PEINDRE L’ÂME, Alice Neel et Walter Sickert

Walter Sickert, The Acting Manager, 1885-1886, Londres, Collection particulière. Photo © Christie’s Images – Bridgeman Images
Walter Sickert, The Trapeze © The Fitzwilliam Museum, Cambridge

Deux expositions m’ont particulièrement éblouie ces dernières semaines : « Alice Neel, un regard engagé » au Centre Pompidou et « Walter Sickert, peindre et transgresser » au Petit Palais. Apparemment, rien de commun entre ces deux propositions, ni l’époque -Alice Neel a pratiquement traversé le XXe siècle (1900-1984) alors que Walter Sickert (1860-1942) est mort pendant la deuxième guerre mondiale-, ni l’esthétique -les couleurs de Sickert sont souvent ouatées, ses traits parfois troublés lorsque Neel appuie les formes et affirme les couleurs. Pourtant, ces deux artistes se rejoignent plus que l’on ne pourrait l’imaginer. L’un aurait peut être influencé l’autre. Exercice périlleux que de tenter ces comparaisons, qui ne prétendent en aucun cas une approche exhaustive ou savante des deux œuvres. En dégageant leurs points communs, il s’agit de présenter ce qui, pour moi, a constitué à travers ces deux expositions, deux magnifiques découvertes. Je ne connaissais avant ces visites ni Alice Neel, célèbre aujourd’hui aux États- Unis mais encore trop peu connue ici, ni Walter Sickert dont la reconnaissance tardive en France est due en grande partie à l’investissement de Delphine Lévy, trop tôt disparue, à qui le Petit Palais dédie l’exposition.

Liberté et trangression

Walter-Sickert-The-Music-Hall-©-C.-Lancien-C.-Loisel-Reunion-des-Musees-Metropolitains-Rouen-Normandie

Tous deux ont eu besoin très tôt de s’affranchir des conventions pour découvrir un monde qui leur correspondrait. Walter Sickert, à la personnalité originale et énigmatique, est attiré par le théâtre où sa brève carrière d’acteur lui donnera le goût du jeu et du déguisement et constituera le décor de tableaux magnifiques. La culture populaire l’attire tout comme Alice Neel est concernée par des personnes à la marge et dans la souffrance : elle est l’une des premières à peindre des hommes et des femmes noirs, elle aime les voyous d’Harlem, les immigrés latino-américains et portoricains, la singularité des écrivains et des artistes du Village newyorkais, l’éventuelle excentricité des homosexuels et des travestis. « En politique et dans la vie, j’ai toujours aimé les perdants, les outsiders. Cette odeur du succès, je ne l’aimais pas », a -t-elle affirmé. Sickert aime transgresser et provoquer, Neel veut « saisir la vie comme elle va, sur le vif », soucieuse de dénoncer les injustices et les inégalités.

Alice Neel, Rita et Hubert, 1954© The Estate of Alice Neel and David Zwirner. 

Nus

Walter Sickert, The Studio, 1906. Property of a European Collector Image courtesy of PIANO NOBILE
Alice Neel, Margaret Evans Pregnant, 1978 The Barbara Lee Collection of Art by Women© The Estate of Alice Neel and David Zwirner.

Les nus sont très présents chez Sickert comme chez Neel. Pour le premier, il s’agit d’aller à l’encontre du « puritanisme lubrique », de dépasser la tradition des nus académiques présentés à Londres à la fin de l’époque victorienne. Formé par James Whistler, influencé par Courbet, Manet, Degas ou Bonnard, Sickert devient un pionnier du nu moderne en Angleterre. Les corps, éventuellement distordus, aux visages presque effacés, sont mis en scène dans des décors qui évoquent souvent la misère sociale, la prostitution voire le crime (on pense à la série de « l’Affaire Camden Town », illustrant les meurtres de Jack l’Éventreur, figure à laquelle le peintre aimait s’identifier au point que des thèses sans fondement l’ont désigné comme éventuel suspect de ces meurtres). Sickert s’affirme dans la transgression de la morale dominante de son époque sans prétendre pour autant à une démarche engagée, contrairement à Alice Neel qui revendique l’acte de peindre comme une recherche de vérité, comme un acte politique. Sympathisante du Parti communiste au milieu des années 1950, elle sera surveillée et interrogée par le FBI. Elle peint des hommes et des femmes nus, tels qu’en eux-mêmes, sans concession, montrant des hommes alanguis, exposant leur sexe comme Sickert (et tant d’autres) présente le sexe de femmes découvert. Neel inverse ainsi la représentation traditionnelle du féminin et du masculin. À un siècle de différence, ils ont tous deux bouleversé les canons traditionnels du nu dans la peinture.

Portraits

Le portrait occupe une place de choix dans les deux expositions.

Walter Sickert, Black Bird of Paradise, 1892, Leeds City Art Gallery © Leeds Museums and Galleries

Pour Walter Sickert, l’approche du portrait coïncide avec une période de soucis  financiers qui fait suite à sa séparation d’Ellen Cobden, sa première épouse. Ses nombreuses infidélités ont eu raison de son mariage ! Le peintre espère trouver une source de revenus en acceptant des commandes de portraits. Hélas, si les commandes affluent, le peintre ne respecte pas forcément le contrat, ne proposant pas toujours un rendu flatteur de ses modèles. En revanche, il peindra ses proches, personnalités du monde artistique français et anglais, avec plus de liberté, nous proposant des portraits très forts qui documentent l’époque. Ce sont ses frendship portraits qu’il offrait à ses amis.

Alice Neel, Peggy, vers 1949 © The Estate of Alice Neel and of L.A.

« Peindre l’âme. » Ainsi s’intitule la section consacrée aux portraits de l’exposition Sickert. Elle pourrait également parfaitement convenir à Alice Neel. Même si celle-ci déclare : « Je hais l’usage du mot portrait », elle est considérée comme l’une des plus grandes portraitistes de son temps. Comme l’écrit Anaël Pigeat : « ses tableaux vont au fond de l’âme de ceux qu’elle représente. »[1] Plutôt que le terme « portrait », Alice Neel aime parler d’« images de gens » (pictures portraits), comme Agnès Varda qualifiait de « vrais gens » ceux qu’elle filmait. « Je suis une collectionneuse d’âmes », dit-elle. Elle fait poser des amis, des personnalités, des femmes, beaucoup de femmes, proches ou moins proches, dont sa mère ou sa fille. Mère de quatre enfants, deux filles (dont l’une a été emportée très tôt par la diphtérie) et deux garçons, Neel a beaucoup peint la maternité en prenant pour modèle ses amies ou ses belles-filles. Ses portraits de femmes nues ou celui de la féministe Kate Millet qui a fait la une du Times Magazine en 1970 ont fait d’elle une icône du mouvement des femmes. Tout en n’ayant jamais revendiqué un art spécifiquement féminin, elle a affirmé : « J’ai toujours voulu peindre comme une femme, mais pas comme le monde oppressif et ivre de pouvoir pensait qu’une femme devait peindre ». Et on compte parmi ses modèles nombre de représentantes de la cause féministe.

Notoriété et postérité

Walter Sickert, Pimlico, vers 1937 © Aberdeen Art Gallery & Museums

Partageant sa vie entre l’Angleterre et la France, Dieppe en particulier, Sickert est régulièrement exposé en France à partir de 1900, Durand-Ruel et surtout Bernheim-Jeune étant ses deux marchands. Jusqu’en 1913, sa participation à la vie artistique anglaise s’exprime plutôt à travers des activités de critique d’art et d’enseignement, tout en fondant des groupes de jeunes artistes. Lorsqu’il participe à l’exposition Post-Impressionist and Futurist à Londres en 1913, il est présenté comme l’équivalent anglais des « intimistes » français. À partir de 1931, il devient l’un des artistes anglais les plus reconnus, exposé régulièrement dans les galeries londoniennes jusqu’à intégrer la respectueuse Royal Academy dont il démissionnera avec fracas en 1935. Ses tableaux tardifs, qui incluent souvent l’utilisation de photographies ou d’images préexistantes, font de lui un précurseur, ce procédé, dit de transposition, se banalisant ensuite chez Andy Warhol ou Gehrard Richter. Et plus qu’un précurseur, Sickert est selon Martin Hammer dans le catalogue de l’exposition un « influenceur (…) Continuellement et de bien des manières, depuis le début du XXe siècle et encore de nos jours, son art a marqué des générations d’artistes ». Témoins David Hockney, son ancien élève qui affirme « Sickert était le grand Dieu » ou Francis Bacon et Lucian Freud qui lui doivent indéniablement « leur franchise sexuelle dans le traitement des nus » toujours selon Martin Hammer[2].

Alice Neel, Marxist Girl, Irene Peslikis, 1972 Huile sur toile © The Estate of Alice NeelCourtesy and of L.A.

Lisa Ticker affirme dans ce même catalogue qu’Alice Neel pourrait avoir été influencée par Walter Sickert… « Loin des modes et des entraves, libre et sans relâche, elle a vécu comme elle a peint » résume Anaël Pigeat pour décrire l’itinéraire de celle qui s’est ainsi définie : « Après tout, je représente le siècle. Je suis née en 1900 et j’ai essayé de saisir l’esprit du temps.[3] » Alice Neel a capté avec acuité et profondeur son époque et il est frappant en parcourant l’exposition du Centre Pompidou de constater combien, presque quarante ans après sa mort, son regard et ses combats sont d’une actualité brulante.

