[Ʒaklin] Jacqueline, Ecrits d’Art Brut

Avant les mots, des branches qui bruissent dans le noir. On ne sait pas tout de suite s’il s’agit d’une projection ou de vraies banches qui s’agitent. Petit à petit, on comprend que ces fagots de petit bois sont manipulées par un homme, lui même enfermée dans une cage sur la scène.

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

Et un amas de tissus multicolores commence à bouger. Un être géant, un ogre, un Ubu ou un Pantagruel (personnages que l’acteur a incarnés), émerge et dit : « J’ai eu trois maris, j’ai eu des trillions des billions d’enfants, entre autres une portée de 400. L’aîné s’appelle “Hurteran”. […] Ils sont en bas dans les bas-fonds, où on leur fait supporter des vices monstrueux. Ils ont le toupet de prendre mes enfants, de les cuire en pain et de me les donner à manger. […] Je suis le commencement du monde et j’ai vécu des siècles. »

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

L’homme dans la cage est le musicien Philippe Foch, l’homme aux tissus est le comédien Olivier Martin-Salvan. Ensemble, ils nous proposent un dialogue entre des mots et des sons, les mots étant eux même quelquefois seulement des sons dont la musicalité peut recouvrir le sens.

Olivier Martin-Salvan a été inspiré par l’ouvrage de Michel Thévoz, Ecrits bruts, publié initialement en 1979. Ces textes, issus de la collection d’Art brut de Lausanne, écrits par des auteurs réputés marginaux, enfermés pour la plupart, des fous désigneront certains, disent la nécessité, voire l’urgence à exprimer souffrance et désespoir. Langue souvent inventée, en dehors de la syntaxe dominante, elle produit une étrangeté, une violence et une poésie qui ne pouvait que séduire un comédien qui a rencontré la force des mots avec Valère Novarina dont Olivier Martin-Salvan fut l’un des interprètes de prédilection ou François Rabelais dont la fréquentation lui a permis « un voyage dans les possibilité de notre langue et notre esprit ».

Jacqueline-©-Raphaël-Mesa

Enumérations, jeux de mots, obsessions, douceur, cris, brutalité, répétitions, trivialité…. Le rythme des mots, toujours en écho à la création sonore exceptionnelle de Philippe Foch, nous envoute, nous surprend, nous dérange. « Nous sommes les témoins de ces textes inconnus qui font leur chemin tout seuls, nous sommes simplement des « marieurs », des laborantins qui font se rencontrer les matières sans qu’on ait anticipé les réactions qu’ils ont entre eux. Notre tâche est de donner à voir et à entendre ces choses mystérieuses », nous prévient Olivier Martin-Salvan en préambule.

« Il faut faire tourbillonner les fantômes », précise-t-il, comme ambition suprême à laquelle ce spectacle doit tendre. Il y parvient. 

S’ils sont deux sur scène, ce spectacle est aussi la réussite d’une équipe. La scénographie de Clédat & Petitpierre est ingénieuse avec cette sorte de cage à musique au centre du dispositif, refuge du musicien et de ses instruments les plus divers (tambours, plaques de métal, cordes, gongs, peaux, pierres sonnantes, végétaux etc…), peut être une « station centrale comme symbole d’un réel étriqué ». Les lumières d’Arno Veyrat, à la fois nettes, précises et éventuellement mouvantes, soulignent l’étrangeté souvent hallucinatoire des mots. La collaboration à la mise en scène d’Alice Vannier et le regard extérieur d’Erwan Keravec sont précieux. Le costume conçu par la même équipe que la scénographie est très astucieux : un amoncellement de tissus qui n’est pas sans rappeler les obsessions de Boltanski dans plusieurs de ses installations, successivement couverture, matelas, oripeaux d’un vagabond, toge impériale, houppelande, habille, soutient et protège l’acteur. Il se défait progressivement de couches qui l’encombrent au rythme des textes qu’il nous propose. Seulement revêtu d’un débardeur et d’une jupe, il pourra finalement danser, tel un derviche tourneur, dans un mouvement où l’on sent que plus rien ne peut entraver sa liberté, ni les habits, ni les mots.

« Dans ces textes on est toujours au bord de quelque chose. On est en empathie et on ne peut être qu’interloqué par ces gens en souffrance. L’engagement physique reste essentiel, le corps est poussé dans ses retranchements aux frontières de la transe. Il s’agit pour le spectateur de faire une expérience puissante ». Merci à Olivier Martin-Salvan, acteur magnifique, de nous convoquer à ce voyage qui nous habite longtemps. Il hisse ces textes « bruts » à un art littéraire que peut-être seul le théâtre peut donner à entendre.

Jacqueline [ʒaklin], écrits d’art brut de Olivier Martin-Salvan

du 10 au 15 janvier dans le cadre du festival Les Singuliers au Centquatre, Paris ; les 28 et 29 janvier à la Maison de la Culture de Bourges, les 4 et 5 février à la Scène Nationale du Sud-Aquitain à Bayonne, du 12 au 15 février à la Comédie de Saint-Etienne, le 29 février au Forum de Meyrin, le 3 mars au TNB de Rennes, du 12 au 14 mars au Lieu unique, Nantes, du 20 au 28 mars au Théâtre des Quartiers d’Ivry, le 19 mai au Théâtre de Cornouaille à Quimper.
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