Coups de coeur d’automne, Martine Franck, Jeanne Candel, Comédie musicale

ITALY. Venice. 1972.Martine FRANCK, photographer.
Martine Franck photographiée par Henri Cartier-Bresson, Venise, Italie, 1972 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos

Courez à la Fondation Henri Cartier Bresson toute nouvellement installée dans une cour du Marais,  au 79 rue des Archives. Cette nouvelle adresse dédiée à la photographie offre à la Fondation des espaces d’expositions mieux adaptés, plus vastes que ceux de l’Impasse Lebouis dans le  XIVème  arrondissement,  permettant de surcroit la conservation et la consultation des archives sur place. La Fondation HCB new look se devait, pour son exposition inaugurale, d’ouvrir ses salles au travail de Martine Franck, qui fut, de 1970 à sa mort en 2012, l’épouse d’Henri Cartier-Bresson. C’est elle qui a initié la Fondation HCB en 2003 avec la complicité de son époux et de leur fille Mélanie et a souhaité son développement dans de nouveaux locaux. C’est donc tout naturellement qu’Agnès Sire, directrice historique de la Fondation et aujourd’hui sa directrice artistique -elle a passé le flambeau de la direction de la maison à François Hébel-,  a conçu cette belle exposition rétrospective et la monographie qui l’accompagne (aux éditions Xavier Baral). L’ensemble avait été entrepris en 2011 avec Martine Franck elle même.

Tulku Khentrul Lodro Rabsel, 12 ans, avec son tuteur Lhagyel, monastère Shechen, Bodnath, Népal, 1966 © Martine Franck / Magnum Photos

Le parcours dans l’oeuvre de la photographe restitue son merveilleux talent de portraitiste d’une part et de reporter d’autre part. Elle a aimé photographié des visages anonymes, souvent des enfants et des vieux,  mais aussi des écrivains et des intellectuels  (parmi eux Albert  Cohen, Hervé Guibert, Yves Bonnefoy, Michel Leiris, Michel Foucault, Lili Brik…), des artistes (Henry Moore, Ousmane Sow, Balthus, Léonor Fini et son chat, Diego Giacometti…), des acteurs, réalisateurs ou metteurs en scène (Agnès Varda, Charles Denner, Ariane Mnouchkine, les acteurs du Théâtre du Soleil qu’elle a connu dès les débuts de la troupe…). Elle nous offre également de très beaux portraits de photographes : Henri Cartier-Bresson, tout d’abord, dont les portraits sont rares, mais aussi Saul Leiter, Sarah Moon, Bill Brandt, David Goldblatt… Enfin, nous sommes saisis par la beauté et la force des paysages qu’elle photographie au gré de ses voyages, en Irlande, en Angleterre, en France, en Inde, au Tibet, en Chine ou au Japon. Pour elle, selon Agnès Sire, « photographier le paysage fut un art de l’enracinement, un exercice de méditation, loin des approches topographiques systématiques, une pratique de la forme et de la lumière ». Un enchantement….

La comédie musicale est à l’honneur en cette période de fin d’année.
La Philarmonie de Paris lui consacre une grande exposition jusqu’au 27 janvier et plusieurs ouvrages paraissent simultanément.

Celui qui retient notre attention est le Dictionnaire de la Comédie Musicale d’Isabelle Wolgust. L’auteur propose une plongée dans le genre, de A à Z, comme tout dictionnaire, mais sa spécificité tient à ses choix subjectifs et à sa richesse documentaire. Isabelle Wolgust nous prévient dès l’avant propos : elle est résolument « du côté des comédies musicales qui dansent », s’efforçant toutefois de tendre à l’exhaustivité. Elle s’intéresse majoritairement aux comédies musicales américaines mais pas uniquement puisque des réalisateurs comme Jacques Demy ou Christophe Honoré sont présents, tout comme Chantal Akerman. Elle consacre par ailleurs tout un chapitre aux relations compliquées de la comédie musicale avec le cinéma français.  

Les implications de l’ouvrage sont à la fois historiques (présenter au moins un film par décennie), économiques (le rôle dominant des studios, la place du cinéma dit « indépendant ») et sociaux (quel miroir social tend telle comédie musicale ?). Les dossiers de fond sont passionnants, en particulier ceux consacrés à la thématique queer et à la place de l’homosexualité dans la comédie musicale ou encore à l’influence de l’immigration juive dans cette industrie . Isabelle Wolgust nous montre comment les communautés juives immigrés aux Etats Unis depuis 1840 influenceront considérablement le cinéma en général et la comédie musicale en particulier, que ce soient à travers les scénaristes (le duo Betty Comden et Adolph Green pour Singin’ in the Rain ou Beau fixe sur New York, Ernest Lehman pour La Mélodie du Bonheur, West Side Story ou Hello Dolly !, Allan Jay Lerner pour Un Américain à Paris… ), les réalisateurs ( Billy Wilder, qui écrira quelques comédies musicales pour les autres), les acteurs (Sophie Tucker, Fanny Brice puis Barbra Streisand…) et bien sûr les traditions musicales comme le klezmer et nombre de compositeurs dont Georges et Ira Gershwin, Irving Berling ou Léonard Bernstein.