Alice Neel, un regard engagé », Centre Pompidou, jusqu’au 16 janvier 2023

« Walter Sickert, peindre et transgresser » Petit Palais, jusqu’au 29 janvier 2023

[1] Alice Neel, Flammarion, 2022

[2] Walter Sickert, peindre et transgresser, éd. Paris Musées, 2022

[3] Alice Neel dans le film They are their own gift de Margaret Murphy et Lucille Rhodes

 

 

Margot Capelier, reine du casting

Mon premier livre, une biographie intitulée  » Margot Capelier, reine du casting » , préfacé par Dominique Besnehard, sera en librairie le 24 août prochain.

J’ai le plaisir de vous informer des premiers rendez-vous prévus à l’occasion de cette parution, signatures et rencontres :

SIGNATURE Samedi 27 août 2022 à 11h30, Librairie Cosmopolite, Galerie champ de Mars, 16000 Angoulême, dans le cadre du Festival du Film Francophone, en savoir plus https://www.librairiecosmopolite.com/rencontres/a_venir/librairie/

RENCONTRE/SIGNATURE Vendredi 2 septembre 2022 à partir de 18h00,Les Cahiers de Colette, 23 rue Rambuteau 75004 Paris, en savoir plus www.lescahiersdecolette.com

SIGNATURE Dimanche 4 septembre 2022 (horaire à préciser), Cour du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 71 rue du Temple, 75003 Paris
Dans le cadre de la Journée européenne de la culture et du patrimoine juif
en savoir plus www.mahj.com

RENCONTRE Jeudi 22 septembre 2022 à 20h00, MK2 Bibliothèque, 128/162 avenue de France 75013 Paris
Une rencontre avec la participation de Marin Karmitz, modérée par Quentin Grosset (TROISCOULEURS) et suivie de la projection de La Double vie de Véronique (Krzysztof Kieślowski, 1991) et d’une signature.
en savoir plus https://www.mk2.com/evenements/11727-corinne-bacharach-margot-capelier-

RENCONTRE/SIGNATURE, Vendredi 30 septembre 2022 à 19h00, Librairie l’Atelier, 2bis rue du Jourdain, 75020 Paris
Une rencontre menée avec la complicité de Jean Achache, réalisateur
en savoir plus  https://www.librest.com/librairies/librairie-l-atelier.html

RENCONTRE Mardi 29 novembre à 19h00, Auditorium du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, 71 rue du Temple, 75003 Paris
Une rencontre animée par Samuel Blumenfeld (Le Monde), en présence de Claude Capelier, fils de Margot Capelier et d’autres invités à préciser  en savoir plus  https://mahj.org/fr/programme/margot-capelier-une-vie-de-cinema-de-prevert-chereau-29977

Margot avec Peter Ustinov, 1964

Rencontrer la femme de son vivant, effectuer des recherches foisonnantes et récolter des témoignages d’artistes m’ont permis d’exhumer un portrait de Margot Capelier, figure de l’ombre dont le nom a disparu des mémoires aujourd’hui. Je tente de remédier à cet oubli en mettant en lumière cette icône du cinéma français qui a travaillé avec les plus grands réalisateurs du xxème siècle, de Fred Zinnemann à Gérard Oury, en passant par Joseph Losey, Roman Polanski ou encore Patrice Chéreau. Margot Capelier est la première et longtemps la seule en France à exercer une nouvelle fonction, le casting, faisant ainsi de cette discipline un métier à part entière, reconnu et respecté. Son amour des comédiens la conduit tous les soirs au théâtre. Tout en affirmant qu’elle n’a jamais découvert personne, elle a révèle de nombreux talents, dont la liste est interminable. Retenons quelques noms : Michael Lonsdale, Isabelle Huppert, Maria de Medeirons, Juliette Binoche, Irène Jacob ou Lambert Wilson. Son art : associer la lecture d’un texte à la personnalité d’un comédien. Ses conseils deviennent indispensables, tant aux réalisateurs américains qui viennent tourner en France qu’aux réalisateurs français et européens.

Je suis partie sur les traces d’une aventurière, d’une femme pionnière, d’un personnage quasi romanesque, dont la vie publique s’est confondue avec sa vie privée, sans qui une grande partie de la production cinématographique française n’aurait probablement pas la même couleur.

Margot Cappelier 1957@Pierre-Jamet

Née Marguerite Leibowitch en 1910 à Paris, de parents juifs d’Odessa, elle fait une rencontre décisive, celle de Jacques Prévert en 1934, qui l’entraîne dans son sillage au Groupe Octobre puis la recrute comme assistante pendant la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle il la protège. Margot Capelier apparaît dans ce livre comme une femme indépendante, une mère prévenante, une amie fidèle, qui a su conquérir les cœurs de ses proches et de plusieurs générations d’artistes grâce à la pertinence de son regard, à son tempérament passionné et à son humour ravageur. Avec elle, en traversant presque un siècle, nous revisitons l’histoire du cinéma. Margot n’était pas une star mais elle  est devenue une légende.

 

PROUST, DU CÔTÉ DE LA MÈRE

 

René François Xavier Prinet, La Plage de Cabourg, 1910
Paris, musée d’Orsay © RMN – Grand-Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski

Le titre de la nouvelle exposition du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme m’intriguait. En cette année de célébration du centenaire de la mort de l’écrivain, je me demandais si mettre en avant un « Proust juif » avait un sens et surtout comment traiter un tel sujet à travers une exposition. Le résultat proposé a annulé tous mes doutes. C’est une très belle exposition, tant par la richesse des œuvres qu’elle propose que par son argumentation.

Anaïs Beauvais,  Jeanne Weil âgée de 30 ans,  Illiers-Combray, Maison de tante Léonie  musée Marcel Proust

Jeanne Proust, née Weil d’une famille juive alsacienne parfaitement intégrée, a donné à son fils Marcel une double ascendance puisque Adrien Proust, son mari, était issu d’une famille d’Eure et Loire tout ce qu’il y a de plus catholique française. De cette union sont nés Marcel et son frère Robert.

Édouard Vuillard, Annette sur la plage de Villerville
1910 © Collection particulière

« Vous pouvez deviner dans quelle détresse je me trouve, vous qui m’avez vu toujours les oreilles et le cœur aux écoutes vers la chambre de Maman où sous tous les prétextes je retournais sans cesse l’embrasser, où maintenant je l’ai vue morte, heureux d’avoir pu ainsi l’embrasser encore. Et maintenant la chambre est vide, et mon cœur et ma vie. » C’est en ces termes que Marcel Proust évoque à l’un de ses correspondants la mort de Jeanne. C’est dire l’amour éprouvé du fils pour celle qu’il appelle Maman. Il entreprend la rédaction de sa grande œuvre À la Recherche du temps perdu en 1905, l’année même de la mort de sa mère en imaginant qu’il serait « si doux avant de mourir de faire quelque chose qui aurait plu à Maman. »

Otto Wegener, Marcel Proust
Collection privée
© Otto Wegener / TopFoto / Roger-Viollet

Ainsi ce « côté de la mère » va-t-il nous être proposé, non pas d’un point de vue psychanalytique (comme l’ouvrage de Michel Schneider Maman l’étudiait) mais au prisme d’une figure littéraire, la mémoire involontaire, qui, selon Isabelle Cahn, commissaire de l’exposition, constitue chez Proust une méthode d’écriture qui fait ressurgir un passé vivant dans le présent, s’inscrivant comme le sujet même de son œuvre. Sans affirmer que La Recherche soit le reflet de la part juive de Proust, nous comprenons à travers le parcours proposé, comment l’identité complexe de l’auteur « se manifeste le plus souvent de façon implicite, et même cryptée, à travers des personnages juifs, la question de l’antisémitisme ou encore sa vision de l’homosexuel, alter égo du juif dans l’opprobre, voire dans la persécution », pour reprendre les mots de la présentation de l’exposition.

Marcel Proust, Premières épreuves corrigées de Du côté de chez Swann, 1913
Suisse, Cologny, fondation Martin Bodmer

Le parcours s’attache à montrer les parallèles volontaires ou involontaires des sources de La Recherche avec la tradition juive. Comme de constater, à la vision d’un manuscrit de Proust, combien les développements dans les marges peuvent être comparés aux transcriptions du Talmud qui, « à l’image des paperoles déployées autour du texte central, en éclairent et complètent le sens. » Autre indication : l’intérêt de Proust pour le Zohar dit Le Livre des splendeurs, œuvre maîtresse de la Kabbale (une tradition ésotérique du judaïsme présentée comme la prétendue « loi orale et secrète », pendant de la Torah, « loi écrite et publique »). Ce courant de pensée mystique et méthode d’approche de la connaissance n’est pas sans rappeler la notion de souvenir enfoui révélé de manière involontaire par une sensation, tel que Proust le développe dans son œuvre (nous pensons à la fameuse madeleine…).  L’auteur fait explicitement référence au Zohar à l’évocation d’un voyage à Venise qu’il avait entrepris en 1900 avec sa mère sur les traces du critique d’art et esthète John Ruskin qui le passionnait : « Zohar, ce nom est resté pris entre mes espérances d’alors, il recrée autour de lui l’atmosphère où je vivais alors, le vent ensoleillé qu’il faisait, l’idée que je me faisais de Ruskin et de l’Italie. L’Italie contient moins de mon rêve d’alors que ce nom qui y a vécu. »

Frans Francken le Jeune, Esther et Assuérus
© Collection Marie-Claude Mauriac

Troisième référence de Proust à une thématique juive, celle faite à la reine Esther, héroïne biblique à laquelle l’exposition fait une place importante. Jeanne Proust accordait un attachement tout particulier à cette figure, en particulier à sa version théâtrale créée par Racine à laquelle Sarah Bernhardt prêta son talent. Jeanne aime échanger avec son fils les répliques de Racine et ils vont savourer ensemble la musique de Reynaldo Hahn composée pour cette tragédie, lorsque le musicien et amant de Proust viendra en donner une « petite présentation en famille »  un soir d’avril 1905. Dans la Bible, le Livre d’Esther, lu au moment de la fête des Sorts ou fête de Pourim, s’achève par le sauvetage du peuple juif par la Reine, dès lors qu’elle révèle son identité juive cachée jusque-là au Roi Assuérus. Cette dissimulation, matérialisée par déguisements et masques lors des bals de Pourim, évoque l’identité « compliquée » des personnages juifs dans l’œuvre de Proust, écartelés entre leurs origines et leur assimilation dans la société. Et si le mariage d’Esther avec Assuérus était, à l’instar de l’alliance de Jeanne avec Adrien Proust, l’image symbolique d’un « mariage mixte » ?

