Mes Provinciales

Mes Provinciales est un film éblouissant.

Jean-Paul Civeyrac, le discret réalisateur, signe ici son 9ème opus, sa filmographie étant, comme la qualifie Le Monde, « marquée au sceau du sensible ». Il indique : En imaginant un récit en forme d’éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d’amitié, d’amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence – même si, bien entendu, il n’aurait pu être ce qu’il est devenu sans l’expérience de tous mes films précédents.

Mes Provinciales constitue ce que l’on pourrait appeler un « film de formation » comme on classifie le Werther de Goethe de « Bildungsroman », littéralement roman de formation ou roman d’apprentissage. 

C’est bien de formation, de construction, d’apprentissage de la vie dont ce film témoigne à travers ses personnages, au premier plan desquels Etienne (Andranic Manet), celui qui dit le film à la première personne, «monté » à Paris, tel Lucien de Rubempré, pour entreprendre des études de cinéma à Paris VIII. Le cinéma est sa priorité, laissant de côté, dans son Lyon natal, ses parents compréhensifs et sa petite amie Lucie (Diane Rouxel), que cette séparation inquiète. Et ce sont bien des allures de roman que le réalisateur a choisi de donner au film, en le chapitrant en quatre grandes parties, nous entrainant pendant deux heures dix sept dans les pages de la nouvelle vie d’Etienne. Une vie romanesque, à n’en pas douter…

Le choix du noir et blanc et le tout début du film nous font hésiter sur l’époque à laquelle le film se situe. Très rapidement, l’action est datée : nous sommes en 2017 puisque un transistor annonce la campagne d’Emmanuel Macron, les téléphones portables relient les proches et internet est bien installé dans la co-location où Etienne va loger désormais. Il va devoir trouver sa place dans cette nouvelle géographie parisienne. Tout comme le réalisateur, né quatre ans avant mai 68 à côté de Saint Etienne, arrivé à Paris pour étudier le cinéma, Etienne va mettre à l’épreuve les idéaux qu’il s’est fixé. Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c’était comme aller à Tokyo : c’était la grande aventure! précise Jean-Paul Civeyrac.

Etienne fait connaissance avec ses copains de fac, dont Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès), provincial comme lui, qui devient vite son ami et son complice, lui avouant même sa flamme amoureuse, platonique et fraternelle. Etienne est attiré par la personnalité entière de Mathias (Corentin Fila), dont la vison du monde et les déclarations définitives sur le cinéma le fascine. Mathias devient pour Etienne une sorte de maître à penser, un guide toutefois insaisissable, avec qui il a l’illusion de pouvoir partager la vénération de cinéastes phares (ils visionnent, en compagnie de Jean-Noël, des films de Khoutsiev, Paradjanov ou Naruse…), l’intensité des écrits de Pasolini, Nerval ou Novalis, la beauté du monde et de Paris la nuit. La figure du professeur, incarnée par le toujours impeccable Nicolas Bouchaud, est bien vue : intellectuellement passionnant et humainement « juste ». 

Mathias, jugé prétentieux et péremptoire en exaspère plus d’un, y compris Annabelle (Sophie Verbeeck) dont Etienne est tombé amoureux. Hormis sa beauté, Annabelle semble être la seule qui parviennent à mettre en adéquation ses idées et ses actes, contrairement à tous les copains d’Etienne, qui en restent, lui inclus, aux débats d’idées, à la cinéphilie et aux grands idéaux Une vie rêvée plus qu’une vie vécue. Militante, Annabelle veut être dans l’action. Vu l’état du monde il faut bien faire quelque chose, déclare t elle. Elle ne croit pas, contrairement à Mathias, que le cinéma puisse « sauver la planète ». Pourtant, c’est avec Mathias qu’elle aura une romance et cette révélation sera pour Etienne sa première désillusion.

