Photographie, arme de classe et Une avant-garde polonaise au Centre Pompidou

Le Centre Pompidou présente actuellement deux expositions qui témoignent chacune de l’engagement artistique et politique. Elles retiennent notre attention pour leur intérêt historique et l’émotion esthétique qu’elles procurent. Il s’agit de Photographie, arme de classe et d’Une avant-garde polonaise.

WILLY RONIS Prise de parole aux usines Citroën – Javel, 1938 © Centre Pompidou, MNAM-CCI/Bertrand Prévost/Dist. RMN-GP© RMN – Gestion droit d’auteur Willy Ronis

Le titre de la première, Photographie arme de classe est emprunté à un texte d’Henri Tracol, publié en 1933 dans Cahier Rouge, l’un des organes de l’Association des Ecrivains et Artistes Révolutionnaires. La mission de l’AEAR, fondée à Moscou en 1927 et en France en 1932 par Paul Vaillant-Couturier, Léon Moussinac et Louis Aragon, est de réunir, en un même groupe, les différents courants culturels qui, en France, questionnent les rapports de l’engagement révolutionnaire avec la culture. Une sorte de front social. Cette association se développe dans un contexte social et politique très tendu, dans cette période de l’entre-deux-guerres, où la crise économique post 1929, la montée du chômage et des inégalités sociales, les crispations xénophobes liées à la montée du fascisme, sont autant de motifs d’engagements pour les militants de gauche qui sont alors principalement regroupés dans le sillage du Parti Communiste.

Ainsi l’AEAR voit naître une chorale, rebaptisée en 1935 « Chorale Populaire de Paris », nombre de troupes de théâtre amateur, dont le Groupe Octobre en sera le fleuron, une section littéraire, des expositions (Le Salon des peintres révolutionnaires en  1934) et une section photographique.

JACQUES-ANDRÉ BOIffARD Chaussure et pied nu, vers 1929 © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/Dist. RMN-GP © Mme Denise Boiffard

A travers une sélection opérée au sein des collections photographiques du Centre Pompidou, au fil d’une centaine d’œuvres et d’une quarantaine de documents, organisés par section thématiques ou en séries formelles, l’exposition propose de mettre en lumière le « véritable laboratoire du regard social et engagé » qui se développe en France à la lisière du Front Populaire et de la Guerre d’Espagne. Nous croisons les plus grands noms de la photographie moderne tels Willy Ronis, Eli Lotar, Robert Doisneau, Nora Dumas, Henri Cartier-Bresson, Germaine Krull, Gisèle Freund, Lisette Model mais aussi Pierre Jamet, Jacques-André Boiffard, Claude Cahun, André Steiner, Dora Maar, André Kertez ou François Kollar. 

L’ensemble des images exposées, dont l’intensité du noir et blanc renforce les sujets traités pour mieux les dénoncer, témoigne de la misère des taudis, des clochards, des pauvres à l’Armée du Salut, des ouvriers en lutte, du colonialisme, de l’attitude de la police…. Les photos sont là aussi pour magnifier le sport, les auberges de Jeunesse…  

Entraînement, milieu des années 1930
Collection privée © Adagp, Paris 2018

Nous sommes saisis par l’utilisation très novatrice du photomontage, mentionné dans le manifeste de l’AEAR de 1932 comme « l’une des nouvelles formes d’expression pour un art de masse révolutionnaire, au côtés  du théâtre ouvrier, du cinéma et de la radio ». L’architecte et décoratrice Charlotte Perriand, qui sera proche de Le Corbusier et de Pierre Jeanneret, influencée par la lecture de revues soviétiques, présente en 1936, à l’occasion de l’Exposition de l’habitation au Salon des arts ménagers,  son photomontage La Grande misère de Paris qui contraste alors avec la vision commerciale du Salon ! Le photomontage est aussi très présent dans le graphisme et les articles des revues communistes, dont Regards, Communiste ou VU.  Il est frappant d’y retrouver les signatures de personnalités liées au Groupe Octobre, tels le comédien Fabien Loris, le metteur en scène Lou Tchimoukov (Louis Bonin) ou l’architecte Robert Pontabry. Ils forment avec d’autres, ce qui est décrit dans le catalogue de l’exposition comme « la scène culturelle rouge », dont l’une des caractéristiques est cette formidable polyvalence des artistes, qui trouvent à travers le théâtre, la photo, le dessin, le graphisme, l’architecture, les décors, les costumes, les collages, voire l’écriture ou le cinéma, autant d’outils artistiques que nécessaires pour exprimer leurs engagements. La bande son diffusée dans l’exposition, reprenant des choeurs parlés du metteur en scène Lou Tchimoukov témoigne de la force du spectacle vivant à cette période.