Maurice Feuillet, Alfred Dreyfus au procès (titre attribué)
© Paris, musée d’art et d’histoire du Judaïsme

La position de Marcel Proust face à l’Affaire Dreyfus marque un autre moment de proximité avec sa mère. Sa judéité s’impose alors, non comme une revendication ou une révélation, mais comme un engagement, tout comme pour son frère Robert et sa mère : ils sont dreyfusards alors qu’Adrien Proust a choisi l’autre camp. Désigné pour la première fois comme « juif » par Édouard Drumont après qu’il ait signé en faveur de la révision du procès de Dreyfus, Proust sera lié à plusieurs cercles dreyfusards et fera d’innombrables références à l’Affaire dans son œuvre.

James Tissot, Le cercle de la rue Royale
1868 © musée d’Orsay

L’exposition s’efforce d’analyser les caractéristiques des personnages juifs de La Recherche et nous convînt de dépasser les reproches souvent faits à Proust quant à ses descriptions caricaturales voire antisémites. « Les descriptions expriment certains préjugés de l’époque -vulgarité, avarice, servilité, avarice – et non l’opinion de l’écrivain », nous explique-t-on. A contrario du personnage de Bloch qui incarnerait la face odieuse du Juif, celui de Swann serait son opposé, à l‘image de l’un de ses modèles, l’historien et critique d’art Charles Ephrussi. Ce dernier fut un grand collectionneur et mécène des meilleurs artistes de son temps, tels Renoir ou Manet dont nous pouvons admirer le fameux tableau, L’Asperge, qu’il avait offert à son mécène.

Jean Cocteau Marcel Proust, Centre Pompidou – Musée national d’art moderne – CCI

Proust n’a jamais avoué publiquement qu’il était juif par peur des attaques antisémites. Pourtant, il a déclaré à Emmanuel Berl : « Ils ont tous oublié que je suis juif, pas moi. » Il écrira à son ami Robert de Montesquiou, inspirateur en partie du personnage du Baron Charlus, avec qui il entretient des relations compliquées, les mots suivants : « Si je suis catholique comme mon père et mon frère, par contre ma mère est juive. Vous comprenez que c’est une raison suffisante pour que je m’abstienne de ce genre de discussions (…) vous auriez pu me blesser involontairement. » Si l’on peut comparer le judaïsme de Proust à une sorte de « marranisme », une manière cachée de vivre son identité juive, on peut considérer son homosexualité comme un secret. Désignée à l’époque comme une « inversion », l’homosexualité est encore considérée comme un délit. Aussi, Proust ne révélera jamais officiellement ses relations avec, entre autres, Reynaldo Hahn, Lucien Daudet ou son chauffeur et secrétaire Alfred Agostini. Honte, discrétion, dissimulation, exclusion, autant de postures et de sanctions dans lesquelles se rejoignent Juifs et homosexuels au temps de Proust.

Claude Monet, Hôtel des Roches Noires, 1870
© RMN-Grand Palais (musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski Agence RMNGP

À la faveur de prêts d’œuvres remarquables, l’exposition nous immerge dans les lieux chers à l’auteur dont il fera le décor de nombreuses scènes de son œuvre. Une toile de Caillebotte nous évoque les appartements familiaux du VIIIe et XVIIe arrondissements de Paris, des tableaux de Boudin, Monet, René François Xavier Prinet ou Helleu nous transportent dans les séjours normands de Proust mais aussi au cœur de « l’intelligentsia juive » et des salons de l’aristocratie de la Belle Époque qui lui inspirent des situations et des personnages de La Recherche. L’actualité des Ballets Russes de Diaghilev à Paris et la fièvre qui entoure ses représentations illustrent son intégration dans cette haute société parisienne. Ce sera pour Proust l’occasion de croiser artistes et créateurs mais aussi de faire la connaissance de figures incontournables de l’époque comme Misia, ex-femme du créateur de la Revue Blanche, Thadée Nathanson, devenue Madame Edwards avant d’être Misia Sert. Ce personnage époustouflant, surnommée «Reine de Paris », muse et mécène, inspirera l’écrivain.

Pierre Bonnard, Misia Godebska
1908
© Espagne, Madrid, museo nacional Thyssen-Bornemisza

En conclusion à l’exposition, nous découvrons Marcel Proust sujet d’articles dans des revues sionistes des années 1920, notamment sous la plume d’André Spire ou d’Albert Cohen. Le critique Albert Thibaudet estime que « Proust, comme Montaigne ou Bergson, « infuse » une note de sang juif dans notre histoire littéraire ». On ne saurait mieux dire.

MARCEL PROUST, DU COTE DE LA MERE
 Du 14 avril au 28 août 2022
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme     mahj.org

À noter : L’exposition simultanée du Petit Palais consacrée au peintre Boldini, proche de Degas et ami de Proust, portraitiste magnifique du Paris de la Belle Époque à qui l’on doit, entre autres, le fameux portrait de Robertde Montesquiou,  fait écho à l’exposition du mahJ.

 

Golda Maria et Une jeune fille qui va bien : toujours raconter

 

A quelques jours du 77ème anniversaire de la libération des camps d’Auschwitz-Birkenau, deux films viennent opportunément témoigner d’une période qu’il faut encore et toujours raconter.

Il s’agit de Golda Maria, documentaire réalisé par Patrick et Hugo Sobelmann et d’Une jeune fille qui va bien, premier long-métrage de Sandrine Kiberlain. Deux films totalement différents, incomparables diront certains, mais qu’il est intéressant de rapprocher comme objets de « post-mémoire » et dont les réalisateurs appartiennent à la troisième, voire la quatrième génération après la Shoah.

Golda Maria © Ex Nihilo

En 1994 Patrick Sobelman propose à sa grand-mère maternelle, née Goda Malka Tondovska, de raconter sa vie face à sa caméra amateur. Le producteur est loin de penser que ces trois jours passés avec la mère de sa mère donneront matière à un film qui sortira dans les salles de cinéma. Pourtant…

 Golda Maria © Ex Nihilo

Une femme de 84 ans, altière, au sourire magnifique, élégante dans son tailleur bleu,  déroule le fil de sa vie depuis son enfance qui commence en Pologne en 1910. Les souvenirs affluent, « quelque chose s’ouvre » dans son cerveau, comme elle dit joliment. Née dans une famille juive qui choisit durant la Première Guerre mondiale de se réfugier en Allemagne pour fuir l’occupation russe, petite dernière de six enfants, surnommée par son père « le rossignol » tant elle chante en permanence, Maria garde le souvenir d’une enfance très heureuse pendant laquelle elle n’aimait rien tant que les nappes blanches des tables de Shabbat. A la maison, on parle polonais et yiddish mais très rapidement, Malka, devenue Maria à l’école, choisit l’allemand (elle déteste le yiddish !) Elle aime déjà le français grâce à l’un de ses professeurs qui lui fait découvrir la littérature française. Aux bruits des bottes nazis, c’est justement en France qu’elle se réfugie. Elle y rencontre celle qui deviendra sa belle-mère, puis son mari, Pierre Eisenberg.

Pierre, Simone et Maria © Ex Nihilo

Après le grand bonheur de la naissance de sa fille Simone, la mère du réalisateur, Maria met au monde Robert en 1940. Il faut alors fuir le danger. Ce sera l’exode vers Marseille pour tenter de s’exiler en Amérique (une partie de la famille choisira la Palestine) mais diverses dificultés conduisent Maria et les siens à séjourner à Aurillac puis à La Bourboule. Pierre trouve un passeur pour la Suisse où il part avec Simone qui a 6 ans. Maria préfère rester en France : elle veut « assister à la défaite des nazis en France », dit-elle, tout en cachant à son mari un autre raison de ne pas bouger : une grossesse qu’elle parviendra à interrompre seule. Elle tentera plus tard de franchir la frontière suisse avec sa belle-mère et Robert, une ultime échappée qui sera stoppée net par leur arrestation avant la déportation : Drancy, antichambre pour Birkenau par l’avant-dernier convoi, n°75, avant Bergen Belsen, Raghun, la libération à Theresienstadt puis le retour.

