Raoul Hausmann, Un regard en mouvement

Le Triangle (Vera Broïdo) Vers 1931 Raoul Hausmann
Coll. Marc Smirnow. © ADAGP, Paris, 2017
 La belle rétrospective consacrée à Raoul Hausmann (1886-1971) à la Galerie nationale du Jeu de Paume sera sans aucun doute, pour une grande partie du public, l’occasion d’une réelle découverte.

Les plus avisés savent peut être que l’artiste, marqué par les mouvements futuriste et expressionniste des années 10, fut une figure du dadaïsme berlinois dès 1918, qu’il dirigea trois numéros de la revue Der Dada et qu’il fut le Dadasophe du Club Dada.  Initiateur de la poésie sonore, pionnier du collage et du photomontage, écrivain, expérimentateur en tous genres, il est décrit par son ami, l’écrivain et économiste Franz Jung, comme « le plus grand agitateur culturel du Berlin des années 1920 ».

Material der Malerei 1918
Raoul Hausmann © Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Pour un public seulement curieux, dont j’ose affirmer faire partie, son oeuvre photographique est restée longtemps méconnue. Et pour cause ! Comme nous l’explique la commissaire de l’exposition, Cécile Bargues : « Raoul Hausmann, qui fut taxé d’artiste « dégénéré » par les nazis et quitta précipitamment l’Allemagne en 1933, dut abandonner bien des clichés sur la route de ses exils pressés. Son travail photographique est, dès lors, demeuré secret, largement invisible, présumé perdu, avant que ne soit presque miraculeusement découvert, entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980, un fonds jusque-là inconnu dans l’appartement de sa fille à Berlin (aujourd’hui à la Berlinische Galerie). Les fonds français, principalement conservés au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart et au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, ainsi qu’au Musée national d’art moderne, se sont constitués dans le même temps, et enrichis jusqu’aux années 2010. Depuis lors, son aura de photographe n’a cessé de croître ».

Sans titre (Vera Broïdo) Vers 1931, Raoul Hausmann
© ADAGP, Paris, 2018. © Berlinische Galerie – Landesmuseum für Moderne Kunst, Fotografie und Architektur/VG Bild-Kunst, Bonn

Raoul Hausmann débute la photographie en 1927 et rencontre, en 1928, Vera Broïdo, fille de révolutionnaires russes et écrivain, avec qui il vivra, en compagnie de sa seconde femme, Hedwig Manckiewitz, jusqu’en 1934. Leur vie se partage entre Berlin, Kampen, sur l’île de Sylt en mer du Nord, et un petit village de pêcheurs sur la mer Baltique où Hausmann réalise de nombreuses photos.  L’exposition du Jeu de Paume nous en livre une partie, en particulier une série de nus particulièrement éblouissante, Vera Broïdo étant alors son modèle. Comme le décrit encore parfaitement Cécile Bargues : « Photographe ému, flâneur magnifique, il ne cherche pas la perfection d’une image trop lisse, parfaitement ordonnée et construite, mais les interstices de liberté et l’éblouissement de ce qu’il nomme « la beauté sans beauté ». Son sens du calme est sa façon de résister, digne, debout, à la violence des temps (…) Ses images de plantes, d’écume, de  flux de la lumière et de la matière sont autant d’images du désordre, dénuées de toute vision autoritaire ».

Deux nus féminins allongés sur une plage
Vers 1931-1934 Raoul Hausmann
© ADAGP, Paris, 2017. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI. Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard

Proche d’August Sander, Raoul Ubac, Kurt Schwitters ou Lázló Moholy-Nagy, ce dernier avait déclaré à Vera Broïdo : « Tout ce que je sais, je l’ai appris de Raoul. »

Après l’incendie du Reichtag en 1933, déclaré « artiste dégénéré » par les nazis, il cherche à protéger Hedwig Manckiewitz et Vera Broïdo qui sont juives, et choisit l’exil. Commence alors un long voyage d’environ six années à travers l’Europe, durant lequel il séjourne consécutivement à Ibiza, Paris, Ibiza, Zurich, Prague (où il fait des essais de photographie infrarouge), puis à nouveau Paris (où il se lie à de nombreux artistes de l’entre-deux-guerres). Chaque étape, riche en créativité, essentiellement photographique, est suivie de publications et d’expositions.

Maison paysanne (Can Rafal)
1934 Raoul Hausmann
© Musée départemental d’art contemporain de  Rochechouart

Lors de son premier séjour à Ibiza, il est fasciné par la pureté des maisons paysannes en forme de cubes blancs et réalise l’inventaire photographique de ces « architectures sans architecte », populaires, à la fois anciennes et modernes. Nous découvrons ces images hors du temps tout comme les portraits saisissants des habitants, ou cette photo de trois chaises installées en désordre devant un escalier, stupéfiante par sa géométrie parfaite.

Trois chaises 1934, Raoul Hausmann
© Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Véra a mis fin à leur relation en 1934, Raoul s’est engagé auprès des Républicains pendant la guerre d’Espagne à Ibiza et il connait la seule exposition de son vivant à Prague en 1937. Lors de son séjour à Paris, à l’été 1939, l’approche de la guerre, les origines juives de sa femme et l’insécurité liée à son statut d’immigré vont précipiter son départ en zone libre. Le Limousin devient son refuge où Marthe Prévôt s’installe avec le couple en 1940, jusqu’à leur mort. Malgré une situation financière et matérielle précaire, Hausmann se concentre sur son travail et revient dans l’après guerre à son travail expérimental de l’entre deux guerre tout en poursuivant une intense activité artistique dans les domaines de la photographie, de la peinture, du collage et de l’écriture. Il meurt le 1er février 1971 à Limoges, cinq ans après sa première rétrospective au Moderna Museet de Stockholm.

Raoul Hausmann tenant sa sculpture-assemblage L’Esprit de notre temps, 1964, Marthe Prévôt © Documentation du Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Raoul Hausmann, un regard en mouvement

GALERIES DU JEU DE PAUME, Place de la Concorde, jusqu’au 20 mai 2018 jeudepaume.org

A signaler également, simultanément au Jeu de Paume, la formidable exposition consacrée à la photographe américaine Suzan Meiselas, « Mediations » qui couvre son parcours depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Sont présentées en particulier ses photos très impressionnantes sur les zones de conflit en Amérique Centrale, un passionnant travail sur le peuple kurde, une série sur l’industrie du sexe et une autre sur la violence domestique.

 

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