Mes Provinciales est un film sur la jeunesse, sur cette époque de la vie où il faudrait éviter « les petits arrangements », ceux visés par Pascal au coeur de l’ouvrage dont le film a détourné le titre. Le philosophe fait prévaloir l’intransigeance. Lors d’une très belle scène avec sa première co-locataire, Valentina (Jenna Thiam), Etienne tente d’affirmer, en vain, sa loyauté absolue envers son premier amour, Lucie….Vérité et mensonge font partie du débat qui habite la soif d’absolu de la jeunesse. Tout comme de savoir écouter ou entendre l’autre. Submergé plus d’un fois par la violence des relations ou des événements qu’il traverse, Etienne confie ses tourments, dans une scène d’anthologie, à son récent co-locataire, espagnol, qui ne comprend un mot qu’il prononce. Les regards suffisent ils à se comprendre ?

L’ultime chapitre du film nous transporte deux ans après l’arrivée d’Etienne dans la capitale. Le jeune provincial vit maintenant en couple avec Barbara (Valentine Catzéflis). Il a laissé tomber ses études pour travailler chez une productrice. Il semble être entré dans une certaine «norme»…Est ce la fin des illusions ou le simple ajustement des ambitions ? 

Un mot sur les comédiens, sur le « casting » formidable : Civeyrac sait mettre en avant la jeunesse en trouvant les visages et les corps qui l’ incarnent. La plupart des comédiens sont de vraies révélations et la beauté, en particulier des actrices choisies, est stupéfiante. Travailler avec de jeunes acteurs est toujours un grand plaisir. À chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Vierges de leur image, ils sont d’une grande disponibilité, et d’une émouvante humilité, souligne le réalisateur.

Nimbé dans une présence musicale très forte, où Bach, Satie, Giya Kancheli, Mahler habitent les images, chaque personnage joue sa partition affective et professionnelle. Chacun joue son avenir, sa place au monde, dans le monde. Chacun engage sa responsabilité, sa dignité et c’est en cela que ce film intemporel, nous bouleverse.

La première mise en scène d’Alice Vannier à découvrir au Théâtre 13 les 8 et 9 juin

En réalités
d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu
mise en scène Alice Vannier
Compagnie Courir à la Catastrophe

«Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire.» Pierre Bourdieu

En réalités, est une adaptation de La Misère du monde, ouvrage sociologique fleuve, composé d’entretiens réalisés et analysés au début des années 1990 par une équipe de sociologues, sous la direction de Pierre Bourdieu, auprès d’individus de toutes catégories sociales. Ils mettent ainsi en avant le principe, créé par Bourdieu, de misère de position : chacun.e, quel que soit son milieu social, vit une forme de misère contemporaine qui doit être rendue visible ; les mécanismes de domination existent en réalité dans toutes les classes sociales.
Pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Comment la société, les institutions, les médias déterminent-t-ils nos comportements et notre vision du monde ? Comment l’individu existe-t-il au milieu de ces déterminations sociales si puissantes ?

C’est à travers une suite de mise en résonance de visions de la réalité que nous tenterons ensemble de répondre à ces questions. Entre chaque entretien, nous suivrons, comme un fil rouge, les sociologues dans leurs réflexions, leurs désaccords, leurs incertitudes quant au projet de rendre publiques ces propos privés. Ainsi, les six comédien.n.es passeront subtilement d’un rôle à l’autre, d’une vision à une autre, en essayant de suivre eux-mêmes cette maxime de Spinoza qui débute l’ouvrage de Bourdieu : « ne pas déplorer, ne pas détester, ne pas rire, mais comprendre ».