Golda Maria © Ex Nihilo

Le récit de la catastrophe par Maria est empreint d’une humanité et d’une émotion qui nous touchent au plus profond. Son fils de 3 ans et demi est immédiatement assassiné à l’arrivée de Birkenau avec sa grand-mère : « Donnez vos enfants aux gens âgés » a t-on ordonné aux femmes. Maria ne se remettra jamais d’avoir abandonné Gérard et sa belle-mère. Une douleur inconsolable. Au retour de l’enfer, elle a 35 ans. Elle retrouve son mari et sa petite Simone, âgée de 9 ans. Nous entendons ce que tous les témoins survivants ont répété : impossible de parler au retour des camps : « On a pas pu raconter car nous-même n’étions pas sûrs de ce qui nous est arrivés ». Maria dit l’impossible frontière entre l’humain et l’inhumain : « On était des bêtes sauvages ». Sa force de vie fera le reste. « Nous sommes loin du stéréotype apparu ces dernières années chez tant de survivants affirmant qu’ils ne sont pas sortis d’Auschwitz », écrit Annette Wieviorka, auteur de L’ère du témoin, en introduction au dossier de presse du film. Malgré les cauchemars permanents, Maria privilégie le présent, voire le futur après l’horreur. Elle donne naissance après-guerre à son second fils, Gérard,  et affirme, cinquante ans après sa déportation,  sa chance en tant que femme, en tant que mère, en tant que grand-mère. Portée par la force de son amour pour ses enfants et ses petits-enfants (qui le lui rendent bien !), elle a compris combien il était important de témoigner enfin car « il faut qu’ils ne voient plus jamais ça ». Patrick à la caméra, Hugo au montage sans oublier Noé à la clarinette : trois Sobelmann pour immortaliser Golda Maria et faire de son histoire notre histoire.

Une jeune fille qui va bien de Sandrine Kiberlain, sorti sur les écrans quinze jours avant Golda Maria (par Ad Vitam, le même distributeur, coïncidence ?), n’est un aucun cas un témoignage ou un documentaire. Pour son premier film, la comédienne a choisi toutefois un sujet qui résonne avec son histoire familiale et son envie, tout comme les Sobelman, de poursuivre la transmission. « J’ai été en partie élevée dans le souvenir de cette période. Ma famille a connu l’horreur et la folie de cette période à cause de son identité juive », a-t-elle expliqué. A l’heure de la disparition des témoins, hormis quelques survivants dont Ginette Kolinka avec qui Sandrine Kiberlain a beaucoup parlé, la fiction littéraire, théâtrale ou cinématographique se substituent progressivement au récit-vrai pour raconter l’Histoire.

Le film de Sandrine Kiberlain situe son propos en 1942, à Paris, et s’achève avant la Shoah, échappant ainsi à l’irreprésentable.  

UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN ©Jérôme Prébois.

Cette « jeune fille qui va bien », c’est Irène. Elle a 19 ans, veut devenir comédienne et entrer au Conservatoire. Irène (époustouflante Rebecca Marder, une immense actrice en herbe) est toute à sa jeunesse et à ses projets, dans la légèreté de son âge. Elle vit avec son père (André Marcon, parfait comme toujours), son frère Igor (Antony Bajon) et sa grand-mère Marceline interprétée par Françoise Widhoff, monteuse et productrice, qui a accepté pour Sandrine Kiberlain de devenir actrice pour la première fois (c’est pour Marceline Lorridan que le rôle avait été écrit). Elle est incroyable de justesse et rend la relation d’Irène avec cette grand-mère libre et rebelle, très présente et touchante. La mère est absente, nous n’en saurons pas plus.

UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN ©Jérôme Prébois.

La réalisatrice a choisi de ne pas faire un film de reconstitution. Nous comprenons que Paris est occupé et que cette famille est juive au hasard d’une phrase prononcée par le père : « Il faut mettre le tampon juif sur les papiers ». Toute la famille soutient la détermination d’Irène a réussir son concours d’entrée au Conservatoire, sans savoir encore que l’institution, au fil de l’année 1942, refusera d’intégrer tout comédien juif. Irène vit avec intensité  la fièvre de ses répétitions de textes de Marivaux,  ses premières amours et  ses amitiés (citons à ce sujet deux comédiens formidables : Ben Attal et India Hair) . Ses évanouissements fréquents sont-ils le signe d’une forme de somatisation de son époque ? Comprend-t-elle que le danger est imminent ? « Je ne vais pas me reposer à mon âge » réagit-t-elle à tout conseil de ralentir son énergie vitale. La caméra de Guillaume Schiffman accompagne avec talent le mouvement permanent d’Irène.

UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN ©Jérôme Prébois.

Soucieux de protéger sa famille et de respecter la loi, André, le père, est loin de penser se jeter dans la gueule du loup en faisant recenser sa famille à la mairie malgré les oppositions fermes et menaçantes de sa belle-mère. Et c’est lorsque l’encre rouge du tampon« Juive » éclabousse sa carte d’identité et que l’étoile jaune est cousue sur sa veste que l’insouciance d’Irène commence à vaciller. 

La dernière scène du film nous coupe le souffle au sens propre et figuré. Comme le dit Sandrine Kiberlain en parlant du personnage d’Irène : « C’est une histoire de soleil brisé par une étoile ».

GOLDA MARIA de Patrick et Hugo Sobelman, 2020, 1h55, 
sortie le 9 février 2022

UNE JEUNE FILLE QUI VA BIEN de Sandrine Kiberlain, 2021,  1h38, sortie le 26 janvier 2022

JANE par CHARLOTTE,THE LOST DAUGHTER, MERES-FILLES…

 

Il est des sujets qui vous touchent, qui vous habitent. Au risque de frôler la banalité en les abordant.

La relation mère-fille est l’un d’eux. Rebattu, mille fois décrit, au coeur de nombre d’ouvrages de psychologie, de psychanalyse ou de sociologie, ce duo habite bien entendu la littérature et le cinéma, souvent pour notre plus grand plaisir. Chez Marguerite Duras, Colette, Annie Ernaux, Violette Leduc, Virginia Woolf et bien d’autres, tant la liste des écrivaines inspirées par la figure maternelle est vaste. Au cinéma, cette relation est souvent traitée sur le mode de la comédie, à de belles exceptions près, dont bien sûr  Sonate d’Automne  d’Ingmar Bergman ou plus récemment chez Pedro Almodovar.

Deux films m’ont récemment interpelée sur ce thème. 

Il s’agit du documentaire de Charlotte Gainsbourg  Jane par Charlotte  et du film réalisé pour Netflix par Maggie Gyllenhaal , The Lost Daughter , adaptation du roman Elena Ferrante  Poupée volée, publié avant le succès de  L’Amie prodigieuse. 

Les deux films ont peu en commun. Quelques points toutefois les rassemblent : il s’agit de premiers films, réalisés par des femmes comédiennes, interrogeant la relation mère-fille et par là même, la question de la maternité. Les comparaisons s’arrêtent là. J’ai été bouleversée par chacun.

JANE PAR CHARLOTTE 1 © Nolita Cinema – Deadly Valentine

L’objectif de Charlotte (Gainsbourg) en filmant sa mère Jane (Birkin) s’est précisé au fur et à mesure du tournage. Elle dit qu’elle a inventé le film en le faisant. La première scène pose le projet : à Tokyo, où elles participent toutes les deux à un concert, Charlotte interroge sa mère sur cette pudeur particulière qu’elle a toujours ressentie de l’une face à l’autre. « Tu m’intimidais comme enfant », lui répond Jane. « Ce n’était pas banal d’être en ta présence ». Etalé sur quatre ans, le tournage a été interrompu pendant deux ans après cette première interview. Jane n’avait pas souhaité poursuivre l’aventure. Elle redoutait la souffrance provoquée par une plongée dans le passé. Puis, à la faveur d’une visite à sa fille à New York, où Charlotte avait alors choisi s’installer après la mort de sa soeur Kate survenue en 2013, le dialogue a repris, apaisé. Charlotte a compris que son film ne pouvait pas être seulement un projet égoïste où elle aurait cherché à comprendre les raisons de la distance qui s’était imposée avec sa mère et la place particulière que représente celle de « seconde fille », entre Kate et Lou dont Jane semblait plus proche.

JANE PAR CHARLOTTE 4 © Nolita Cinema – Deadly Valentine

Elle choisit alors de filmer sa mère au présent, de capter sa grâce, son humour, sa vérité de mère et de grand-mère. Leur tête à tête est enrichi, dans les séquences tournées dans la maison de Bretagne, par la présence de Jo Attal, la plus jeune des filles de Charlotte. Trois générations féminines en présence pour partager des épisodes souvent joyeux, dans la cuisine ou au milieu d’objets accumulés par Jane qui ne peut rien jeter…Dans leurs têtes à têtes, la légèreté cède souvent à la gravité, à la profondeur : Charlotte approche au plus près la caméra, faisant éclater la beauté de sa mère mais aussi la cruauté de la maladie, du temps qui passe (« Est-ce qui il y a un moment où on s’en fout de son image? » demande Charlotte. « Le temps est arrivé » répond Jane…). Le regard de Jane est traversé dans un même moment par la gaité puis par la douleur, une douleur terrible. Celle de la perte, du deuil, de l’absence de Kate. Elle dit souvent « avant Kate ». Il faut bien sur entendre avant sa mort.

JANE PAR CHARLOTTE 3 © Nolita Cinema – Deadly Valentine

Le film de Charlotte Gainsbourg est bouleversant de lucidité, tant du côté de la mère que de la fille. Le moment de leur visite de l’appartement gainsbourien de la rue de Verneuil, sanctuaire momifié d’une vie qui semble si lointaine à Jane, si importante à Charlotte, est l’occasion de mieux comprendre combien Charlotte était la fille de son père et combien la place de Jane dans ce triangle était peut être compliquée. Puis la déclaration d’amour finale de Charlotte à sa mère contient tout « J’ai peur de ton âge. Une vie sans toi n’existe pas ». Jane a t-elle été une « bonne mère » ? Suffisamment pour recevoir un tel message.

