Doreen, Autour de Lettre à D. d’André Gorz


Laure Mathis et David Geselson, Doreen © Charlotte Corman BD

« Récemment, je suis retombé amoureux de toi une nouvelle fois et je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien […] Nous aimerions chacun ne pas survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que si, par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. » Ainsi se clôt Lettres à D.-Histoire d’un amour, le livre d’André Gorz, paru en 2006, aux éditions Galilée. 

D. a alors quatre vingt deux ans, lui quatre vingt trois. Ils choisissent de se suicider ensemble en septembre 2007.

Elle et lui

Elle, D., c’est Doreen, l’épouse d’André Gorz pendant cinquante huit ans, Doreen Keir, anglaise, rencontrée à Lausanne en 1947. Elle est atteinte d’un mal incurable, l’aracnoïdite. Elle accompagne Gérard/André tout au long de ses aventures professionnelles et de ses recherches, elle est plus qu’une collaboratrice, elle est sa complice intellectuelle: « Aimer un écrivain, c’est aimer qu’il écrive ». Elle n’aura pas d’enfants. 

Lui c’est Gerhart Hirsch devenu Gérard Horst, qui choisit le pseudonyme d’André Gorz (il sera également Michel Bosquet lorsqu’il signera à l’Express). Né en Autriche en 1923, d’un père juif et d’une mère antisémite, naturalisé français, il s’installe à Paris à la fin des années 40 après avoir fait des études en Suisse. Sa rencontre avec Sartre en 1946, un deuxième père, sera déterminante. Après sa collaboration aux Temps Modernes dans les années 60, il fonde, en 1964, le Nouvel Observateur avec Jean Daniel, Serge Lafaurie, Jacques-Laurent Bost et K.S Karol. Ecrivain et journaliste, sa pensée oscille entre la philosophie, la théorie politique et la critique sociale. Penseur de la critique du capitalisme contemporain, il pose la question du sens de la vie et du travail. Existentialiste, autodidacte, anticapitaliste, marxiste d’un type nouveau, il est l’un des artisans de l’écologie politique et de la décroissance.

Laure Mathis, Doreen © Charlotte Corman BD

Une voix à Doreen

David Geselson, dont on avait aimé son précédent spectacle, En Route-Kaddish, aime « travailler sur le réel pour être libre d’en écrire une fiction ». Il découvre les Lettres à D. lorsqu’on lui offre le livre en 2006. 

Il est bouleversé et décide d’en faire un spectacle. Le monologue ne fonctionne pas. Il faut donner une voix à Doreen. Pour la nourrir, il travaille sur les archives que Gorz a déposées à l’IMEC avant sa mort et rencontre des proches. Il faut inventer Doreen sans la trahir. Des « vrais » Doreen et Gérard, David Geselson s’éloignera un peu pour nous donner à entendre à la fois un «vrai couple du siècle dernier » et « un couple auquel on pourrait s’identifier aujourd’hui ». Ses conversations avec Laure Mathis enrichiront les dialogues.

On est à la maison

En haut de l’escalier qui nous mène à la « petite salle » du Théâtre de la Bastille, on est accueilli par les deux acteurs, David Geselson et Laure Mathis. Ils nous invitent à prendre place où l’on veut, dans un espace qui est celui d’un salon où des lampes et des livres sont disposés sur de petites tables, un pick-up nous rappelle qu’on écoutait de la musique en 33 tours. Des fauteuils accueillent les acteurs au niveau de nos chaises, des bibliothèques/bureaux rappellent l’écriture et dominent une grande table où un agréable apéritif nous attend. Nous sommes invités à boire un verre, à feuilleter un exemplaire de Lettre à D que l’on nous distribue. On se sent bien immédiatement dans ce dispositif (de Lisa Navarro) qui rompt avec le rituel théâtral habituel. Tout comme cette manière directe qu’ont les deux comédiens de s’adresser à nous, telle une conversation que chacun entreprend avec une moitié de la salle pour se présenter, pour exposer leurs personnages, en superposant leurs voix. Nous sommes installés chez les Gorz.

Laure Mathis et David Geselson, Doreen © Charlotte Corman BD

Avec eux, avec nous

Pendant une heure quinze, on revit avec eux leur rencontre, leurs rituels, leurs émotions, leurs engagements, leurs engueulades, leurs divergences sur le mariage, sur l’amour, sur la voiture, la lettre radicale et inamicale que Jean-Luc Godard envoie à André après une émission de télévision, les articles de Gorz. Ils aiment parler alternativement en français et en anglais. Ils s’appellent « Chéri (e) ». Comme dans tous les couples, il arrive qu’ils ne s’entendent pas, au sens littéral du terme. Un orage violent viendra couvrir leurs voix. C’est magnifique. On aime les voir danser, rire. On souffre avec eux lorsque Doreen a mal sans jamais se plaindre et que Gérard souffre avec elle. Dans la vraie vie, André Gorz a choisi d’arrêter de travailler à 60 ans pour se consacrer à Doreen, pendant vingt ans, dans leur maison de Vosnon, où il plantera un bosquet de 200 arbres et où ils se suicideront.

Après deux années de tournée, Doreen, autour de Lettre à D. d’André Gorz, revient à son port d’attache, le Théâtre de la Bastille à Paris, où vous auriez pu voir le spectacle en mars 2017. Il vous reste quelques jours pour admirer ce magnifique duo d’acteurs, ce couple que forment David Geselson et Laure Mathis, Gérard et Doreen, qui nous invitent à mieux comprendre le sens de la liberté et de l’amour. Le choix de mourir car, « vivre n’est pas naturel ».

Théatre de la Bastille 

Jusqu’au 30 janvier 2019, à 19h30, samedi 26 janv. 17h et 19h30, relâche le dimanche,  www.theatre-bastille.com

Plus de dates sur  www.altermachine

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2 réflexions au sujet de « Doreen, Autour de Lettre à D. d’André Gorz »

  1. passionnant, je n’en avais jamais entendu parler, faute d’être à Paris, je vais lire Doreen, autour de Lettre à D….. merci

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