Demi-veronique ©Jean-Louis   Fernandez

Vous avez encore quelques jours pour assister au spectacle tellement fort et singulier de Jeanne Candel, Demi-Véronique, à l’affiche du Théâtre des Bouffes du Nord jusqu’au 17 novembre. Sur scène pendant une heure dix, Lionel Dray, Caroline Darchen et Jeanne Candel proposent «une épopée musicale et théâtrale dans un univers calciné, une maison ravagée par le feu », en écho à la cinquième symphonie de Gustav Mahler. 

Sommes nous vraiment sûrs de ce à quoi nous allons assister lorsqu’on lit dans le programme, la définition de l’énigmatique titre Demi-Véronique ? : « en tauromachie la Demi-Véronique est le nom d’une passe durant laquelle le torero absorbe le taureau dans l’éventail de sa cape, le conduit dans une courbe serrée jusqu’à sa hanche, en contraignant l’arrêt de sa charge. Comme le soupir en musique, c’est une pause, une suspension à partir de laquelle tout peut recommencer ou se transformer. ».

En effet, c’est bien à une suspension du réel que nous assistons. La musique s’est substituée à toute parole. Nous sommes transportés de tableaux en petites scènes, de délires parodiques en loufoqueries poétiques. Soutenus par une scénographie extrêmement ingénieuse, le couple improbable formé par Lionel Dray et Caroline Darchen, formidables comédiens, bateleurs, mimes, clowns, acrobates, nous fait rire et nous touche. Ils sont amoureux, pêcheurs énervés d’un poisson résistant, sauveurs d’un coeur lourd en peluche, appareillés d’oreilles géantes… Jeanne Candel, impérieuse dans une sorte de kimono hors du temps, parvient, seulement par le jeu ses cheveux mouillés et blanchis ou  par l’envol de ses manches gigantesques, à donner au spectacle une dimension étrangement belle et tragique. Pourquoi sommes nous cueillis par cet ensemble apparemment incohérent, voire gratuit par instants ? Sans doute parce que  ce travail puise sa force dans ce pourquoi nous sommes venus : le théâtre. C’est vraiment du théâtre !

Fondation Henri Cartier Bresson nouvelle adresse : 79 RUE des Archives 75003 Paris  http://www.henricartierbresson.org/

Dictionnaire de la Comédie Musicale par Isabelle Wolgust, éditions Vendémiaire, en librairie

Théâtre des Bouffes du Nord – 37 (bis), bd de La Chapelle, 75010 Paris http://www.bouffesdunord.com/

GIRL, film intemporel, film universel.

 

Parler du film Girl quinze jours après sa sortie dans les salles parisiennes n’est pas très sérieux et fait courir le risque de radoter ce que la critique a déjà dit ou écrit

Mais peu importe. Ce film est intemporel et universel.

« Qu’elle soit née homme ou femme, la personne transgenre modifie, voire rejette son identité sexuelle d’origine », telle est la définition que l’on peut trouver au terme  transgenre sur internet. 

Contrairement à ce que l’on pourrait croire (et ce que je croyais), Girl n’est pas simplement un film sur le genre ou le transgenre, voire sur la transgression de manière générale, même si le transsexualisme est devenu une question de société importante et sensible. Girl s’avère toucher un questionnement beaucoup plus vaste, celui de l’adolescence, cette période souvent si confuse, où chacun est à la recherche de son propre corps, à la recherche de son identité.

Lara, l’héroïne de ce premier film de Lukas Dhont, est une ravissante adolescente de quinze ans, incarnée par le comédien Victor Poster qui est tout simplement extraordinaire. Son sourire et son regard suffisent souvent à nous dire tout des tourments incandescents de son personnage. L’objectif de Lara est de devenir danseuse étoile. Pour ce faire, la famille qui se compose d’elle, son petit frère et son père (la mère est absente du cadre, nous ne saurons jamais rien d’elle) a déménagé pour lui permettre d’entrer dans la meilleure école du pays (nous sommes en Belgique).

Ce parcours vers l’excellence de la danse classique va se doubler d’un autre challenge.  Pour atteindre son objectif, Lara doit transformer son identité initiale. Née Victor, son sexe de garçon, imposé à la naissance, devient pour elle son handicap majeur.

Parce qu’une danseuse étoile ne peut exister que dans le corps d’une femme, Lara veut changer de sexe. 

Avec le soutien indéfectible de son père (Arieh Worthalter, formidable d’humanité), nous allons suivre son double « travail », celui de la jeune danseuse, de ses progrès fulgurants dans les classes de l’Ecole et celui de l’ adolescente, séance après séance, dans le cabinet du médecin avec qui elle entreprend son traitement hormonal qui devrait déboucher sur une opération.

