NOS BATAILLES

Nos Batailles est le second film de Guillaume Senez. Né en 1978 à Bruxelles, on lui doit un premier long métrage Keeper,  sélectionné en 2016 dans 70 festivals, primé par une vingtaine de prix. Il va falloir désormais compter avec ce réalisateur dans le paysage cinématographique.

Romain Duris avec Lena Girard Voss

Nos Batailles, sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en 2018, est emballant.

Pourtant, si l’on s’arrête à son argument, il n’est pas certain que l’on se précipite en salle : « Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain quand Laura, sa femme, quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas ».

C’est là toute la réussite de ce film élégant, humain, subtil, contemporain et, à bien des moments, bouleversant : avoir donné corps à ces réalités quotidiennes qui se déroulent dans deux des structures les plus anxiogènes de notre société  : l’entreprise et le couple.

S’agissant de la première, Olivier, – incroyablement incarné par un Romain Duris comme on ne l’avait jamais vu – est chef d’équipe au sein d’une grosse entreprise qui ressemble beaucoup à l’idée que l’on se fait du géant Amazon. Des hangars gigantesques abritent des milliers de boites aux codes barres précis et des centaines d’employés courant aussi vite qu’ils peuvent pour honorer les commandes. Ils sont armés de tablettes qui sont autant leurs outils de travail que les mouchards de leurs performances. Olivier protège ces hommes et ces femmes face aux cadences infernales exigées par la direction, dont Agathe, la « RH » intraitable et inhumaine est le porte-voix (Sarah Le Picard, très juste dans son « mauvais rôle »). Le film démarre par la menace qui pèse sur l’un des employés plus très jeune, qui se sait sur la touche. Il va se suicider. Mourrir avant la déchéance que le chômage et les dettes impliqueraient.   

A la maison, Olivier est marié avec Laura (Lucie Debay, parfaite). Ils ont deux enfants, Elliot et Rose (formidables acteurs !). Nous comprenons vite que Laura est dévastée par la priorité qu’Olivier accorde à son travail. Elle est en train de sombrer dans la dépression. Mais elle ne laisse rien paraitre, reste silencieuse sur son mal-être face à son mari ou  sa copine qui l’emploie comme vendeuse dans son magasin. Pourtant, sa très grande fragilité la fait fondre en larmes lorsqu’une cliente doit renoncer à la robe qu’elle avait choisie, faute de provisions sur sa carte de crédit. Elle ne supporte plus rien, le sort de cette femme pas plus que le sien. Elle s’écroule au vrai sens du terme.

Soudain, elle sort du film, elle sort du couple. Sa dernière force à été de partir, de quitter la maison, ses enfants, son mari. Sans un mot. Elle s’est évaporée.

Romain Duris avec Lena Girard Voss et Basile Grunberger

Olivier va devoir réapprendre sa relation au quotidien avec ses enfants, les gestes, les menus (Elliot et Rose vont manger beaucoup de céréales !), les habits, les devoirs….Et aussi trouver les mots face à cette absence maternelle.

Deux figures féminines de substitution vont émerger : Joëlle, la mère d’Olivier, merveilleuse et trop rare Dominique Valadié. Elle avouera à son fils qu’elle aussi, avait un moment pensé quitter la maison, lorsque lui et sa soeur étaient petits…

Justement arrive Betty, la soeur d’Olivier. Laetitia Dosch est sans aucun doute la vraie révélation du film, tant son apparition illumine tout : le film, la vie des enfants pendant les quelques jours qu’elle va passer avec eux, la vie de son frère avec qui elle dansera sur la chanson de Michel Bergé Le paradis blanc. Scène belle et poignante.

Romain Duris et Laetitia Dosch

Olivier, l’homme plaqué, va se débrouiller dans ces « batailles » parallèles et successives. Pas toujours au top. En particulier avec sa collègue syndicaliste  Claire, nous n’en dirons pas plus. L’occasion pour le public de retrouver Laure Calamy (on l’adore dans Dix pour cent), dans un rôle plus puissant que ceux de « marrantes » où elle était cantonnée. Elle est ici formidable d’humanité et de générosité.

Si je m’attarde autant sur les comédiens, c’est qu’ils sont au coeur de la réussite de ce film. Probablement grâce à la méthode du réalisateur qui ne leur livre pas les dialogues mais les cherchent avec eux.  Comme il le précise « Cela représente un risque pour les comédiens (…). C’est cela qui donne au film cette texture particulière, les moments où les personnages cherchent un peu leurs mots, où les dialogues peuvent se chevaucher, tous ces petits accidents, ces choses de la vie de tous les jours qu’on a tendance à perdre au cinéma ».

Le film pourrait s’intituler « Ces choses de la vie ». Même si une femme qui part n’est pas si banal….Et puis le titre était déjà pris, enfin presque.

NOS BATAILLES,  réalisation Guillaume Tenez, 2018 -Belgique/France- 1h38

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