La première mise en scène d’Alice Vannier à découvrir au Théâtre 13 les 8 et 9 juin

En réalités
d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu
mise en scène Alice Vannier
Compagnie Courir à la Catastrophe

«Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire.» Pierre Bourdieu

En réalités, est une adaptation de La Misère du monde, ouvrage sociologique fleuve, composé d’entretiens réalisés et analysés au début des années 1990 par une équipe de sociologues, sous la direction de Pierre Bourdieu, auprès d’individus de toutes catégories sociales. Ils mettent ainsi en avant le principe, créé par Bourdieu, de misère de position : chacun.e, quel que soit son milieu social, vit une forme de misère contemporaine qui doit être rendue visible ; les mécanismes de domination existent en réalité dans toutes les classes sociales.
Pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Comment la société, les institutions, les médias déterminent-t-ils nos comportements et notre vision du monde ? Comment l’individu existe-t-il au milieu de ces déterminations sociales si puissantes ?

C’est à travers une suite de mise en résonance de visions de la réalité que nous tenterons ensemble de répondre à ces questions. Entre chaque entretien, nous suivrons, comme un fil rouge, les sociologues dans leurs réflexions, leurs désaccords, leurs incertitudes quant au projet de rendre publiques ces propos privés. Ainsi, les six comédien.n.es passeront subtilement d’un rôle à l’autre, d’une vision à une autre, en essayant de suivre eux-mêmes cette maxime de Spinoza qui débute l’ouvrage de Bourdieu : « ne pas déplorer, ne pas détester, ne pas rire, mais comprendre ».

Avec Anna Bouguereau, Margaux Grilleau, Adrien Guiraud, Hector Manuel, Sacha Ribeiro, Judith Zins…
Scénographie Camille Davy
Lumières Clément Soumy
Assistante à la mise en scène Marie Menechi
Photo Antoine Mouton

Production Courir à la Catastrophe, avec le soutien de l’ENSATT et de l’Opéra de Massy

1h30 sans entracte, à partir de 12 ans

Les 8 et 9 juin 2018 à 20h au Théâtre 13 / Seine dans le cadre de la finale du concours Prix Théâtre 13 / Jeune metteur en scène

Vous pouvez réserver dès maintenant sur le site du Théâtre 13 :
http://www.theatre13.com/saison/spectacle/prix-theatre-13-slash-jeunes-metteurs-en-scene-2018

Philippe Claudel, Jérôme Kirscher, Guy Cassiers

L’acteur Jérôme Kirscher et le metteur en scène Guy Cassiers se sont rencontrés autour du texte de Philippe Claudel La petite fille de Monsieur Linh. Tous deux savent témoigner de leurs engagements : le premier avait fait entendre la montée des extrêmes droites en Europe à travers sa magnifique interprétation du texte de Stefan Zweig Le Monde d’hier. Le second poursuit son travail sur la réalité de l’exil et de la migration avec ce spectacle, après avoir présenté en 2017 au Festival d’Avignon, Grensgeval (Borderline) sur un texte de Elfriede Jelinek.

Le texte de Philippe Claudel, publié chez Stock en 2005, voici donc treize ans, résonne au plus profond avec la situation actuelle des migrants, dans l’interprétation sobre et époustouflante d’humanité de Jérôme Kirscher. Dans son dernier opus, L’ Archipel du Chien (Stock, 2018), l’auteur  poursuit  son exploration du «mystère humain ». « J’autopsie le vivant et c’est une source de vertige, a-t-il confier au “Monde des livres”. L’homme parvient toujours à repousser les frontières du pire, comme s’il s’expérimentait lui-même dans sa propension à faire le mal. » Ainsi après La Petite Fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck (Stock, 2005 et 2007)
il a choisi pour cet Archipel du Chien de composer une parabole sur la crise migratoire pour dire encore et toujours son indignation et sa colère devant l’indifférence à l’autre.

Revenons à la MC 93 de Bobigny, à la représentation théâtrale de La Petite Fille de Monsieur Linh. Malheureusement lorsque cette chronique sera publiée, les représentations seront terminées. Elles n’ont eu lieu que pour quelques dates. Mais le spectacle part en tournée jusqu’en mai et espérons qu’il sera repris la saison suivante !