 

Olivia Colman dans « The Lost Daughter » © Netflix

Être une bonne mère…Cette question est au coeur de The Lost Daughter et du livre d’Elena Ferrante. Pas question de dévoiler ce que le film et le livre révèlent progressivement de ce personnage féminin tout aussi attachant que paradoxal, Leda, incarnée magistralement par Olivia Colman que beaucoup ont découverte dans les saisons 3 et 4 de la série The Crown où elle campait une reine Elisabeth épatante.

Dakota Johnson dans « The Lost Daughter » © Netflix

Devenue à l’écran une intellectuelle américaine en vacances sur une île grecque, l’héroïne est restée, comme celle du livre de Ferrante, un professeur de littérature à l’université, autour de la cinquantaine. Toute à la joie apparente de sa villégiature méditerranéenne, elle va petit à petit nous associer à l’observation quasi obsessionnelle d’une famille à qui la plage semble appartenir, avec une focale particulière sur une jeune et très jolie maman (somptueuse Dakota Johnson) et sa petite fille. Nous apprenons vite que Leda est mère de deux filles qu’elle a eues très jeune. La réalisatrice nous conduit sur de fausses pistes, le titre The Lost Daughter  ( La fille perdue ) ajoutant au trouble, nous entraînant, flashbacks obligent, dans le passé mouvementé de Leda, de sa vie de famille avec ses filles et son mari. Jessie Buckley qui interprète Leda jeune est impressionnante ! 

Jessie Buckley dans « The Lost Daughter » © Netflix

« Les enfants, c’est une responsabilité écrasante », prévient Leda au début du film. Quelle image lui renvoie la relation fusionnelle de cette mère et sa fille sur la plage ? Pourquoi la poupée perdue de la petite fille va-t-elle devenir aussi son affaire ? « L’inquiétante étrangeté » qui bouleverse progressivement les vacances de la professeure est magnifiquement restituée par la réalisatrice, renforcée par la présence de personnages secondaires, tel le propriétaire bizarre de l’appartement en location dont le regard perturbe Leda comme le nôtre (Ed Harris, parfait). Les comédiennes sont habitées par cette ambivalence qui nourrit éventuellement le « métier » de mère.

Olivia Colman dans « The Lost Daughter » © Netflix

Comment parvenir à consacrer à ses enfants le temps, l’attention et l’amour nécessaires au moment où sa vie de femme, d’intellectuelle ou pas, reste encore à construire ? Nous ne sortons pas indemnes de The Lost Daughter, habités longtemps par ce film fort et troublant.

Jane par Charlotte, un film de Charlotte Gainsbourg, 90’, 
France, 2021, en salles depuis le 12 janvier 2022

The Lost Daughter, un film de Maggie Gyllenhaal, 121’, 
Etats-Unis/Grèce, sur Netflix depuis le 16 décembre 2021

En quête d’identité avec Patrick Zachmann

« Je suis devenu photographe parce que je n’ai pas de mémoire. La photographie m’a permis de reconstituer les albums de famille que je n’ai jamais eus, les images manquantes devenant le moteur de ma recherche. Les planches-contact sont mon journal intime. » Ainsi débute la superbe exposition que le Musée d’art et d’histoire du Judaïsme consacre au photographe Patrick Zachmann jusqu’au 6 mars 2022.

Prière, rue des Rosiers, Paris, 1979
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

C’est en 1979 que celui qui allait devenir l’un des membres de l’Agence Magnum, six ans plus tard, publie son premier reportage. Il nous informe aussitôt : il ne connait rien alors de l’histoire de sa famille, ni du judaïsme. Pourtant, son premier sujet porte sur des juifs orthodoxes, ceux qu’il appelle des juifs « visibles », tout en pensant que les juifs, ce sont eux, pas lui. Cette distance qu’il croit mettre entre une représentation du judaïsme et ce qui serait son identité propre va se réduire au fil du temps. Il choisit de photographier des survivants de la Shoah en 1981 pour, dit-il, « conserver une image de ces hommes et femmes avant qu’ils ne disparaissent ». Mais, comme si le silence de la photographie et de certains survivants disait plus que la parole, l’histoire, la sienne, va le rattraper à travers ces visages : une partie de sa famille a disparu à Auschwitz, ce qu’il ignore pratiquement à l’époque. L’exposition nous conduit ensuite, à travers différentes séries, dans un kaléidoscope de visages de juifs français. Après les orthodoxes et les survivants, Patrick Zachmann s’intéresse à de jeunes sionistes dans lesquels il ne se reconnait pas puis à la vie communautaire, dont des « bals juifs » qui lui raisonnent avec la rencontre de sa mère avec son père dans… un bal.

Soirée privée, Paris, 1981
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

La recherche encore inconsciente de son identité juive se structure. Il entreprend de nombreux portraits de juifs « ordinaires » où un électricien-poète yiddish et sa femme (M. Friedmann et Mme Friedmann) voisinent avec un pianiste (Jean-Marc Luisada), un grossiste du sentier (M. Ben Amran) côtoie  un psychanalyste (M. Lévy), un écrivain (Jean-Claude Grumberg) jouxte un tailleur (Mr Fuchs), l’acteur Jean Benguigui n’est pas loin du philosophe Alain Finkielkraut etc…

Monsieur et Madame Friedmann, Paris, 1981
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

La série des vieux ashkénazes aux Buttes Chaumont est également très émouvante. On les entendrait presque parler en yiddish entre eux !

Parc des Buttes-Chaumont, 1983
À droite, Jacques et Hélène Grabstock
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

Enfin, nous y sommes. Zachmann nous l’annonce : « Cette longue recherche introspective s’achève par ma propre famille. Pourtant, je ne l’avais pas programmé. J’avançais intuitivement d’une identité à l’autre pour me rapprocher de la mienne par négation, par exclusion des identités dans lesquelles je ne me reconnaissais pas. » Après avoir interrogé son père dans le film « La Mémoire de mon père » en 1995, versant ashkénaze de son identité, le photographe plonge dans sa famille maternelle et séfarade, originaire d’Algérie et du Maroc, pour livrer une série bouleversante.

Autoportrait avec ma mère, Paris, 1983
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

L’exposition aurait pu s’arrêter là, tant les photos sont puissantes. Nous avons la sensation d’avoir accompagné le photographe dans sa (re)conquête familiale et identitaire. Mais nous sommes emportés par d’autres formes « d’enquêtes de mémoire » tout aussi saisissantes : reportages à Auschwitz en 1999, en Afrique du Sud en 1990, au Chili en 1999, au Rwanda en 2000, en Hongrie en 2004, en Pologne et Ukraine en 2014 – 201.

Survivants tutsis, Rwanda, 2000
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

La couleur apparaît progressivement et demeure dans la dernière partie de l’exposition où revient, pour boucler la boucle, le visage de sa mère, âgée. La dernière salle lui est consacrée avec le film « Mare Mater » (sortie en 2013). Zachmann y confronte sa propre histoire familiale à celle des migrants d’aujourd’hui. Les troubles de mémoire de sa mère lors du tournage ont restitué  des informations partielles. Le photographe partira donc en Algérie en 2011 sur les traces de ses grands-parents, soixante-dix ans après l’arrivée de sa mère en France. Un voyage à l’envers. 

Une photographie de ma mère datant des années 1940
Nice, 2011
© Patrick Zachmann / Magnum Photos

L’exposition est accompagnée d’un catalogue, coédité par le mahJ et l’Atelier EXB (224 pages, 190 illustrations, 39 €), ainsi que de manifestations à l’auditorium et de visites guidées. #ExpoZachmann

Patrick Zachmann Voyages de mémoire

2 décembre 2021 – mars 2022
Musée d’art et d’histoire du Judaïsme

71 rue du Temple 75003 Paris

www.mahj.org

UNE HISTOIRE D’AMOUR ET DE DÉSIR

Comme il est plaisant de découvrir un film dont on ne sait à peu près rien, dont on ne connait pas la réalisatrice et qui vous enchante littéralement !  Je viens de vivre cette expérience avec Une histoire d’amour et de désir, deuxième long-métrage de Leyla Bouzid sorti hier sur les écrans après avoir remporté deux récompenses au Festival d’Angoulême : le prix du meilleur film et le prix du meilleur acteur.

Le titre du film évoque celui du très beau roman de l’écrivain israélien Amos Oz, Une histoire d’amour et de ténèbres, mais la comparaison s’arrêtera là.

La réalisatrice résume en quelques mots son sujet : « l’éducation sentimentale d’un jeune homme réservé ». Elle nous précise son ambition de réaliser le portrait d’un garçon dans la culture arabe, différent de l’image d’une virilité exacerbée qui domine, de redonner ainsi sa place à la fragilité masculine. Ambition atteinte avec une magnifique subtilité.

C’est à travers les (beaux) yeux d’Ahmed ( le très prometteur Sami Outalbali, justement primé pour ce rôle), ce jeune homme de 18 ans qui vit dans une banlieue parisienne avec sa sœur et ses parents, que nous allons entrer à petits pas dans ce personnage aussi actuel que mystérieux. Nous l’accompagnons dans son premier jour à la Sorbonne, pour des études de littérature comparée, en particulier de littérature arabe. Dès son arrivée dans l’amphi, le jeune homme remarque une jeune fille à l’abondante chevelure rousse. C’est elle qui va l’aborder la première, dans le métro. Nous apprenons avec Ahmed qu’elle se prénomme Farah (Zbeida Belhajamor, une véritable révélation), qu’elle vient d’arriver de Tunisie pour faire ses études à Paris. Son énergie et son assurance rayonnent d’autant plus qu’Ahmed semble vivre mal le décalage entre sa banlieue et la fac. Leur point commun est d’être tous les deux dans un nouveau monde -elle Paris, lui l’université. 

