LES CONTES CRUELS DE PAULA REGO

La fête, 2003© Copyright Paula Rego

A l’heure où Paris offre au public un programme d’expositions impressionnant, où rivalisent des artistes majeurs tels Picasso à Orsay, Miro au Grand Palais, Basquiat et Egon Schiele à la Fondation Vuitton, Le Caravage à Jaquemart-André, Giacometti chez Dina Vierny, il est tout aussi réjouissant d’aller à la rencontre d’oeuvres ou d’artistes dont la renommée n’était pas encore parvenue jusqu’à soi.

C’est ce que nous propose le Musée de l’Orangerie et sa nouvelle directrice Cécile Debray en consacrant, jusqu’au 14 janvier, la première grande exposition en France à Paula Rego, artiste très reconnue au Portugal, où elle est née en 1935, et en Grande-Bretagne où elle vit depuis plus de cinquante ans.

On entre de plain-pied dans l’univers de l’artiste et c’est un choc.

Snare, 1987 © Paula Rego

L’enfance, l’animal et le conte sont au centre de la soixantaine d’oeuvres exposées, dans lesquelles le réalisme et le fantastique se confrontent sans cesse. 

Formée à Slade School of Arts de Londres où elle a côtoyé Francis Bacon, Lucian Freud ou David Hockney,  femme artiste de l’École de Londres,  Paula Rego séduit et dérange à la fois.

Paula Rego-©Gautier Deblonde.

« Mes sujets favoris sont les jeux de pouvoir et les hiérarchies. Je veux toujours tout changer, chambouler l’ordre établi, remplacer les héroïnes et les idiots ».

Sculptrice et pastelliste, elle s’est plongée, en 1975, dans l’étude des contes et de leurs illustrations au Bristish Museum et à la Bristish Library de Londres. Les dessins Maxfield Parrish, de Benjamin Rabier ou de Grandville vont influencer son travail. 

Little Miss Muffet I, 1989 © Copyright Paula Rego

Si  le conte, les histoires, le jeu se retrouvent au cœur de nombre de ses toiles ou de ses sculptures, telle la série Filles et chiens ou les magnifiques gravures qui illustrent les comptines Nursery Rhymes, la figure enfantine n’y est jamais tout à fait naïve ou innocente. L’artiste occupe t elle la place de l’enfant ? Ainsi hommes, femmes, enfants et animaux se prêtent à des jeux cruels, pervers, inquiétants….

La satire sociale traverse également les histoires de Paula, en témoigne cette représentation énigmatique des Bonnes de Jean Genêt, étrange toile où l’érotisme se mêle aux accusations sociales et politiques.

The Maids, 1987 © Copyright Paula Rego

Les sources et les influences de Paula Rego sont multiples. Autobiographiques pour une part : elle inclut sa propre famille dans ses récits,  en évoquant  frontalement ou de manière détournée la maladie de son mari, en rappellant la figure douce de son père (le triptyque  des Pillowman est incroyable), et en pratiquant régulièrement l’autoportrait. Littéraires ensuite : elle connait les ouvrages de Lewis Caroll, de la Comtesse de Segur, les personnages de Peter Pan ou de Pinocchio (son portrait de de Gepetto sous les traits de son gendre est saisissant). Elle aime Emily Brontë et Jean Rhys. Influences artistiques bien sûr : le réalisme de ses toiles, de ses gravures ou de ses sculptures est empreint du regard porté sur Balthus, Degas, James Ensor, Goya, Gustave Doré, Granville, Odilon Redon ou  Benjamin Rabier. Le parcours de l’exposition est du reste judicieusement jalonné d’oeuvres de ces artistes en contrepoint de celles de Paula Rego.

Dancing Ostriches from Disney’s Fantasia (Triptich, left panel), 1995
© Copyright Paula Reg

Inquiétante et dominante, artiste et animale, la femme est omniprésente dans le travail de l’artiste. « Dog Women » (Femmes-chien) en 1994 ou Dancing Ostriches, en 1995, où des autruches danseuses sont réincarnées en femmes, précèdent cette figure toute puissante de la femme peintre (The Balzac story, 2011), victime et manipulatrice, qui n’a pas besoin de modèle puisqu’elle fait son autoportrait. Lorsqu’il y a modèle, c’est un homme que le (la) peintre brutalise !

The Balzac story, 2011© Copyright Paula Rego

Nous sortons de cette visite ébranlée par la force de ce travail complexe et magnifique. Difficile de qualifier une oeuvre si singulière qui, d’un même regard, provoque malaise et attachement, évoque poésie et réalisme cru, héroïsme et trivialité, suggère folie et tendresse. La réalité baroque et ambigüe de Paula Rego transforme notre regard à la mesure de sa représentation de l’humain et de l’animal, dans une magie et une inquiétante étrangeté. Une révélation.

Jusqu’au 14 janvier 2019

Musée de l’Orangerie
1 Place de la Concorde – Jardin des Tuileries (côté Seine) 75001 Paris

musee-orangerie.fr