Avec Anna Bouguereau, Margaux Grilleau, Adrien Guiraud, Hector Manuel, Sacha Ribeiro, Judith Zins…
Scénographie Camille Davy
Lumières Clément Soumy
Assistante à la mise en scène Marie Menechi
Photo Antoine Mouton

Production Courir à la Catastrophe, avec le soutien de l’ENSATT et de l’Opéra de Massy

1h30 sans entracte, à partir de 12 ans

Les 8 et 9 juin 2018 à 20h au Théâtre 13 / Seine dans le cadre de la finale du concours Prix Théâtre 13 / Jeune metteur en scène

Vous pouvez réserver dès maintenant sur le site du Théâtre 13 :
http://www.theatre13.com/saison/spectacle/prix-theatre-13-slash-jeunes-metteurs-en-scene-2018

CEIJA STOJKA. Une artiste rom dans le siècle

Ceija Stojka, sans titre, 1995 acrylique sur carton. © Ceija Stojka, Adagp, 2017 Courtesy Collection Antoine de Galbert
Portrait de Ceija Stojka Photo : Christa Schnepf

 

 

 

 

 

 

Il ne faut sous aucun prétexte rater l’exposition CEIJA STOJKA. Une artiste rom dans le siècle qui vient de commencer à la Maison Rouge à Paris. Une fois de plus ce lieu, qui va malheureusement fermer ses portes à la fin de l’année 2018, comme l’a annoncé son directeur, le collectionneur Antoine de Galbert, contribue à nous éblouir en nous présentant cette magnifique et importante exposition. 

Antoine de Galbert en co-signe le commissariat avec Xavier Marchand.

C’est beaucoup à ce dernier que l’on doit la révélation en France de l’oeuvre de Ceija Stojka. Metteur en scène basé à Marseille, Xavier Marchand a découvert son oeuvre en travaillant avec sa compagnie théâtrale Lanicolacheur sur la culture rom. Il décide de faire traduire et publier, Je rêve que je vis Libérée de Bergen-Belsen pour en donner des lectures publiques, puis de faire une exposition de ses œuvres plastiques.

Ceija Stokja est née en Autriche en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille de marchands de chevaux rom d’Europe Centrale. Déportée à l’âge de dix ans avec sa mère et d’autres membres de sa famille, elle a survécu à trois camps de concentration, Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen.

A l’âge de 55 ans, elle qui était considérée comme analphabète, s’est lancé dans un incroyable travail de mémoire en écrivant plusieurs ouvrages (quatre au total entre 1988 et 2005), magnifiques, poétiques, offrant ainsi un témoignage inédit de l’expérience d’une femme rom rescapée des camps de la mort. Rendons hommage également à la réalisatrice autrichienne Karin Berger qui l’a aidé à publier ses livres et lui a consacré deux documentaires.

A partir de 1990, elle a commencé à peindre, tous les jours, dans son appartement de la Kaiserstrasse à Vienne, jusqu’à sa mort, en 2013. Autodidacte, elle a peint et dessiné une oeuvre totalisant plus de mille pièces.

La sélection de 130 oeuvres qui est présentée à La Maison Rouge est saisissante. Organisée en plusieurs parties chronologiques, nous sommes d’abord séduits par la première salle, consacrée à des toiles superbes de couleurs et de vie, dédiées au quotidien de sa communauté rom, installée dans la nature exubérante, où fleurs et tissus étincellent au milieu des roulottes. On imagine l’insouciance qui règne alors chez les enfants représentés dans ce tableau intitulé Voyage d’été dans un champ de tournesols. Cette oeuvre appartient à ce qu’elle nomme les «peintures claires » (helle Bilder).

Dès la deuxième salle, nous entrons dans début de l’enfer qui va la toucher elle, sa famille et toute la communauté rom. Ceija a peint les scènes d’arrestation et de terreur au sein même du campement. Aux couleurs rouges des  fleurs, se mêlent les insignes rouges de nazis qui viennent les arrêter. Ils sont « trouvés » comme l’indique le titre de l’un des tableaux, arrêtés et déportés. Commencent là les « peintures sombres » (dunkle Bilder). A Auchwitz d’abord où Ceija y est resté du 31 mars à juin 1944. Ce qui est frappant dans ces toiles si fortes où elle se fait l’archiviste de ces années d’horreur, ce sont les visages des déportés : ils sont devenus transparents, ils n’ont plus de visages. Seuls les Kapos et les soldats expriment leur inhumanité en couleur. Au dos du tableau intitulé SS, elle a écrit « j’ai du mal à écrire ces choses. Excusez moi, Ceija. La vérité. ». Elle écrit souvent directement sur la feuille ses sentiments d’enfant mêlés aux ordres des gardiens, ses courts dialogues avec sa mère et de plus longs textes au dos des dessins. Un livre qui lui est consacré en Allemagne, encore non traduit en français, porte ce titre inimaginable : Même la mort a peur d’Auschwitz.