RÉ SOUPAULT Délégation de grévistes à la fête de la victoire du Front Populaire, le 14 juin 1936 © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Georges Meguerditchian/Dist. RMN-GP © Adagp, Paris 2018

Cette exposition est importante à double titre. Elle est, d’une part,une source d’archives très précieuse sur une période décisive des luttes sociales en France et constitue sur ce point un document irremplaçable. Elle offre d’autre part, un témoignage superbe de la photographie humaniste  française.

Cette première exposition étant d’une taille raisonnable on peut agréablement monter jusqu’au niveau 4 pour découvrir Une avant garde polonaise et plus particulièrement le travail de deux artistes, Katarzyna Kobro (1898-1951) et Wladyslaw Strzeminski(1898-1951) .

Il existe quelques parentés entre les deux expositions : l’art comme outil d’engagement politique, l’exploration de plusieurs supports artistiques, la période de l’entre-deux-guerres pour partie. Mais les parallèles s’arrêtent là.

 Katarzyna Kobro Construction suspendue 1921 / 1972Muzeum Sztuki, Lodz©Muzeum Sztuki, Lodz & Ewa Sapka-Pawliczak

Katarzyna Kobro est sculptrice, russe, d’origine allemande. Wladyslaw Strzeminski est peintre, polonais, né à Minsk. Ils se sont rencontrés aux temps troublés de la Révolution d’Octobre, à Moscou, en 1918. Couple à la ville, ils ont mené la plupart de leurs pratiques artistiques dans une réflexion formelle commune. Ils sont liés aux artistes constructivistes, El Lissitzky, Antoine Pevsner et Kasimir Malevitch.

 Wladyslaw Strzeminski Composition architectonique Muzeum Sztuki, Lodz©Muzeum Sztuki, Lodz & Ewa Sapka-Pawliczak

A partir de 1921, à leur arrivée en Pologne alors en reconstruction, ils mettent au point un système artistique « basé sur le principe d’unité, de pureté du matériau et de la mise en espace », intitulé « l’unisme ». Cette démarche, comme les suivantes, est emprunte d’exigence politique. L’unité organique des éléments leur sert de modèle pour une nouvelle organisation de la société, qui, sans détruire l’ordre ancien doit « créer des alternatives ». Ils entreprennent de multiples actions dont l’enseignement, l’organisation d’expositions et la constitution d’une collection d’art moderne international pour la ville de Lodz. Les oeuvres de cette période présentées dans l’expositions sont époustouflantes, tant les toiles de Wladyslaw Strzeminski (ses Compositions architectoniques) que les oeuvres de Korbo. Leurs forces novatrices, voire pionnières, donnent tout son sens à la notion d’avant garde qu’ils représentent. La radicalité des constructions géométriques de Korbo la place parmi les sculptrices les plus importantes de la première moitié de XXeme siècle. Les peintures abstraites de Strzeminski–les reliefs, les Compositions architecturales ou Compositions unistes, sont des propositions uniques dans ce domaine.

Katarzyna Kobro, Nu, 1925 – 1927, Muzeum Sztuki, Lodz©Muzeum Sztuki, Lodz & Ewa Sapka-Pawliczak

Le style des deux artistes va changer dans les années 30. Kobro se tourne vers le figuratif schématisé. Wladyslaw Strzeminski introduit la « ligne organique » qui marquera de nombreux dessins et s’appliquera à une série particulièrement saisissante, A mes amis les Juifs, traitant de l’extermination des Juifs polonais. Il développera ensuite une Théorie de la vision, qui correspond à sa version de l’histoire de l’art analysée du point de vue de l’évolution de la conscience visuelle. 

Wladyslaw Strzeminski, Sur le trottoir de la série Les Déportations1940, Muzeum Sztuki, Lodz©Muzeum Sztuki, Lodz & Ewa Sapka-Pawliczak

L’utopie du couple va malheureusement, après guerre, virer au drame. Wladyslaw Strzeminski est marginalisé, écarté de la vie politique et privée par le régime socialiste polonais jusqu’à sa mort en 1952. Quand à Katarzyna Kobro, sa séparation d’avec Strzeminski, sa vie précaire et la maladie mettent un terme à sa carrière en 1948.