Je laisse la parole à Brigitte Salino, qui a merveilleusement rendu compte de ce très beau spectacle dans le Monde. J’ose ainsi faire miens ses mots :

Un mot, « horizon », écrit en blanc sur un écran noir. Un homme qui s’avance devant l’écran, habillé de noir, ­tenant un bâton. Il sourit. Sur l’écran, les lettres d’« horizon » s’écartent les unes des autres, puis disparaissent. Reste l’homme, seul avec l’histoire qu’il va nous ­raconter. La sienne. Celle d’un émigrant, qui un jour, debout sur le pont arrière d’un bateau, a vu s’effacer les dernières lignes d’horizon de son pays natal.

Cet homme, tous ceux qui ont lu La Petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, le connaissent. Les autres le découvrent, différent et inchangé, à la MC93 de Bobigny, où Jérôme Kircher le joue, dans une mise en scène du Flamand Guy Cassiers, passé maître dans l’art d’allier les voix, les images et les sons. Les silences, aussi, entre les mots qu’il fait entendre comme une musique intérieure.

Dans le roman de Philippe Claudel, Monsieur Linh n’est pas seul. Il tient dans ses bras une petite fille, dont il s’occupe comme d’un trésor, et il a un ami, Monsieur Bark, rencontré sur le banc de la ville étrangère où l’exil l’a mené. Monsieur Linh ne comprend pas un mot de ce qu’il lui dit, mais il a senti dès le début que Monsieur Bark ne lui était pas hostile. Au contraire : sa bienveillance est devenue un baume, qui donne un sens au cours des jours.

A Bobigny, Monsieur Linh est seul. Ainsi l’a voulu Guy Cassiers, qui jamais ne fait apparaître Monsieur Bark, sinon comme une image sur l’écran. Et cette image est celle d’un double de Monsieur Linh. De la même façon, jamais on ne verra la petite fille. Ces ­absences ne trahissent pas Philippe Claudel. Elles font entrer le roman dans une autre dimension, propice à l’écoute du théâtre, et juste, sur le fond.

Car on ne sait pas, quand on ­referme La Petite Fille de Monsieur Linh, ce que le vieux monsieur ­assis sur son banc a réellement vécu. Ce qui compte, dans cette histoire, c’est la perception qu’un homme peut avoir dans un environnement où tout de sa vie antérieure est effacé. Sauf le souvenir, bien sûr, avec lequel il faut vivre, et qui accable ou porte, selon les moments.

La beauté de la mise en scène de Guy Cassiers tient à la subtilité avec laquelle il nous fait entrer dans cet exil immémorial et ­contemporain. Sur le plateau de la MC93, qui semble vaste comme le monde et la solitude d’un homme, il a donc choisi de mettre un grand écran, et un homme ­devant. L’homme, c’est le comédien Jérôme Kircher, qui sait jouer avec la grâce de l’instant. L’écran traduit l’espace de ses pensées. D’autres mots que celui d’« horizon » s’y inscrivent. Ils vont et viennent, parfois se coulent les uns dans les autres, parfois dessinent des paysages graphiques, comme celui de la ville étrangère que traverse Monsieur Linh.

Deux de ces mots sont des ­sésames : « Sang Diû », « matin doux » dans la langue natale du vieil homme. C’est le prénom de la ­petite fille de Monsieur Linh, dont le fils et la belle-fille sont morts d’un éclat de bombe, dans la rizière où ils travail­laient. L’autre mot est « bonjour » : le seul que Monsieur Linh ­connaisse de la langue du pays où le bateau de l’exil a accosté. Il a voulu l’apprendre pour répondre aux attentions de Monsieur Bark.

Et à la fin, quand Monsieur Linh, échappé d’un asile où les autorités l’avaient enfermé, aperçoit son ami Monsieur Bark et court vers lui, sans voir la voiture qui va mortellement le heurter, c’est ce mot de « bonjour » que l’on entendra, de la voix de Jérôme Kircher. Une voix qui réconforte, parce qu’elle a un grain doux comme un déchirement qui ne s’avoue pas.