Nous la suivons ensuite au camp de Ravensbrück (juin- décembre 1944), glacé par la neige et le froid, puis à Bergen-Belsen où arrivera enfin la libération en 1945. Ceija écrit « Lors de la Libération, il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp ! Tant de cadavres ! Les soldats nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vive là entre les cadavres, qu’il reste des vivants entre les morts! ». La dernière salle, qui remercie Dieu et une madone, retrouve ses « peintures claires », ses couleurs vives et les champs de tournesols, fleur légendaire des Tsiganes.

Ceija Stojka, Sans titre, sans date, acrylique sur carton. © Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy Galerie Kai Dikhas

Exposition CEIJA STOJKA. UNE ARTISTE ROM DANS LE SIÈCLE à la Maison Rouge jusqu’au 20 mai 2018.

PHANTOM THREAD

la bande annonce du film 

Phantom Thread est un film qui vous habite durablement. Le lendemain, puis encore longtemps après l’avoir vu.

On pense, repense à Reynold/Daniel, le personnage et son acteur qui n’en font qu’un, à leurs regards à la fois si beaux et inquiétants, à leur douceur tout comme à leur terrible intransigeance.

Le réalisateur Paul Thomas Anderson, à qui l’on doit, entre autre, l’inoubliable There will be blood,  nous entraine dans le Londres des années 50, dans l’univers de la maison de couture Woodcock. Toutes ces dames, au sang royal ou seulement mondain, stars de cinéma ou seulement de salons, veulent êtres habillées par le seul qui, à leurs yeux, le mérite : le séduisant et énigmatique couturier Reynod Woodckock.

Reynold est entourée de femmes : sa soeur Cyril au premier plan, celle qu’il surnomme my old so & so, super intendante de la maison de couture tout comme de la vie amoureuse de son frère. Ses ouvrières, dont il connait le prénom de chacune; ses égéries successives, que Cyril a pour mission d’éloigner lorsqu’elles ne conviennent plus. Bien entendu ses clientes, avec qui il entretient souvent des relations ambiguës : elles comptent parmi les femmes de sa vie, sans oublier celle, aujourd’hui absente, mais qui vit tel un fantôme dans ses rêves : sa mère tant aimée dont il a cousu une mèche de cheveu dans la doublure de sa veste.

Dévoué à son art pratiqué au rythme d’un emploi du temps parfaitement ritualisé, Reynold contrôle tout et n’a pas de place pour une vie amoureuse traditionnelle. Pourquoi n’êtes vous pas marié lui demande Alma, la serveuse rougissante rencontrée le matin même à l’auberge où il a dévoré un petit déjeuner d’ogre, avant de se rendre dans sa maison de campagne-refuge. Leur premier regard nous éblouit immédiatement, telle cette lumière intense dans laquelle va baigner leur relation passionnelle à venir.

Cette lumière est magnifique. Leur histoire est celle d’un amour à conquérir, d’un amour à préserver.  Pour Alma, avant tout, qui veut une vie à deux, sans les interférences de la toute puissante Cyril ou des admiratrices de Reynold. Mais pour Reynold aussi, dont l’instinct de domination et la toute puissance vont être mis à l’épreuve..

On ne racontera pas ce si beau film. Il faut le découvrir.

