Ubu ou un Pantagruel (personnages que l’acteur a incarnés), émerge et dit : « J’ai eu trois maris, j’ai eu des trillions des billions d’enfants, entre autres une portée de 400. L’aîné s’appelle “Hurteran”. […] Ils sont en bas dans les bas-fonds, où on leur fait supporter des vices monstrueux. Ils ont le toupet de prendre mes enfants, de les cuire en pain et de me les donner à manger. […] Je suis le commencement du monde et j’ai vécu des siècles. »

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

L’homme dans la cage est le musicien Philippe Foch, l’homme aux tissus est le comédien Olivier Martin-Salvan. Ensemble, ils nous proposent un dialogue entre des mots et des sons, les mots étant eux même quelquefois seulement des sons dont la musicalité peut recouvrir le sens.

Olivier Martin-Salvan a été inspiré par l’ouvrage de Michel Thévoz, Ecrits bruts, publié initialement en 1979. Ces textes, issus de la collection d’Art brut de Lausanne, écrits par des auteurs réputés marginaux, enfermés pour la plupart, des fous désigneront certains, disent la nécessité, voire l’urgence à exprimer souffrance et désespoir. Langue souvent inventée, en dehors de la syntaxe dominante, elle produit une étrangeté, une violence et une poésie qui ne pouvait que séduire un comédien qui a rencontré la force des mots avec Valère Novarina dont Olivier Martin-Salvan fut l’un des interprètes de prédilection ou François Rabelais dont la fréquentation lui a permis « un voyage dans les possibilité de notre langue et notre esprit ».

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

Enumérations, jeux de mots, obsessions, douceur, cris, brutalité, répétitions, trivialité…. Le rythme des mots, toujours en écho à la création sonore exceptionnelle de Philippe Foch, nous envoute, nous surprend, nous dérange. « Nous sommes les témoins de ces textes inconnus qui font leur chemin tout seuls, nous sommes simplement des « marieurs », des laborantins qui font se rencontrer les matières sans qu’on ait anticipé les réactions qu’ils ont entre eux. Notre tâche est de donner à voir et à entendre ces choses mystérieuses », nous prévient Olivier Martin-Salvan en préambule.

« Il faut faire tourbillonner les fantômes », précise-t-il, comme ambition suprême à laquelle ce spectacle doit tendre. Il y parvient. 

S’ils sont deux sur scène, ce spectacle est aussi la réussite d’une équipe. La scénographie de Clédat & Petitpierre est ingénieuse avec cette sorte de cage à musique au centre du dispositif, refuge du musicien et de ses instruments les plus divers (tambours, plaques de métal, cordes, gongs, peaux, pierres sonnantes, végétaux etc…), peut être une « station centrale comme symbole d’un réel étriqué ». Les lumières d’Arno Veyrat, à la fois nettes, précises et éventuellement mouvantes, soulignent l’étrangeté souvent hallucinatoire des mots. La collaboration à la mise en scène d’Alice Vannier et le regard extérieur d’Erwan Keravec sont précieux. Le costume conçu par la même équipe que la scénographie est très astucieux : un amoncellement de tissus qui n’est pas sans rappeler les obsessions de Boltanski dans plusieurs de ses installations, successivement couverture, matelas, oripeaux d’un vagabond, toge impériale, houppelande, habille, soutient et protège l’acteur. Il se défait progressivement de couches qui l’encombrent au rythme des textes qu’il nous propose. Seulement revêtu d’un débardeur et d’une jupe, il pourra finalement danser, tel un derviche tourneur, dans un mouvement où l’on sent que plus rien ne peut entraver sa liberté, ni les habits, ni les mots.

« Dans ces textes on est toujours au bord de quelque chose. On est en empathie et on ne peut être qu’interloqué par ces gens en souffrance. L’engagement physique reste essentiel, le corps est poussé dans ses retranchements aux frontières de la transe. Il s’agit pour le spectateur de faire une expérience puissante ». Merci à Olivier Martin-Salvan, acteur magnifique, de nous convoquer à ce voyage qui nous habite longtemps. Il hisse ces textes « bruts » à un art littéraire que peut-être seul le théâtre peut donner à entendre.

Jacqueline [ʒaklin], écrits d’art brut de Olivier Martin-Salvan

du 10 au 15 janvier dans le cadre du festival Les Singuliers au Centquatre, Paris ; les 28 et 29 janvier à la Maison de la Culture de Bourges, les 4 et 5 février à la Scène Nationale du Sud-Aquitain à Bayonne, du 12 au 15 février à la Comédie de Saint-Etienne, le 29 février au Forum de Meyrin, le 3 mars au TNB de Rennes, du 12 au 14 mars au Lieu unique, Nantes, du 20 au 28 mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 19 mai au Théâtre de Cornouaille à Quimper.

