Philippe Claudel, Jérôme Kirscher, Guy Cassiers

L’acteur Jérôme Kirscher et le metteur en scène Guy Cassiers se sont rencontrés autour du texte de Philippe Claudel La petite fille de Monsieur Linh. Tous deux savent témoigner de leurs engagements : le premier avait fait entendre la montée des extrêmes droites en Europe à travers sa magnifique interprétation du texte de Stefan Zweig Le Monde d’hier. Le second poursuit son travail sur la réalité de l’exil et de la migration avec ce spectacle, après avoir présenté en 2017 au Festival d’Avignon, Grensgeval (Borderline) sur un texte de Elfriede Jelinek.

Le texte de Philippe Claudel, publié chez Stock en 2005, voici donc treize ans, résonne au plus profond avec la situation actuelle des migrants, dans l’interprétation sobre et époustouflante d’humanité de Jérôme Kirscher. Dans son dernier opus, L’ Archipel du Chien (Stock, 2018), l’auteur  poursuit  son exploration du «mystère humain ». « J’autopsie le vivant et c’est une source de vertige, a-t-il confier au “Monde des livres”. L’homme parvient toujours à repousser les frontières du pire, comme s’il s’expérimentait lui-même dans sa propension à faire le mal. » Ainsi après La Petite Fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck (Stock, 2005 et 2007)
il a choisi pour cet Archipel du Chien de composer une parabole sur la crise migratoire pour dire encore et toujours son indignation et sa colère devant l’indifférence à l’autre.

Revenons à la MC 93 de Bobigny, à la représentation théâtrale de La Petite Fille de Monsieur Linh. Malheureusement lorsque cette chronique sera publiée, les représentations seront terminées. Elles n’ont eu lieu que pour quelques dates. Mais le spectacle part en tournée jusqu’en mai et espérons qu’il sera repris la saison suivante !

Je laisse la parole à Brigitte Salino, qui a merveilleusement rendu compte de ce très beau spectacle dans le Monde. J’ose ainsi faire miens ses mots :

Un mot, « horizon », écrit en blanc sur un écran noir. Un homme qui s’avance devant l’écran, habillé de noir, ­tenant un bâton. Il sourit. Sur l’écran, les lettres d’« horizon » s’écartent les unes des autres, puis disparaissent. Reste l’homme, seul avec l’histoire qu’il va nous ­raconter. La sienne. Celle d’un émigrant, qui un jour, debout sur le pont arrière d’un bateau, a vu s’effacer les dernières lignes d’horizon de son pays natal.

Cet homme, tous ceux qui ont lu La Petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, le connaissent. Les autres le découvrent, différent et inchangé, à la MC93 de Bobigny, où Jérôme Kircher le joue, dans une mise en scène du Flamand Guy Cassiers, passé maître dans l’art d’allier les voix, les images et les sons. Les silences, aussi, entre les mots qu’il fait entendre comme une musique intérieure.

Dans le roman de Philippe Claudel, Monsieur Linh n’est pas seul. Il tient dans ses bras une petite fille, dont il s’occupe comme d’un trésor, et il a un ami, Monsieur Bark, rencontré sur le banc de la ville étrangère où l’exil l’a mené. Monsieur Linh ne comprend pas un mot de ce qu’il lui dit, mais il a senti dès le début que Monsieur Bark ne lui était pas hostile. Au contraire : sa bienveillance est devenue un baume, qui donne un sens au cours des jours.

A Bobigny, Monsieur Linh est seul. Ainsi l’a voulu Guy Cassiers, qui jamais ne fait apparaître Monsieur Bark, sinon comme une image sur l’écran. Et cette image est celle d’un double de Monsieur Linh. De la même façon, jamais on ne verra la petite fille. Ces ­absences ne trahissent pas Philippe Claudel. Elles font entrer le roman dans une autre dimension, propice à l’écoute du théâtre, et juste, sur le fond.

Car on ne sait pas, quand on ­referme La Petite Fille de Monsieur Linh, ce que le vieux monsieur ­assis sur son banc a réellement vécu. Ce qui compte, dans cette histoire, c’est la perception qu’un homme peut avoir dans un environnement où tout de sa vie antérieure est effacé. Sauf le souvenir, bien sûr, avec lequel il faut vivre, et qui accable ou porte, selon les moments.

La beauté de la mise en scène de Guy Cassiers tient à la subtilité avec laquelle il nous fait entrer dans cet exil immémorial et ­contemporain. Sur le plateau de la MC93, qui semble vaste comme le monde et la solitude d’un homme, il a donc choisi de mettre un grand écran, et un homme ­devant. L’homme, c’est le comédien Jérôme Kircher, qui sait jouer avec la grâce de l’instant. L’écran traduit l’espace de ses pensées. D’autres mots que celui d’« horizon » s’y inscrivent. Ils vont et viennent, parfois se coulent les uns dans les autres, parfois dessinent des paysages graphiques, comme celui de la ville étrangère que traverse Monsieur Linh.

Deux de ces mots sont des ­sésames : « Sang Diû », « matin doux » dans la langue natale du vieil homme. C’est le prénom de la ­petite fille de Monsieur Linh, dont le fils et la belle-fille sont morts d’un éclat de bombe, dans la rizière où ils travail­laient. L’autre mot est « bonjour » : le seul que Monsieur Linh ­connaisse de la langue du pays où le bateau de l’exil a accosté. Il a voulu l’apprendre pour répondre aux attentions de Monsieur Bark.

Et à la fin, quand Monsieur Linh, échappé d’un asile où les autorités l’avaient enfermé, aperçoit son ami Monsieur Bark et court vers lui, sans voir la voiture qui va mortellement le heurter, c’est ce mot de « bonjour » que l’on entendra, de la voix de Jérôme Kircher. Une voix qui réconforte, parce qu’elle a un grain doux comme un déchirement qui ne s’avoue pas.

  Brigitte Salino, le Monde, 5 avril 2018

La Petite Fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers. Avec Jérôme Kircher

Du 10 au 13 avril à Villeneuve-d’Ascq (Nord)du 24 au 28 avril au Théâtre National de Bruxelles, du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur

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