La musique, signée Jonny Greenwood, omniprésente, souligne tour à tour les situations romantiques, inquiétantes, torrides ou désespérées…

Comme pour tous ses rôles, Daniel Day Lewis a cherché à s’approprier totalement son personnage, notamment par une maîtrise absolu de ses gestes. Il a donc travaillé des mois à apprendre la couture, en particulier auprès d’un Maitre costumier du New York City Ballet, Marc Happel, le couturier Cristobal Balenciaga étant le modèle choisi par Paul Thomas Anderson pour le personnage de Woodcock. Daniel Day-Lewis a cherché (et réussi) à ressentir ce phantom thread, qui donne son titre au film, cette sensation que ressent la couturière après avoir fini son ouvrage occasionnée par l’empreinte encore tenace de l’aiguille sur les doigts.

Impossible de ne pas citer la révélation du film, la presque inconnue Vicky Krieps, actrice luxembourgeoise qui affirme une présence impressionnante face à Day Lewis. Et Lesley Manville campe une Cyril extraordinaire, dont toute la critique, à juste titre, la compare au personnage  hitchcockien de Mrs Danver, la gouvernante du film Rebecca.

Courrez voir Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville… 2 h11.

LA DOULEUR

Il fallait un certain culot pour s’attaquer à une adaptation cinématographique du magnifique texte de Marguerite Duras La douleur. L’initiative en revient à Elsa Zylberstein qui, la première, a proposé le projet à Emmanuel Finkiel

La douleur est un film très réussi qui pourrait s’intituler La confusion des sentiments pour reprendre le si beau titre d’un roman de Stefan Zweig.

Le réalisateur n’a pas voulu faire un biopic de Marguerite Duras.

Il a habilement entrelacé deux récits du recueil La douleur, pour proposer un scénario chronologique qui restitue l’attente d’une femme après l’arrestation de son mari en 1944, l’atmosphère, dans le Paris occupé de l’époque, des réunions d’un groupe de résistants dont font partie le couple séparé et la relation de cette femme avec un collaborateur français de la Gestapo. Cette femme c’est Marguerite Duras. Elle est marié au philosophe Robert Antelme qu’elle avait elle même demandé en mariage en 1939, sans doute pour sceller leur très forte amitié, alors qu’ils vivaient déjà une relation très libre. Lorsque le film s’installe, Robert a été arrêté, repéré pour ses activités au sein d’un réseau de résistance, le Mouvement National des Prisonniers de guerre et Déportés, dirigé par François Mitterrand, alias Morland. Nous entrons dans l’appartement de la rue Saint Benoît, l’appartement de Robert et Marguerite. Pour essayer d’en savoir plus sur le sort de son mari, Marguerite se rend au siège de la Gestapo, rue des Saussaies et rencontre l’homme qui a arrêté Antelme, un certain Rabier.

Duras avait d’abord conscrit son récit dans un cahier dès 1945, qu’elle a repris en 1975 pour le publier en 1985. Contrairement à ce qu’elle écrit dans sa préface, ce texte n’est pas son journal transcrit tel quel. Comme nous le révèle Laure Adler dans sa biographie de Duras « C’est une recomposition littéraire, une traversée dans le temps, une mise à l’épreuve d’elle même ». Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur qui vient de disparaître accidentellement, coïncidence terriblement émouvante avec la sortie de ce film, témoigna que Duras eut à coeur de reprendre son texte jusqu’à sa mise en fabrication.

Peu importe la vérité vraie du récit, retricoté encore par l’adaptation d’Emmanuel Finkiel. Le résultat est de nous offrir ce que Duras nomme elle même « un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment », avec les armes du cinéma. Et ainsi réussir à nous faire ressentir l’attente insupportable de Marguerite et la relation plus que trouble qu’elle instaure avec Rabier. Est-ce que Rabier ne rencontre Duras que pour essayer de la faire tomber et de remonter le réseau ? Est-ce qu’il est follement amoureux d’elle ? Je souhaitais rester un peu épais et énigmatique, exprimer que c’est tout ça à la fois, déclare le réalisateur. Ce qui est certain, c’est que Rabier est sous l’emprise de la formidable force de séduction de Marguerite, maintes fois évoquée par ceux qui l’ont connue.

