LES ENFANTS DU 209 RUE ST MAUR

Mardi 5 juin, à 22h20, vous avez deux options. Soit être bien installé dans votre fauteuil, devant votre télévision branchée sur la chaine arte, soit vaquer à vos occupations si vous avez enregistré le programme dont il va être question. A vrai dire vous aurez encore 60 jours en replay pour découvrir le sujet de cette chronique : le documentaire de Ruth Zylbermann, Les enfants du 209 rue St Maur, Paris Xè.

La réalisatrice a choisi au hasard l’immeuble du 209 rue St Maur. Son projet était de retracer l’histoire d’un immeuble parisien : À l’origine, mon projet embrassait une temporalité bien plus large,  explique t elle, mais au fil de l’écriture, la période de l’Occupation a pris une place centrale. Lorsque la guerre fait effraction, les interactions entre voisins ne se cantonnent plus à la sphère de l’intime. L’immeuble s’est alors transformé en refuge pour certains, en piège pour d’autres, et il me semblait que cette échelle de l’immeuble, qui rompt à la fois avec la macro-histoire et l’échelle individuelle ou familiale, permettait de rendre compte de quelque chose d’essentiel sur cette période. 

C’est précisément ce « quelque chose d’essentiel » sur cette période que Ruth Zylberman a touché à travers son film. 

En choisissant un immeuble dans le nord-est  de Paris, par un hasard construit, elle savait qu’elle s’aventurait dans l’un des quartiers largement peuplé, dans les années 30, par une population immigrée, en grande partie juive d’Europe Centrale fuyant les pogroms. Le 209 de la rue St Maur élu, Ruth a entrepris un travail d’archives et d’enquête absolument phénoménal qui l’a occupée plusieurs années. Grâce au recensement de 1936, elle a pu constater qu’un tiers des 300 habitants étaient juifs. A l’aide de post’it bleus, posés sur un plan de coupe de l’immeuble, elle reconstitue pour nous, tel un puzzle, la situation de chaque famille, étage par étage, bâtiment par bâtiment. Nous faisons ainsi la connaissance des Diamant, des Baum, des Rolider, des Goldszstajn, des Osman, des Buraczyk, de Mme Haimovici mais aussi de non-juifs, les Dinanceau, l’inspecteur Migeon ou la concierge, Madame Massacré…

Victimes de la Rafle du 16 juillet 1942 puis de petites rafles jusqu’en 1944, hommes et femmes, réfugiés, exilés en France, la patrie des droits de l’homme, se sont retrouvés pris au piège avec leurs enfants, parce que juifs. Ils étaient des gens modestes, des ouvriers, des artisans, logés dans des tout petits appartements sans confort, avec les toilettes sur le palier et sans salle de bains. Ils exerçaient pour beaucoup d’entre eux des métiers traditionnellement pratiqués alors par des Juifs : maroquinier, finisseuse, tricoteuse, casquetier… L’énoncé de ces professions raisonne avec celles figurant dans l’oeuvre de Christian Boltanski Les Habitants de l’hôtel de Saint Aignan, émouvante installation au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, non loin de la rue St Maur, rue du Temple, en hommage à des Juifs raflés dans l’hôtel particulier du Marais qui abrite aujourd’hui le musée. Au 209 rue St Maur, cinquante deux personnes ont été déportés, dont neuf enfants.

 

Le miracle du travail d’enquêtrice obstinée, de Ruth devenue détective , est d’avoir retrouvé des membres de ces familles, en France et dans le monde entier, à Melbourne, à Tel Aviv, à New York. Elle fait vivre avec eux la mémoire de cette période tragique pour chacun d’entre eux. Le passé ressurgit, certains se souviennent, d’autre ne veulent pas, protégeant leur douleur par le silence. Nous nous attachons à Odette Diamant, la seule survivante des huit membres de sa famille déportée, établie en Israël;  à Albert Baum qui a survécu, contrairement à sa soeur Marguerite, à leur arrestation lorsqu’ils avaient 15 ans; à René Goldszstajn, sauvé par la gardienne, Madame Massacré, figure inversée de « la concierge dénonçant les juifs pendant la Guerre »…. C’est sa petite fille Miquette, aujourd’hui septuagénaire, qui raconte ce sauvetage miraculeux; à Henry Osman, devenu américain après moult pérégrinations dans cinq familles d’accueil, qui accepte, malgré de grandes résistances à découvrir les informations que Ruth lui apporte sur sa famille qui s’est évaporée dans les camps lorsqu’il avait 5 ans; et bien à sur Jeanine Dinanceau , dont le père, pétainiste par fidélité à ses combats de la Grande Guerre, a sauvé toute une famille juive en la cachant dans 6m2, acte d’autant plus courageux qu’il avait un fils dans la LVF (Légion des volontaires français)….