Si pour Farah, qui parle et écrit l’arabe comme le français, le corpus du XIIème siècle de littérature arabe qu’ils doivent étudier n’est pas tout à fait une découverte, il l’est absolument pour Ahmed. La sensualité et l’érotisme palpables de ces textes vont l’envouter tout autant que Farah. Ahmed tombe amoureux de Farah qui tombe amoureuse de Ahmed. Lui, va lui faire découvrir Paris (un Paris assez peu carte postale qu’il découvre en même temps qu’elle). Elle, va l’aider à mieux appréhender cette poésie si sensuelle et à affronter l’expression orale pour la fac. Le film nous installe dans le temps que va mettre le désir d’Ahmed à s’accomplir. Il est submergé par ses pulsions qui ne peuvent s’exprimer que d’une manière solitaire. Plus le film avance et plus la poésie s’empare du film, de la tête d’Ahmed et de la nôtre. Nous sommes envoutés avec lui, soutenus par la présence très juste de la musique, celle de Lucas Gaudin mais aussi par le jeu d’un saxophoniste sur un escalier ou d’une magnifique chanteuse de musique arabe. Est-ce qu’au-delà de l’échange d’un baiser, les sentiments et les corps peuvent s’exprimer au même rythme ? Pour la jeune Tunisienne émancipée, cela ne fait aucun doute. Elle n’en est pas à sa première expérience sexuelle. Mais pour le garçon, il y a une résistance intime, un dilemme qui existerait entre amour et jouissance. Les deux amoureux ont une manière différente d’apprécier le temps.

Loin des représentations violentes, des tensions entre flics et bandes de jeunes auxquels le cinéma français récent nous a habitués pour nous décrire les banlieues, la réalisatrice propose un tableau avant tout humain d’une réalité sociale. Le film montre, sans aborder la question frontalement, l’opposition entre cette poésie du Moyen-Âge si érotique et libre et la réalité de la culture arabe actuelle, moralisatrice et rétrograde. Leyla Bouzid évoque le statut de soumission de la femme dans la cité, en particulier à travers la sœur d’Ahmed qui n’a qu’à bien se tenir. Ahmed de son côté ne veut pas devenir ce « rebeu en kit » qui aurait réussi un métier et épousé une femme qui va rester à la maison, comme il décrit la vie de son grand frère.

Qui est cet homme toujours vautré dans son canapé à regarder la télévision en se faisant servir par sa femme ou sa fille, se demande-t-on au début du film ? Nous découvrons Hakim (formidable Samir el Hakim), le père d’Ahmed, auquel nous allons nous attacher petit à petit. Avec sa femme Faouzia (si touchante Khemissa Zarouah), ils ont fui les Années noires en Algérie où ils ne sont jamais retournés. Ils ont coupé avec le passé et rien transmis à leurs enfants. Ancien journaliste, Hakim s’est installé dans une sorte de dépression à son arrivée en France, laissant à sa femme toutes les charges (elle travaille de nuit et s’occupe de la maison !) Lorsque Ahmed comprend que son père connait toute la littérature qu’il étudie sans lui en avoir jamais parlé, il veut savoir s’il ne la trouve pas trop osée. Hakim lui répond en souriant : « C’était le bon temps ». Le dialogue s’instaure enfin entre eux deux. Ahmed doit apprendre d’où il vient et qui il est. Il déplore ne pas connaître ce qui le constitue : la culture et la langue de ses ancêtres. « Pourquoi ne nous as-tu pas appris l’arabe ?» demande-t-il à son père. La scène est bouleversante. Cet échange va répondre à la quête d’identité du jeune homme et ainsi lui permettre de s’ouvrir à lui-même et à Farah. 

Une histoire d’amour et de désir de Leyla Bouzid

France, 1h42

dans les salles depuis le 1er septembre 2021

PAULINE EN THERAPIE

Paradoxe en ces périodes où nous avons plutôt vécus devant des portes closes, des devantures fermées, des lieux de cultures bâillonnés : un espace s’est ouvert au public, un espace dans lequel nous ne nous attendions pas à pénétrer, celui du cabinet du psychanalyste ou, plus précisément, celui du temps du travail analytique. 

Nous avons été plus de seize millions à suivre la série En thérapie sur arte, version française de la série israélienne BeTipul et de sa version américaine In treatment.  Nous avons aimé partager l’écoute du psy Philippe Dayan (hissant à raison le comédien Frédéric Pierrot au rang de star), nous nous sommes attachés à chaque patient, projetant éventuellement dans leurs histoires des questionnements qui nous assaillent. 

Un ouvrage à la sortie discrète, Suivre Pauline, nous invite à ouvrir à nouveau la porte de l’antre si privée d’un thérapeute. A travers son ouvrage qu’il qualifie de témoignage, Sidney Cohen nous entraine sur les traces de Pauline, jeune femme à la vie cabossée, qui a entrepris avec lui une cure sur plusieurs années. L’issue de cette analyse se révélera malheureusement tragique. 

Celle que l’auteur désigne comme un « drôle d’oiseau » se dévoile au fil des pages et au fil des séances, nous offrant véritablement un récit : histoire familiale très lourde (mère autrichienne, père d’origine italienne sans doute un peu collabo pendant la guerre), relations très violentes entre les parents et avec leurs enfants, expérience de quelques années dans le giron de l’Education nationale en tant que prof d’allemand (pour faire plaisir à sa mère), fuites dans le sexe et la drogue pour tendre à une liberté que son enfance et son adolescence lui avait arrachée. 

Comme le souhaite l’auteur, nous « suivons » Pauline autant qu’elle est suivie par la thérapie. Nous déplorons avec lui sa relation dévorante avec Jean-Paul, l’homme qu’elle a « dans la peau ». Grand toxico, il va l’entrainer dans un tourbillon funeste. Du pétard à l’héroïne, elle va tout essayer, tout partager avec Jean-Paul jusqu’à se charger elle-même de trouver la dope et se retrouver dans le monde impitoyable des dealer. Il lui faut éventuellement « coucher » pour récupérer la drogue, alors Jean-Paul la frappe et la traite de salope….L’emprise de cet homme met l’analyste dans une situation intenable : il aspire à hurler son sentiment de révolte contre ce tyran. Mais telle ne peut être sa position. Il doit se retenir de donner un avis, un conseil, une réponse. C’est le fil de la pensée de Pauline qui doit suivre son cours.

Alors que cette dernière cache toujours ses mains dans ses poches lorsqu’elle arrive à leurs rendez-vous, l’auteur/psy va inopinément découvrir que le corps qu’elle dissimule dans un grand blouson de cuir est abimé voire mutilé : Pauline a subit l’amputation de quelques phalanges à la suite d’une infection provoquée par une piqure de barbiturique dans le dit doigt. Ce « secret » qu’elle va finalement livrer à son analyste prendra une importance centrale au cours de plusieurs séances, une importance symbolique de sa relation si ambivalente avec « son » Jean-Paul : ce doigt perdu est l’objet de sa douleur et de sa jouissance dans une histoire d’amour et de perte d’elle-même.

Nous apprenons incidemment que Pauline a eu des relations sexuelles avec son frère lorsqu’ils étaient ados, avec l’un de ses oncles également… Le sexe occupe chez elle une place tout à fait séparée des sentiments.

Petit à petit, Pauline va apprivoiser son psy. Ce qui est très fort et très réussi dans ce texte, au-delà du portrait que Sidney Cohen dresse de Pauline, c’est la restitution très sensible des étapes de la relation entre analysé et analysant sur fond des grandes questions que se pose le second : quel est le sens de sa position, de son métier, des ses automatismes ? Quel décalage existe-t-il entre les attentes du patient et les réponses qu’il peut donner où «  (il) éprouve le sentiment d’être au bord de la trahison, de l’imposture, d’être l’acteur d’une vaste tromperie.» L’auteur décrit parfaitement ces aller-retours entre les séances, ces moments où il sent que « ça prend », les moments d’avancées du travail, puis les reculades : « C’est bien souvent à l’inconnu que nous avons affaire et nos prétentions à maitriser, à prévoir, à anticiper, sont bien souvent rabattues. Une vrai leçon d’humilité ». 

Pauline se bat, se débat. Elle tente à plusieurs reprises de renouer avec ses parents. En vain. Elle tente de quitter Jean-Paul, elle y parviendra finalement. Mais tout tient à un fil, très ténu…. Elle s’accroche à sa thérapie dont elle semble conquérir chaque rendez-vous, elle rechute souvent et passe par des hospitalisations fréquentes. Le thérapeute, qui s’est attaché à sa patiente, vivra des moments de découragement.  Et, malgré toutes les précautions possibles, le drame survient. Même séparée, Pauline n’accepte pas le suicide de Jean-Paul…Elle le suivra. Son emprise la poursuivra jusque dans la mort.

Dans sa postface, Sidney Cohen explique sa démarche. Il a voulu revenir des années plus tard sur ce « cas Pauline », elle qui lui envoyait quelquefois des lettres qu’elle concluait toujours par un joli « Affectueusement ». Doit-il se reprocher un « échec thérapeutique » ? Doit-il constater son impuissance à avoir pu changer le cours des choses ? En choisissant de nous livrer l’histoire de Pauline et la sienne dans une langue qui évite sciemment le jargon psychanalytique, Sidney Cohen dit vouloir redonner sa place au lien thérapeutique et à sa dimension humaine. Il y réussi pleinement.