L’autre désordre tient à la nature de la douleur de la jeune femme. Comme lui dit son amant Dynonis  A qui êtes vous le plus attaché ? A Robert Antelme ou à votre douleur ? . Plus il est absent, plus il est aimé. Et lorsque Robert revient de l’enfer concentrationnaire en 1945 (qu’il décrira plus tard dans un ouvrage essentiel L’Espèce humaine), un corps si faible qu’il est porté par ses camarades résistants, un corps que l’on devine aspiré par les années passées à Buchenwald puis à Dachau, le film nous offre une scène inoubliable où l’actrice Mélanie Thierry est au sommet de son interprétation magistrale. Marguerite ne veut pas le voir, dans la contradiction absolue de sa douleur : son attente qui donnait un sens à sa vie est libéré. La fin du film dit, en voix off, sur des images éclatantes de couleurs de soleil, au bord de la mer, sa décision de quitter Robert pour Dyonis. Elle ne l’aime plus.

Pour servir cette histoire d’amour et de guerre, le film nous offre une réalisation qui évite les reconstitutions étouffantes et qui fait le choix subtil de jeux de flous et de dédoublements pour amplifier le trouble des situations. Il est servi par une interprétation impressionnante, tout d’abord à travers la révélation de ce film : Mélanie Thierry, que personne, ni même le réalisateur n’avait imaginée pour incarner l’auteur de l’Amant, puis Benjamin Biolay qui revêt les traits d’un Dyonis parfait de charme, quant à la figure si ambivalente de Rabier, elle est admirablement restituée par l’étonnant Benoit Magimel.

Saluons également le sobre Grégoire Leprince-Ringuet pour le rôle de Mitterrand/Morland et encore, tout particulièrement, la présence de Shulimat Adar, actrice fétiche d’Emmanuel Finkiel, inoubliable dans son film Voyages (1999), ici bouleversante dans le rôle de Madame Katz. Tout comme Duras, cette femme attend. Elle attend le retour de sa fille, handicapée, qui a été déportée. A travers son personnage, Finkiel suggère, plus que dans le livre de Duras, le sort des Juifs.

La douleur, un film Emmanuel Finkiel

avec Mélanie Thierry, Benjamin Biolay, Benoît Magimel, Grégoire Leprince-Ringuet, Shulimat Adar.

Festen, voir l’invisible

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Se rendre aux Ateliers Berthier pour découvrir Festen de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov, dans la mise en scène de Cyril Teste, fait partie de ces expériences rares de spectateur au théâtre.
Installé dans notre fauteuil, nous découvrons simultanément un décor, une lumière, des sons et des odeurs, qui nous invitent immédiatement dans le confort agréable d’une belle maison bourgeoise au Danemark. Nous sommes conviés à partager un repas d’anniversaire pour les 60 ans de Helge, le père de famille, en compagnie de son épouse, de ses enfants et de quelques proches. Le personnel s’affaire aux derniers préparatifs. Le premier arrivé est Christian qui revient dans la maison familiale à cette occasion, après une longue absence. Son frère Michaël débarque bruyamment avec femme et bébé, mais il ne figure pas sur la liste des invités. On lui trouve tout de même une chambre. Enfin Hélène, la soeur, se joint à la fratrie. Nous comprenons très vite qu’il y a une absente, Linda, la soeur jumelle de Christian, enterrée récemment.

Helge est heureux de retrouver ses enfants. Hormis la brutalité immédiate de Michael envers sa femme et le personnel, on a l’impression de rencontrer une famille heureuse.