La grande réussite de ce film est de nous raconter une période de l’Histoire que nous connaissons mais qui est incarnée ici par ses survivants. Et de nous faire vivre plusieurs temporalités : celle de l’Occupation à travers les récits que nous entendons ou par le jeu de surimpression d’images projetées sur les murs de l’immeuble mais aussi celle d’aujourd’hui. Nous partageons la vie de cet immeuble en 2017, de sa cour, de ses quatre bâtiments qui se regardent, grâce à la caméra qui s’attarde sur le gardien maghrébin, émigré des temps actuels qui a remplacé Madame Massacré, plus loin, à travers une fenêtre ouverte, sur une adolescente qui prend une leçon de clarinette (on pense qu’une autre jeune fille a surement pris un cours de clarinette ou de violon en 1939), sur des enfants qui dévalent l’escalier pour aller à l’école, ou encore sur une fillette qui joue dans la cour (comme Miquette jouait avec Marguerite Baum avant qu’elle ne soit emportée à Auschwitz). 

Furtivement, lors d’une interview, cette même caméra caresse un livre de Georges Perec posé sur une table. Ruth Zylberman dit que ce film a été réalisé sous son ombre protectrice : comment, en effet, ne pas penser à La Vie mode d’emploi, oeuvre magistrale de Perec qui, (selon Wikipedia), « retrace la vie d’un immeuble situé au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, dans le 17ème arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Il évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé… ».

Perec est un parfait protecteur, voire même un ange gardien pour ces enfants du 209 de la rue St Maur, même si nous n’assistons pas à une oeuvre de fiction, pas plus que l’immeuble ne soit situé dans une rue imaginaire. 

La puissance narrative du film, adossée à une rigueur historique qui était  son « enjeu éthique», soutenue par une image très soignée et inventive, le place très haut dans la création documentaire, dans la création tout court, source d’une émotion rare, à la hauteur de ses objectifs.

Les enfants du 209 rue Saint-Maur – Paris Xe 

DOCUMENTAIRE DE RUTH ZYLBERMAN 

COPRODUCTION : ARTE FRANCE, ZADIG PRODUCTIONS (FRANCE, 2017, 1H40) 

Diffusion mardi 5 juin 2018 à 22.30, disponible en replay 60 jours 

PYRÉNÉES D’OR DU MEILLEUR DOCUMENTAIRE – LUCHON 2018 MENTION SPÉCIALE COMPÉTITION DOCUMENTAIRES FRANÇAIS – FIPA 2018
TOBIAS SZPANCER AWARD – HAIFA FILM FESTIVAL 2017 

3 réponses sur “LES ENFANTS DU 209 RUE ST MAUR”

  1. Film magnifique je suis tombée par hasard dessus à 23h en rangeant mes pulls quel ironie du destin j’ai vécu au 209 rue St Maur à partir de 1958 ma mère y a habitué jusqu’a son décès en 2010 j’ai eu les larmes aux yeux en revoyant l’immeuble avant il y avait pas d’arbre juste un réverbère au milieu de la cour j’ai Connu le Bougnat l’épicier et la pièce de 6m2 avec la fenêtre donnant sur un mur ou grimpait les rats nous vivions escalier C les wc sur le palier au fond du couloir sans lumière on se lavait dans la cuisine et mon beau-père était presseur dans la confection que de souvenirs Mille mercis à la réalisatrice

  2. Que d’émotions en regardant ce film… deux fois. Il m’aura fallut le voir deux fois oui … une fois pour le découvrir, tout simplement et une autre fois pour le « ressentir » … c’est cette deuxième fois qui me fait dire tout simplement « Merci » . L’histoire, cette vilaine, épouvantable partie de l’histoire pouvant être lue de mille et une façons … autant de façons que de personnes marquées, c’est dire ! toutes ces personnes sont émouvantes de souvenirs, de douleur, de regrets, de tristesse … de vide … Comment avancer dans la vie après cela ? Merci de leur témoignage … Magnifique documentaire si respectueux envers toutes ces familles… j’ai beaucoup aimé l’idée de les réunir là, rue St Maur 209.

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