  Brigitte Salino, le Monde, 5 avril 2018

La Petite Fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers. Avec Jérôme Kircher

Du 10 au 13 avril à Villeneuve-d’Ascq (Nord)du 24 au 28 avril au Théâtre National de Bruxelles, du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur

Nenesse

 

Ma  chronique d’un autre âge sur Radio Néo

Nenesse est un personnage peu sympathique. Il est le héros de la pièce éponyme qui vient de débuter au Théâtre Déjazet…. Je dois l’admettre, je suis sortie de ce spectacle en ne pensant pas être capable d’écrire dessus. J’étais mal à l’aise avec le texte, pas mon genre comme on dit. Mais….

 

 

Nenesse est un personnage peu sympathique. Il est le héros de la pièce éponyme qui vient de débuter au Théâtre Déjazet, salle mythique dirigée depuis quelques années par le non moins mythique Jean Bouquin, dont la passion pour ce lieu lui permet, vaille que vaille, de le faire vivre, sans subventions et heureusement avec quelques beaux succès.

ll a eu la bonne idée de donner, pour une saison, une carte blanche à Jean Louis Martinelli, metteur en scène, qui fut un temps directeur du Théâtre des Amandiers de Nanterre et qui apporte au Déjazet un gage de qualité de textes, d’acteurs et de metteurs en scène.

Martinelli a choisi de monter Nenesse, une pièce d’Aziz Chouaki.

Je dois l’admettre, je suis sortie de ce spectacle en ne pensant pas être capable d’écrire dessus. J’étais mal à l’aise avec le texte, pas mon genre comme on dit. C’est trash, c’est cru, çà sent le stéréotype par moments et çà fait entendre beaucoup de choses qu’on a pas envie d’entendre : les propos d’un homme raciste, homophobe, macho et parfois carrément vulgaire….

Alors qui est Nenesse ? Lorsqu’on le rencontre sur la scène du théâtre, il semble déjà bien fatigué par la vie; on comprend qu’il a du être un musicos, qu’il a toujours aimé picoler et qu’il a du aimer Gina, sa femme, qui s’occupe de lui après ses deux récents AVC. Il ne sort pas beaucoup de son fauteuil sauf pour aller s’acheter de la piquette chez Mouloud ou voler un petit moment à sa femme en retrouvant des spécialistes de passes rapides au prénom slave. Il déteste visiblement son époque, regrette la France d’avant et ses vraies valeurs, déplore de voir autant de Noirs et d’Arabes dans son beau pays. Un vrai client pour le Front National. Pour arrondir ses fins de mois bien maigres avec la recette des ménages apportée par Gina, puisqu’il refuse de s’abaisser à aller quémander ses allocations chômages, il sous-loue une pièce à deux sans-papiers, Aurélien, victime de l’absurdité de l’administration française au moment d’un renouvellement de papiers et Goran, un syrien pas encore régularisé. Ces quatre personnages sont chacun des laisser pour compte, des paumés de la vie, des orphelins du bonheur, sauf sans doute Gina qui a les pieds sur terre mais subit la brutalité de son homme.

On a pas envie d’aimer Nénesse, tant sa haine des autres est violente, voire abjecte. Et pourtant…On comprend, chemin faisant, que ce spectacle est assez réussi puisque, en nous rendant témoins ce qu’il dénonce, on sent, vingt quatre heures après l’avoir vu, que le personnage de Nénesse est tellement vrai, si vrai, qu’il pourrait devenir un adjectif : « sois pas trop nénesse » ou incarner un vrai genre  « Fais pas ton Nénesse » ou encore « Arrête, t’es un vrai Nénesse ».

Alors, j’ai laissé tomber mes réserves et mes doutes de spectatrice en vous livrant cette petite chronique et surtout en tirant mon chapeau aux quatre comédiens, Olivier Marchal en tête qui ne s’économise pas pour donner à Nénesse, toute la force de désespérance clochardisée, de goujaterie aux petits pieds, de vacherie alcoolisée, d’éclopé de ses droits et de ses devoirs. A Christine Citti, magnifique d’émotion, de sensualité et de colère. Et enfin à Hammou Graia et Geoffroy Thiebaut, touchants et drôles malgré leurs situations désespérées.

Nenesse , une pièce d’Aziz Chouaki. Mise en scène et adaptation de Jean-Louis Martinelli. Scénographie de Gilles Taschet. Costumes d’Élisabeth Tavernier. Création Sonore de Sylvain Jacques. Lumières de Jean Marc Skatchko. Accessoires de Philippe Binard. Assistante à la mise en scène de Florence Bosson.