En plus des invités, le plateau est occupé par la présence de techniciens et de cinéastes qui font partie du dispositif à part entière. Très vite, c’est la présence de l’image filmée qui devient part entière du spectacle . Le hors champ théâtral que constitue le film nous permet de vivre une réalité augmentée du cadre de la scène, en suivant au plus près ce qui se joue en arrière plan ou sur les visages, en gros plan. De récentes mises en scène nous avaient familiarisé avec l’utilisation de la vidéo, comme Les Damnés d’Ivo van Hove ou plusieurs spectacles Krzysztof Warlikowski. Mais l’image devenait alors la loupe de ce qui se jouait sur scène. Chez Cyril Teste, l’image filmée fait voir l’invisible. L’invisible du direct, qui se passe devant nous, mais aussi l’invisible du passé, celui du fantôme de Linda, la soeur disparue.

Cette prouesse technique nous permet, sans nous distraire un instant, de plonger totalement dans le drame qui se joue devant nous. Le repas d’anniversaire devient le cadre de révélations qui vont faire éclater une vérité jusque là indicible. Et petit à petit la photo de famille va se déchirer.

Christian, que l’on pensait plus calme et posé que son frère, va se libérer de la mort de sa soeur, en conquérant la loi que son père dictait jusque là. Ce père que l’on découvre violeur et pervers, a abusé de ses plus jeunes enfants, les jumeaux. Linda n’avait pas quitté le foyer comme son frère Christian et le harcèlement récurrent du père a eu raison de sa vie, qu’elle a décidé d’interrompre en se suicidant.

La force de ce spectacle, servie par des acteurs extraordinaires (ils méritent d’être tous citer mais on ne dira que le nom du formidable Mathias  Labelle qui incarne Christian), sa force réside aussi dans les raisonnances incroyablement actuelles du texte et des situations. Le film Festen, a été écrit et réalisé par le même Vintenberg il y a 20 ans. Le racisme exprimé à l’encontre du fiancé black d’Hélène,  le comportement machiste et violent de Michaël vis à vis de sa femme, les humiliations à l’encontre du personnel pourraient s’entendre aujourd’hui. Et malheureusement également, le déni juste abasourdissant de la mère vis à vis des actes criminels de son mari.

Famille je vous hais, pourrait s’intituler ce spectacle, un très grand spectacle.

Festen, de Thomas Vinterberg et Mogens Rukov. Mise en scène : Cyril Teste. Ateliers Berthier de l’Odéon-Théâtre de l’Europe, 1, rue André-Suarès, Paris 17e. Du mardi au samedi, à 20 heures ; dimanche à 15 heures. Jusqu’au 22 décembre. www.theatre-odeon.eu

Carré 35, un film d’Eric Caravaca

« Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. » Eric Caravaca

 Carré 35 est un film bouleversant d’humanité. En menant son enquête pour comprendre pourquoi un silence assourdissant a entouré l’existence de sa soeur Christine, Eric Caravaca nous entraine dans l’intimité de sa famille, le couple de ses parents rayonnant sur des images super 8 en couleur, lors de leur mariage dans leur Maroc natal. Sa mère, une très belle femme, a accepté d’être filmée pour le documentaire, mais ses mots témoignent, tout au long de l’entretien, du déni total du handicap de sa petite fille trop tôt disparue. Elle s’est construit sa vérité, sa réalité concernant cet enfant. Il est troublant d’apprendre par le frère d’Eric Caravaca que leur mère a aimé changer de prénom en fonction des lieux où ils habitaient, comme si chaque période de sa vie était une manière de se réinventer. Le réalisateur inscrit en parallèle cette histoire familiale dans l’histoire de la colonisation, ce qui lui fait dire « une petite fille était morte, la colonisation mourrait aussi ». Les images d’archives familiales sont présentes ainsi qu’une belle recherche d’archives historiques qui  enrichissent le film. Notamment des images d’archives nazies en faveur de l’eugénisme, qui sont à la limite de l’insoutenable. Avec une pudeur magnifique,  le réalisateur, porté seulement par la musique de Florent Marchet, filme sans un mot sa mère sur la tombe de Christine où elle n’était jamais revenue. Réalisées en super 8, comme le film du mariage de ses parents, ces dernières images bouclent une même histoire, celle d’une famille réunie à nouveau.