Sidney Cohen
SUIVRE PAULINE
Préface de Jacques Hochman
éditions Fauves, 2021

Se procurer l’ouvrage : 
- sur le site www.fauves-editions (édition numérique ou papier)
- le commander chez votre libraire

LE CINÉMA DES FRÈRES PRÉVERT

Jacques Prévert, vous connaissez ? Bien sûr, nous empressons-nous de répondre. Mais pensons nous alors au poète ? au scénariste ? au dialoguiste ? à l’auteur des textes engagés pour le Groupe Octobre ? au parolier ? à l’artiste des tableaux et des collages  ? L‘oeuvre protéiforme est traversée par un ton, une couleur, un humour, une vision critique et engagée du monde, très identifiables. Mais si « style Prévert » il y a, ce sont souvent deux têtes qui le signent, en particulier dès le début du cinéma parlant, dans les années trente. Car, moins connu de nous, Pierre est indissociable de Jacques. Pierre Prévert, le frère, l’ami. 

(vers 1925) à Locronan, de g à d : Marcel Duhamel, Jacques Prevert, Yves Tanguy, Pierre Prévert (collection Pierre Prévert)

Jacques est né avec le siècle, le vingtième, en 1900. Pierrot, six ans plus tard. Leur frère ainé, Jean, né en 1898 est mort en 1915, intoxiqué par de l’eau viciée sur un champ de bataille. 

Pierre commence à travailler dans le cinéma avant Jacques à la fin des années 1920. Agent de publicité puis projectionniste, il organise des séances de cinéma pour son frère et ses amis, dont Marcel Duhamel et Yves Tanguy. Il est surnommé alors « notre frère opérateur ». Fous de Chaplin tous les deux, Pierre et Jacques deviennent  des « frères très amis ». « (…) Sans Pierrot, il n’y aurait pas eu Jacques (…) Vous ne pouvez pas savoir ce que c’était ! Mais c’était tous les deux » affirme Sylvia Bataille en 1988. « Jacques s’entendait au mieux avec son cadet Pierre, à la finesse et à l’humour en demi-teinte »  souligne Bernard Chardère  (numéro spécial Prévert du Magazine littéraire, 1997. À travers le talent des deux frères, le cinéma français va « parler Prévert ».

Marcel Noll, Jacques et Simone Prévert, André Breton, Pierre Prévert vers 1925

Grâce à la très belle initiative de Daniel Vogel, chef opérateur et gendre de Pierre Prévert, nous pouvons aujourd’hui découvrir ou redécouvrir quelques films réalisés par les Prévert, l’un à la mise en scène, l’autre au scénario et dialogues. Le coffret, produit par Doriane Films avec l’aide du Centre National du Cinéma, propose L’Affaire est dans le sac (1932) et, pour la première fois la version intégrale de Voyage Surprise (1947). Paris Mange son pain (1958), Paris la Belle (1959), Le Petit Claus et le grand Claus (1964) et La Maison du passeur (1966) complètent le coffret. Manque dans cet objet précieux le film Adieu Léonard (1943) dont la copie reste bloqué aux Archives du Film pour d’obscures raisons. Un autre film, restauré et ressorti en 1990 par les soins de Catherine Prévert, fille de Pierre, est un opus indispensable à celui livré aujourd’hui : il s’agit de Mon frère Jacques, réalisé en 1961 par Pierre Prévert, en quatre parties, suite d’entretiens filmés dans l’appartement de Jacques entouré de leurs amis de la première heure et autres compagnons de cinéma, le tout entrecoupé d’extraits de films.

 »L’Affaire est dans le sac’’, au fond Jacques Prevert en musicien de rue

L’Affaire est dans le sac, est un film de copains réalisé en sept jours par Pierre Prévert en août 1932 aux studios Pathé, grâce à la complicité de son directeur Charles David, en utilisant les décors d’un film que Marcel L’herbier et Pierre Colombier venaient de terminer. On reconnait, outre Jacques Prévert qui campe un petit rôle, les silhouettes de leurs amis échappés de la  joyeuse équipe des Lacoudem (autrement dit ceux-qui-se-rencontrent-en-se-frottant-les-coudes) comme Jean-Paul Dreyfus (futur Le Chanois), Lou Bonin-Tchimoukov ou Marcel Duhamel ou d’autres qui deviendront des membres du Groupe Octobre tels Guy Decomble ou Louis Chavance (également assistant réalisateur et monteur). Eli Lotar est à la caméra, Maurice Jaubert compose la musique. Julien Carette interprète ici son premier rôle important, celui de l’employé d’un chapelier roublard interprété par Etienne Decroux, étonné par la détermination d’un client qui s’exclame :  « Je veux un bérait, un bérait français…Parce que le bérait y a qu’à ça qui m’va. (…) le bérait, c’est simple, c’est chic, c’est coquet ». Jacques-B Brunius donne tout son talent à ce rôle de « bon patriote », dans un sketch devenu culte. Pour Jacques, L’Affaire est resté un film d’importance : «Si j’avais à choisir, c’est encore le film que je préfère de tous ceux que j’ai faits comme scénariste et avec mon frère comme metteur en scène.» C’est à l’issue de la projection de L’ Affaire, organisée fin 1932 aux studios d’Epinay pour René Clair que le décorateur Alexandre Trauner et Jacques Prévert font connaissance, une rencontre qui inaugure une éternelle amitié et un long compagnonnage. 

Pierre dirige Jacques sur  »L’Affaire est dans le sac’’ ©éli lotar

Entre 1934 et 1936, les frères Prévert contribuent à des films publicitaires dans l’atelier de publicité de l’agence Damour, notamment pour les campagnes Levitan, Galeries Barbès ou pour les vins Nicolas, avec Jean Aurenche et Paul Grimault. Ils n’oublient pas leur bande : « Dès qu’il y avait un petit boulot qui se présentait, un film qui se préparait, Jacques ou Pierrot se débrouillaient pour que les copains viennent jouer dedans », selon Paul Grimault. Le Crime de Monsieur Lange, film prémonitoire, tourné un an avant le Front populaire, réalisé en 1935 par Jean Renoir, en sera un parfait exemple.

L’Affaire ayant été un échec commercial, Pierre Prévert mettra dix ans avant de tourner, Adieu Léonard, en 1942, avec Charles Trenet, Carette, Pierre Brasseur.  « La plus grande cache de tous les sans-papiers du Flore « , selon Simone Signoret dans La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était, (Seuil, 1975). Ardent défenseur de ce film dans son ouvrage La France de Pétain et son Cinéma (Henri Veyrier, 1981), Jacques Siclier soutient qu’il s’agit d’«une oeuvre anticonformiste » dans laquelle les Frères Prévert ont réussi à pourfendre, tout en échappant à la censure, les grandes valeurs pétainistes du moment, dans une « comédie burlesque empreinte de surréalisme et de souvenirs des Marx Brothers. » Une fois encore, le film est un insuccès. 

 »Voyage Surprise », Maurice Baquet, Jacques-Henri Duval, Annette Poivre

Malgré tout,  Pierre Prévert a un nouveau projet, l’adaptation d’un roman de Jean Nohain et Maurice Diamant-Berger, dont Jacques Prévert et Claude Accursi feront l’adaptation . Ainsi nait Voyage surprise que vont produire Roland et Denise Tual. L’argument est aussi loufoque que deviendra le film : comment l’organisation d’un voyage surprise dont personne ne connait la destination, pas même celui qui en a l’initiative, un vieux garagiste que sa petite fille croit devenu fou, va séduire les habitants d’une bourgade où plus rien d’orignal ne se passe…. « … La caractérisation de nos personnages fait partie de notre patrimoine à Jacques et à moi. Ils sont pour la plupart issus des improvisations du groupe Octobre et du Groupe surréaliste... » précise Pierre Prévert. L’itinéraire foutraque de ce voyage va se transformer en courses-poursuites : la randonnée en autobus devient pour ses voyageurs aussi poétique que périlleuse puisqu’ils sont involontairement mêlés à une sombre affaire de bijoux volés par un Strombolien révolutionnaire ! 

dessin de Maurice Baquet pendant le tournage de  »Voyage Surprise’’ ©Anne Baquet

Pour réussir ce joyeux tournage, Pierre Prévert s’entoure de ses proches : outre son frère au scénario, Trauner dessine les maquettes, Auguste Capelier est le chef décorateur, Joseph Kosma compose la musique. Les acteurs sont épatants, dont Maurice Baquet qui partage la vedette avec, entre autre, Sinoël, Martine Carol, Annette Poivre, Pieral, Etienne Decroux ou Nico Papatakis. « Voyage surprise, c’est la joie de vivre, avec le hasard comme dieu et l’optimisme comme morale. », a écrit Raymond Lefèvre dans Image et Son en 1968. Alexandre Trauner, qui a réalisé à travers ce film son unique collaboration avec les deux frères Prévert réunis, soutient : « J’ai toujours considéré Voyage Surprise comme un film important et original dans l’histoire du cinéma français » .

Portrait de Pierre et Jacques Prévert devant un tableau peint par Constantin Nepo (1975) photo Georges Tourdjman

« Il faut infiniment plus de rigueur pour bâtir du loufoque que mener à bien un drame » constate Pierre Prévert. Malheureusement, le burlesque n’est semble-t-il pas un genre français. « C’est Pierre Prévert qui fait un bon film comique, mais c’est Tati qui a du succès », déplore l’ami fidèle des Prévert, Jacques-B Brunius.  Selon Jean-Pierre Pagliano, « dans notre pays qui n’est pas très doué pour le non-sens, Pierre Prévert, un de nos rares tempéraments burlesques français, a réalisé des films comiques fondés sur l’absurde, l’irrespect et sur les inventions verbales (…) bien servi par son frère Jacques, et ces deux frères, dans la vie comme dans le travail, étaient parfaitement unis et parfaitement complémentaires. Leurs films sont des hymnes joyeux à l’amitié et à la liberté ». 