Avec Christine Citti, Hammou Graia, Olivier Marchal et Geoffroy Thiebaut.

Du mardi au samedi à 20h30 et matinée le samedi à 16h00

41 boulevard du Temple, Paris 3ème

01.48.87.52.55 www.dejazet.com

Festen, voir l’invisible

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Se rendre aux Ateliers Berthier pour découvrir Festen de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, dans la mise en scène de Cyril Teste, fait partie de ces expériences rares de spectateur au théâtre.
Installé dans notre fauteuil, nous découvrons simultanément un décor, une lumière, des sons et des odeurs, qui nous invitent immédiatement dans le confort agréable d’une belle maison bourgeoise au Danemark. Nous sommes conviés à partager un repas d’anniversaire pour les 60 ans de Helge, le père de famille, en compagnie de son épouse, de ses enfants et de quelques proches. Le personnel s’affaire aux derniers préparatifs. Le premier arrivé est Christian qui revient dans la maison familiale à cette occasion, après une longue absence. Son frère Michaël débarque bruyamment avec femme et bébé, mais il ne figure pas sur la liste des invités. On lui trouve tout de même une chambre. Enfin Hélène, la soeur, se joint à la fratrie. Nous comprenons très vite qu’il y a une absente, Linda, la soeur jumelle de Christian, enterrée récemment.

Helge est heureux de retrouver ses enfants. Hormis la brutalité immédiate de Michael envers sa femme et le personnel, on a l’impression de rencontrer une famille heureuse.

En plus des invités, le plateau est occupé par la présence de techniciens et de cinéastes qui font partie du dispositif à part entière. Très vite, c’est la présence de l’image filmée qui devient part entière du spectacle . Le hors champ théâtral que constitue le film nous permet de vivre une réalité augmentée du cadre de la scène, en suivant au plus près ce qui se joue en arrière plan ou sur les visages, en gros plan. De récentes mises en scène nous avaient familiarisé avec l’utilisation de la vidéo, comme Les Damnés d’Ivo van Hove ou plusieurs spectacles Krzysztof Warlikowski. Mais l’image devenait alors la loupe de ce qui se jouait sur scène. Chez Cyril Teste, l’image filmée fait voir l’invisible. L’invisible du direct, qui se passe devant nous, mais aussi l’invisible du passé, celui du fantôme de Linda, la soeur disparue.

Cette prouesse technique nous permet, sans nous distraire un instant, de plonger totalement dans le drame qui se joue devant nous. Le repas d’anniversaire devient le cadre de révélations qui vont faire éclater une vérité jusque là indicible. Et petit à petit la photo de famille va se déchirer.

Christian, que l’on pensait plus calme et posé que son frère, va se libérer de la mort de sa soeur, en conquérant la loi que son père dictait jusque là. Ce père que l’on découvre violeur et pervers, a abusé de ses plus jeunes enfants, les jumeaux. Linda n’avait pas quitté le foyer comme son frère Christian et le harcèlement récurrent du père a eu raison de sa vie, qu’elle a décidé d’interrompre en se suicidant.

La force de ce spectacle, servie par des acteurs extraordinaires (ils méritent d’être tous citer mais on ne dira que le nom du formidable Mathias  Labelle qui incarne Christian), sa force réside aussi dans les raisonnances incroyablement actuelles du texte et des situations. Le film Festen, a été écrit et réalisé par le même Vintenberg il y a 20 ans. Le racisme exprimé à l’encontre du fiancé black d’Hélène,  le comportement machiste et violent de Michaël vis à vis de sa femme, les humiliations à l’encontre du personnel pourraient s’entendre aujourd’hui. Et malheureusement également, le déni juste abasourdissant de la mère vis à vis des actes criminels de son mari.

Famille je vous hais, pourrait s’intituler ce spectacle, un très grand spectacle.

Festen, de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov. Mise en scène : Cyril Teste. Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, 1, rue André-Suarès, Paris 17e. Du mardi au samedi, à 20 heures ; dimanche à 15 heures. Jusqu’au 22 décembre. www.theatre-odeon.eu