LA DOULEUR

Il fallait un certain culot pour s’attaquer à une adaptation cinématographique du magnifique texte de Marguerite Duras La douleur. L’initiative en revient à Elsa Zylberstein qui, la première, a proposé le projet à Emmanuel Finkiel

La douleur est un film très réussi qui pourrait s’intituler La confusion des sentiments pour reprendre le si beau titre d’un roman de Stefan Zweig.

Le réalisateur n’a pas voulu faire un biopic de Marguerite Duras.

Il a habilement entrelacé deux récits du recueil La douleur, pour proposer un scénario chronologique qui restitue l’attente d’une femme après l’arrestation de son mari en 1944, l’atmosphère, dans le Paris occupé de l’époque, des réunions d’un groupe de résistants dont font partie le couple séparé et la relation de cette femme avec un collaborateur français de la Gestapo. Cette femme c’est Marguerite Duras. Elle est marié au philosophe Robert Antelme qu’elle avait elle même demandé en mariage en 1939, sans doute pour sceller leur très forte amitié, alors qu’ils vivaient déjà une relation très libre. Lorsque le film s’installe, Robert a été arrêté, repéré pour ses activités au sein d’un réseau de résistance, le Mouvement National des Prisonniers de guerre et Déportés, dirigé par François Mitterrand, alias Morland. Nous entrons dans l’appartement de la rue Saint Benoît, l’appartement de Robert et Marguerite. Pour essayer d’en savoir plus sur le sort de son mari, Marguerite se rend au siège de la Gestapo, rue des Saussaies et rencontre l’homme qui a arrêté Antelme, un certain Rabier.

Duras avait d’abord conscrit son récit dans un cahier dès 1945, qu’elle a repris en 1975 pour le publier en 1985. Contrairement à ce qu’elle écrit dans sa préface, ce texte n’est pas son journal transcrit tel quel. Comme nous le révèle Laure Adler dans sa biographie de Duras « C’est une recomposition littéraire, une traversée dans le temps, une mise à l’épreuve d’elle même ». Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur qui vient de disparaître accidentellement, coïncidence terriblement émouvante avec la sortie de ce film, témoigna que Duras eut à coeur de reprendre son texte jusqu’à sa mise en fabrication.

Peu importe la vérité vraie du récit, retricoté encore par l’adaptation d’Emmanuel Finkiel. Le résultat est de nous offrir ce que Duras nomme elle même « un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment », avec les armes du cinéma. Et ainsi réussir à nous faire ressentir l’attente insupportable de Marguerite et la relation plus que trouble qu’elle instaure avec Rabier. Est-ce que Rabier ne rencontre Duras que pour essayer de la faire tomber et de remonter le réseau ? Est-ce qu’il est follement amoureux d’elle ? Je souhaitais rester un peu épais et énigmatique, exprimer que c’est tout ça à la fois, déclare le réalisateur. Ce qui est certain, c’est que Rabier est sous l’emprise de la formidable force de séduction de Marguerite, maintes fois évoquée par ceux qui l’ont connue.

L’autre désordre tient à la nature de la douleur de la jeune femme. Comme lui dit son amant Dynonis  A qui êtes vous le plus attaché ? A Robert Antelme ou à votre douleur ? . Plus il est absent, plus il est aimé. Et lorsque Robert revient de l’enfer concentrationnaire en 1945 (qu’il décrira plus tard dans un ouvrage essentiel L’Espèce humaine), un corps si faible qu’il est porté par ses camarades résistants, un corps que l’on devine aspiré par les années passées à Buchenwald puis à Dachau, le film nous offre une scène inoubliable où l’actrice Mélanie Thierry est au sommet de son interprétation magistrale. Marguerite ne veut pas le voir, dans la contradiction absolue de sa douleur : son attente qui donnait un sens à sa vie est libéré. La fin du film dit, en voix off, sur des images éclatantes de couleurs de soleil, au bord de la mer, sa décision de quitter Robert pour Dyonis. Elle ne l’aime plus.

Pour servir cette histoire d’amour et de guerre, le film nous offre une réalisation qui évite les reconstitutions étouffantes et qui fait le choix subtil de jeux de flous et de dédoublements pour amplifier le trouble des situations. Il est servi par une interprétation impressionnante, tout d’abord à travers la révélation de ce film : Mélanie Thierry, que personne, ni même le réalisateur n’avait imaginée pour incarner l’auteur de l’Amant, puis Benjamin Biolay qui revêt les traits d’un Dyonis parfait de charme, quant à la figure si ambivalente de Rabier, elle est admirablement restituée par l’étonnant Benoit Magimel.

Saluons également le sobre Grégoire Leprince-Ringuet pour le rôle de Mitterrand/Morland et encore, tout particulièrement, la présence de Shulimat Adar, actrice fétiche d’Emmanuel Finkiel, inoubliable dans son film Voyages (1999), ici bouleversante dans le rôle de Madame Katz. Tout comme Duras, cette femme attend. Elle attend le retour de sa fille, handicapée, qui a été déportée. A travers son personnage, Finkiel suggère, plus que dans le livre de Duras, le sort des Juifs.

La douleur, un film Emmanuel Finkiel

avec Mélanie Thierry, Benjamin Biolay, Benoît Magimel, Grégoire Leprince-Ringuet, Shulimat Adar.

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