PROXIMA

Proxima, le troisième long-métrage d’Alice Winocour, nous entraîne dans les complexités d’une double séparation : celle d’une mère avec sa fille et celle d’une astronaute avec la Terre.

L’astronaute et la mère sont une même personne : Sarah Loreau, interprétée par la lumineuse Eva Green, bien loin des sophistications d’une James Bond girl ou des ambiances gothiques de Tim Burton. Nous la rencontrons au moment où elle commence sa préparation pour une mission vers Mars qui durera un an.

Sarah élève seule sa fille de huit ans, Stella, la bien nommée. L’imminence de son départ précipite une organisation à mettre en place : Stella habitera chez son père, Thoma, astrophysicien au siège de l’Agence spatiale européenne (ASE) à Cologne. Ces bouleversements sont tout aussi inquiétants pour Thoma (sous les traits du grand acteur de théâtre allemand Lars Eidinger), dont le travail est jusque là la priorité, que pour Sarah et Stella dont la relation fusionnelle rend l’idée de séparation inconcevable.

Nous entrons de plain pied dans les entrainements physiques et mentaux très impressionnants des trois astronautes, Sarah faisant équipe avec un américain, Mike, interprété par le séduisant quoique inquiétant Matt Dillon et un russe, Anton, à qui l’acteur Alexei Fateev (vu dans le beau film Faute d’amour de Andréï Zviaguinstev) offre son humanité et sa poésie. Le film est tourné dans les vrais lieux de ces préparations, au centre d’entrainement de Cologne (base de l’ASE), dans la ville de Star City près de Moscou et au cosmodrome de Baikonour d’où s’élancent toutes les fusées du monde. A la différence des fictions (essentiellement américaines) qui  choisissent l’espace comme sujet, ce ne sont pas ici les difficultés en vol auxquelles nous assistons mais aux problèmes posés sur Terre avant de la quitter.

Les épreuves physiques soumises aux trois cosmonautes sont restituées admirablement au point de ressentir quelquefois le vertige avec eux ! Les corps humains vont devoir subir de vraies contraintes, excéder leurs limites pour devenir des sortes de mutants, des « space personnes ». Sarah souffre physiquement. Et elle doit se frotter à une autre limite : celle d’être une femme face au machisme ambiant. Le personnage de Mike ne lui épargne rien au début de l’entrainement, méfiant sur ses capacités à être au niveau. Une femme peut-elle être à la fois une mère et une professionnelle de haut-niveau ? La réalisatrice révèle dans une interview qu’à l’ASE les hommes cosmonautes parlent fièrement de leurs enfants alors que leurs collègues femmes ont tendance à les cacher, craignant d’être dé-crédibilisées.

Sarah ne cache pas son attachement à sa fille, au risque de fragiliser sa position. Parallèlement à son dur entrainement , elle doit la préparer à leur séparation et se préparer à la quitter pendant un an. Wendy (jouée par Sandra Hüller qu’on avait découvert dans Toni Erdmann) est là pour aider à ce passage. En choisissant, à travers le personnage de Sarah, de montrer qu’une femme est capable d’allier deux « métiers », mère et cosmonaute, Alice Winocour revendique une position féministe. Et avoir penser à Eva Green pour incarner cette superwoman, cette héroïne des temps modernes, est la vraie bonne idée.

La réalisatrice a choisi Zélie Boulant-Lemesle parmi 300 fillettes pour interpréter Stella. Elle est une vraie révélation, alliant la fragilité enfantine du personnage à la maturité d’une petite fille hypersensible, trop tôt confrontée au monde des adultes, à qui manque sans doute l’insouciance d’une enfant de son âge. Le couple formé par Sarah/Eva et Stella/Zélie est bouleversant, Eva Grenn trouvant sans doute avec ce film son meilleur rôle.

La mention « séparation ombilicale » figure au protocole de décollage des fusées. Cette notion va prendre tout son (double) sens lors du départ de la navette spatiale. Alors que son père est en larmes, Stella suit avec le sourire l’envol de sa mère vers la réussite de sa mission. Elle ne pleure pas, elle n’est pas triste. Elle est confiante, comme les poulains qu’elle aperçoit depuis le bus du retour galoper en harmonie aux côtés des chevaux adultes. Le cordon est coupé avec sa mère. Stella va pouvoir vivre sa vie d’enfant auprès de son père aimant et rassurant. Elle a grandi dans cette épreuve. Chacun a trouvé son espace, apaisé.

Proxima, un film d’Alice Winocour, France, 106 minutes, en salle depuis le 27 novembre 2019