Cette exposition permet la découverte de deux artistes, couple moderne, artistes révolutionnaires et membres majeurs de l’avant-garde artistique polonaise du XXème siècle.

Photographie arme de classe, La photographie sociale et documentaire en France, 1928-1936, Centre Pompidou, jusqu’au 4 février 2019, Galeries des photographies, niveau -1, entrée libre.

Le catalogue de l’exposition, co-édité par le Centre Pompidou et Textuel est très réussi. Outre l’ensemble du corpus des photos reproduites, Il offre nombre d’analyses qui complètent formidablement l’exposition.

Une avant-garde polonaise, Katarzyna Kobro et Wladyslaw Strzeminski
Centre Pompidou, jusqu’au 14 janvier 2019, Galerie du Musée et galerie d’art graphique, niveau 4

GIRL, film intemporel, film universel.  

Parler du film Girl quinze jours après sa sortie dans les salles parisiennes n’est pas très sérieux et fait courir le risque de radoter ce que la critique a déjà dit ou écrit Mais peu importe. Ce film est intemporel et universel. « Qu’elle soit née homme ou femme, la personne transgenre modifie, voire rejette son identité sexuelle d’origine », telle est la définition que l’on peut trouver au terme transgenre sur internet. Contrairement à ce que l’on pourrait croire (et ce que je croyais), Girl n’est pas simplement un film sur le genre ou le transgenre, voire sur la transgression de manière générale, même si le transsexualisme est devenu une question de société importante et sensible. Girl s’avère toucher un questionnement beaucoup plus vaste, celui de l’adolescence, cette période souvent si confuse, où chacun est à la recherche de son propre corps, à la recherche de son identité. Lara, l’héroïne de ce premier film de Lukas Dhont, est une ravissante adolescente de quinze ans, incarnée par le comédien Victor Poster qui est tout simplement extraordinaire. Son sourire et son regard suffisent souvent à nous dire tout des tourments incandescents de son personnage. L’objectif de Lara est de devenir danseuse étoile. Pour ce faire, la famille qui se compose d’elle, son petit frère et son père (la mère est absente du cadre, nous ne saurons jamais rien d’elle) a déménagé pour lui permettre d’entrer dans la meilleure école du pays (nous sommes en Belgique). Ce parcours vers l’excellence de la danse classique va se doubler d’un autre challenge. Pour atteindre son objectif, Lara doit transformer son identité initiale. Née Victor, son sexe de garçon, imposé à la naissance, devient pour elle son handicap majeur. Parce qu’une danseuse étoile ne peut exister que dans le corps d’une femme, Lara veut changer de sexe. Avec le soutien indéfectible de son père (Arieh Worthalter, formidable d’humanité), nous allons suivre son double « travail », celui de la jeune danseuse, de ses progrès fulgurants dans les classes de l’Ecole et celui de l’ adolescente, séance après séance, dans le cabinet du médecin avec qui elle entreprend son traitement hormonal qui devrait déboucher sur une opération. La délicatesse, la pudeur, la beauté que les images de ce film nous transmettent, sont bouleversantes. Nous souffrons avec Lara lorsqu’elle tente de dissimuler son sexe pour être comme les autres ballerines, lorsqu’elle soigne ses pieds trop grands pour ses pointes, lorsqu’elle cherche l’approbation de son père devant les conseils de son médecin ou les évaluations de ses professeurs, lorsqu’elle doit affronter la « curiosité » cruelle de ses camarades. Mais nous souffrons avec elle comme nous le ferions avec n’importe quelle jeune fille qui mettrait toute son âme et tout son corps au service de cette volonté absolue de devenir danseuse étoile, dans un trajet qui, pour tous danseurs, garçons ou filles, est un sacerdoce. L’émotion qui nous assaille tout au long du film tient aussi beaucoup à cette relation extraordinaire qui existe entre Lara et son père, entre Lara et son petit frère, vis à vis duquel elle tient quelquefois le rôle de la mère absente. La violence de son combat est d’autant plus intense qu’il s’inscrit dans une compréhension familiale sans doute rare. Ne ratez pas ce film, si justement récompensé par la Caméra d’Or lors du dernier Festival de Cannes, par la Queer Palm et par le Prix d’interprétation décerné à l’incroyable comédien Victor Polster. 

Girl, Film belge de Lukas Dhont. Avec Victor Polster, Arieh Worthalter (1 h 45).