Que de bonnes raisons pour les voir ou revoir aujourd’hui !

COFFRET FRÈRES PRÉVERT

3 DVD, durée totale 340 mn et un livret

30 €, en vente sur www.films documentaires.com

https://dvd-prevert-pierreetjacques.fr/

LES MURS BLANCS

Rouvrir mon blog fermé depuis un an pour cause de pandémie et de mise à l’arrêt des musées, théâtre et cinéma ne correspond malheureusement ni à l’accès retrouvé de ces lieux culturels, ni à un semblant de retour à une vie dite « normale ». Rouvrir mon blog signifie seulement avoir trouvé de nouvelles occasions d’écrire et de partager mon enthousiasme.

Cette première opportunité coïncide avec la sortie en librairie depuis quelques semaines de l’ouvrage de deux trentenaires, Léa et Hugo Domenach, enfants de mes amis Michèle Fitoussi et Nicolas Domenach, petits-enfants de Jean-Marie Domenach, l’un des fondateurs de la revue Esprit.

Les auteurs sont partis sur les traces d’une histoire qui coïncide avec un morceau de leur mémoire familiale. Les Murs Blancs (Grasset, 2020) restitue l’aventure d’un groupe d’intellectuels qui, autour du philosophe Emmanuel Mounier, fonde dans les années 1930 un mouvement et une revue : Esprit. L’aventure de ces jeunes gens issus des mouvements de jeunesse du catholicisme sociale a eu pour cadre une propriété située à Châtenay-Malbry, baptisée joliment Les Murs Blancs.

Deux événements ont présidé à l’écriture de ce livre : le risque de voir la mémoire de ce lieu disparaître et l’élection d’Emmanuel Macron. Dès l’accès à ses fonctions, le Président a, en effet, revendiqué son expérience d’assistant de Paul Ricœur qui vivait aux Murs Blancs. Le lieu a ainsi été remis en lumière.

Si Hugo et Léa Domenach ne se sentent pas être directement les héritiers intellectuels de cette communauté, leurs engagements dans la société civile ou dans leurs activités (lui est journaliste et actuellement responsable éditorial à l’ina, elle est documentariste travaillant en particulier sur la question des inégalités hommes/femmes), font d’eux des observateurs légitimes de cette épisode inédit. Enfants, ils allaient jouer dans le grand et beau parc de la propriété tout comme l’avait fait leur père, Nicolas, qui a grandi là. Ils allaient visiter dans cette maison de famille leur grand-père Jean-Marie, surnommé Jim, et leur grand-mère  Mamita. C’est avec la disparition de cette première génération de murblanquistes qu’ils ont commencé à prendre la mesure des enjeux de cette aventure majeure de la vie intellectuelle et politique du XXème siècle. En écrivant ce livre, ils se sont appropriés cette histoire dont ils nous font partager les espoirs et les déceptions.

Léa et Hugo Domenach© Damien Boisson-Berçu

L’ouvrage constitue un témoignage intellectuel et historique précieux, étayé par les interviews des derniers témoins, des collaborateurs de la revue Esprit, des enfants et petits enfant des « murblanquistes », par l’accès aux archives personnelles des familles, par les ouvrages écrits par certains habitants (dont les  Souvenirs de Paul Fraisse, la biographie d’’Emmanuel Mounier par Jean-Marie Domenach) ou les entretiens de Paul Ricœur avec François Dosse. 

Nous revivons ainsi les enjeux des plus grandes batailles politiques et idéologiques de l’après-guerre et surtout le rôle de ces intellectuels engagés dans la vie politique. Mais le ton du livre et sa facture n’en font en aucun cas un ouvrage universitaire ou savant. Les auteurs jettent un regard à la fois respectueux et critique, bienveillant et distancié par deux générations, face à une utopie qui n’a pas fonctionné humainement.

« Penser du possible » est le socle à partir duquel le philosophe Emmanuel Mounier et ses amis de la Revue Esprit travaillent. Mounier décrit comme « sérieuse, grave, occupée de problèmes, inquiète d’avenir » sa génération à laquelle appartiennent aussi Sartre, Nizan, Aron ou Camus, nés en 1905 comme lui. 

« En état de guerre spirituelle », homme de foi en Dieu et en l’homme, Mounier sera en quelque sorte le gourou de la communauté des Murs Blancs. « Mounier prenait tout de suite une place dans la vie des gens », témoigne le philosophe Paul Thibaud. Fondateur de la revue Esprit en 1932, Mounier rêve de lui donner une dimension nternationale. Mais il veut plus. Il veut regrouper ses amis pour mieux organiser leurs rêves de changer le monde. Il veut créer un centre Esprit, un lieu où ils vivraient ensemble, où seraient abrités la revue et le mouvement Esprit ainsi qu’un centre pédagogique.

Avec l’aide de Paul Fraisse, il trouve en 1939 le lieu idéal à Châtenay-Malabry, une grande propriété dans une banlieue qui ressemblait encore à la campagne. Mais la guerre et les engagements de chacun dans la Résistance retardent le projet qui verra vraiment le jour après la Libération. Le centre éducatif sera abandonné. Les Murs Blancs deviendra le lieu d’une vie communautaire et celui du centre Esprit. 

Les Murs Blancs en 1989 © Collection Domenach

Autour d’Emmanuel Mounier, les familles de quatre intellectuels chrétiens, Henri-Irénéé Marrou, Jean Baboulène, Paul Fraisse et Jean-Marie Domenach s’installent dans la propriété après l’avoir rendue habitable. Ils seront bientôt rejoint par Paul Ricoeur, qui est protestant. Mounier rédige une « Constitution murblanquiste » qui est signée le 10 décembre 1946. Les termes de ce document sont extraordinaires : un mélange d’humour, de malice et de vision utopique qui posent les bases d’une communauté idéale. « Les Murs blancs ne sont pas tout. Les Murs Blancs sont, c’est tout. Et c’est déjà beaucoup ». Ou encore : « Il n’y a aux Murs Blancs, ni propriétaires, ni locataires, ni oppresseurs, ni opprimés. Les Murs Blancs ne sont pas une propriété. Cette impropriété est collective ». Il serait fastidieux de recopier l’intégralité de cette constitution qui s’inscrit entre un manifeste anticapitaliste et un poème de Boris Vian, mâtiné de références à Rousseau ou à Goethe. C’est magnifique ! 

Mais la réalité va rapidement rattraper et contrarier les belles intentions du « vivre ensemble ». Rivalité entre les cinq familles pour la répartition des lieux, rivalité de pouvoir entre les membres à l’intérieur de la revue et dans la gestion de la propriété, rivalité affective face au « père spirituel »…Un drame va mettre un terme à cette première époque qui s’annonce plus compliquée que prévue : la mort brutale d’Emmanuel Mounier, le 21 mars 1950. Les hommages seront nombreux et unanimes, le chagrin aux Murs Blancs immense.

Les Murs Blancs en 1989 © Collection Domenach

Une nouvelle page s’ouvre. La vie intellectuelle de la communauté se ressert à Châtenay autour de réunions et de conférences, dont celle du dimanche après-midi qui perdurera jusqu’aux années 1970. L’activité de la revue s’organise à l’extérieur. C’en est fini du « centre Esprit ». Et il faut trouver un « successeur » au père disparu. C’est alors que Paul Ricœur entre en scène. Mais là encore, certains espoirs vont vite être déçus : Ricœur est un « maître penseur plutôt qu’un maître à penser ». Il n’est pas homme à diriger ou à arbitrer des problèmes : il ne sait pas dire non et déteste les responsabilités. C’est néanmoins une nouvelle dynamique qui s’installe, sans pour autant régler les tensions de cohabitation de la communauté.

La revue Esprit continue à jouer un rôle de premier plan dans la vie intellectuelle française et à l’étranger. Ses positions concernant la guerre d’Algérie, la torture et la décolonisation, la lutte contre le totalitarisme communiste ou la construction de l’Europe seront majeures dans les débats.

Léa et Hugo Domenach décrivent avec finesse la fin progressive du rêve des Murs Blancs qui s’amorce au moment de l’éclosion de Mai 68. Une fracture générationnelle va se creuser entre les parents et les enfants qui ont grandi. Ceux-ci se sont éloignés des valeurs du catholicisme qui faisaient partie de l’ADN familial. Et la révolution sexuelle qui explose dérange les ainés. Ils ne comprennent rien à la liberté des moeurs, sont opposés par principe à l’avortement et admettent difficilement la réalité de l’homosexualité. Le suicide d’Olivier Ricœur en 1971 cristallisera une partie des failles humaines et intellectuelles des Murs Blancs, en particulier l’échec de ces intellectuels à porter à leurs enfants autant d’intérêt qu’à leurs combats politiques ou théoriques, passant à côté d’une transmission constructive et d’une attention suffisante aux changements de l’époque. Paradoxalement, cette communauté composée de brillantes personnalités, d’universitaires aux enseignements puissants, de militants opposés à toute forme d’injustice depuis l’Occupation, qui a formé toute une génération de chercheurs, de philosophes, de journalistes, d’écrivains, d’artistes, d’hommes politiques (et pas des moindres puisque le Président Macron doit beaucoup à Ricœur), a su probablement mieux transmettre à ses disciples et à ses fils spirituels qu’à sa propre famille. Néanmoins, pour les petits-enfants Domenach, demeure une certitude : « Les murs peuvent tomber, les hommes et les femmes disparaître, mais les idées, les valeurs et les combats, eux, pourront toujours renaître. »

LES MURS BLANCS de Léa et Hugo Domenach

Grasset, 2020, 20 €
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