La délicatesse, la pudeur, la beauté que les images de ce film nous transmettent, sont bouleversantes. Nous souffrons avec Lara lorsqu’elle tente de dissimuler son sexe pour être comme les autres ballerines, lorsqu’elle soigne ses pieds trop grands pour ses pointes, lorsqu’elle cherche l’approbation de son père devant les conseils de son médecin ou les évaluations de ses professeurs, lorsqu’elle doit affronter la « curiosité » cruelle de ses camarades. Mais nous souffrons avec elle comme nous le ferions avec n’importe quelle jeune fille qui mettrait toute son âme et tout son corps au service de cette volonté absolue de devenir danseuse étoile, dans un trajet qui, pour tous danseurs, garçons ou filles, est un sacerdoce.

L’émotion qui nous assaille tout au long du film tient aussi beaucoup à cette relation extraordinaire qui existe entre Lara et son père, entre Lara et son petit frère, vis à vis duquel elle tient quelquefois le rôle de la mère absente.

La violence de son combat est d’autant plus intense qu’il s’inscrit dans une compréhension familiale sans doute rare.

Lukas Dont et Victor Poster à Cannes mai 2018

Ne ratez pas ce film, si justement récompensé par la Caméra d’Or lors du dernier Festival de Cannes, par la Queer Palm et par le Prix d’interprétation décerné à l’incroyable comédien Victor Polster. 

Girl, Film belge de Lukas Dhont. Avec Victor Polster, Arieh Worthalter (1 h 45).

NOS BATAILLES

Nos Batailles est le second film de Guillaume Senez. Né en 1978 à Bruxelles, on lui doit un premier long métrage Keeper,  sélectionné en 2016 dans 70 festivals, primé par une vingtaine de prix. Il va falloir désormais compter avec ce réalisateur dans le paysage cinématographique.

Romain Duris avec Lena Girard Voss

Nos Batailles, sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en 2018, est emballant.

Pourtant, si l’on s’arrête à son argument, il n’est pas certain que l’on se précipite en salle : « Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain quand Laura, sa femme, quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas ».

C’est là toute la réussite de ce film élégant, humain, subtil, contemporain et, à bien des moments, bouleversant : avoir donné corps à ces réalités quotidiennes qui se déroulent dans deux des structures les plus anxiogènes de notre société  : l’entreprise et le couple.

S’agissant de la première, Olivier, – incroyablement incarné par un Romain Duris comme on ne l’avait jamais vu – est chef d’équipe au sein d’une grosse entreprise qui ressemble beaucoup à l’idée que l’on se fait du géant Amazon. Des hangars gigantesques abritent des milliers de boites aux codes barres précis et des centaines d’employés courant aussi vite qu’ils peuvent pour honorer les commandes. Ils sont armés de tablettes qui sont autant leurs outils de travail que les mouchards de leurs performances. Olivier protège ces hommes et ces femmes face aux cadences infernales exigées par la direction, dont Agathe, la « RH » intraitable et inhumaine est le porte-voix (Sarah Le Picard, très juste dans son « mauvais rôle »). Le film démarre par la menace qui pèse sur l’un des employés plus très jeune, qui se sait sur la touche. Il va se suicider. Mourrir avant la déchéance que le chômage et les dettes impliqueraient.   

A la maison, Olivier est marié avec Laura (Lucie Debay, parfaite). Ils ont deux enfants, Elliot et Rose (formidables acteurs !). Nous comprenons vite que Laura est dévastée par la priorité qu’Olivier accorde à son travail. Elle est en train de sombrer dans la dépression. Mais elle ne laisse rien paraitre, reste silencieuse sur son mal-être face à son mari ou  sa copine qui l’emploie comme vendeuse dans son magasin. Pourtant, sa très grande fragilité la fait fondre en larmes lorsqu’une cliente doit renoncer à la robe qu’elle avait choisie, faute de provisions sur sa carte de crédit. Elle ne supporte plus rien, le sort de cette femme pas plus que le sien. Elle s’écroule au vrai sens du terme.

Soudain, elle sort du film, elle sort du couple. Sa dernière force à été de partir, de quitter la maison, ses enfants, son mari. Sans un mot. Elle s’est évaporée.

Romain Duris avec Lena Girard Voss et Basile Grunberger

Olivier va devoir réapprendre sa relation au quotidien avec ses enfants, les gestes, les menus (Elliot et Rose vont manger beaucoup de céréales !), les habits, les devoirs….Et aussi trouver les mots face à cette absence maternelle.

Deux figures féminines de substitution vont émerger : Joëlle, la mère d’Olivier, merveilleuse et trop rare Dominique Valadié. Elle avouera à son fils qu’elle aussi, avait un moment pensé quitter la maison, lorsque lui et sa soeur étaient petits…

Justement arrive Betty, la soeur d’Olivier. Laetitia Dosch est sans aucun doute la vraie révélation du film, tant son apparition illumine tout : le film, la vie des enfants pendant les quelques jours qu’elle va passer avec eux, la vie de son frère avec qui elle dansera sur la chanson de Michel Bergé Le paradis blanc. Scène belle et poignante.

Romain Duris et Laetitia Dosch

Olivier, l’homme plaqué, va se débrouiller dans ces « batailles » parallèles et successives. Pas toujours au top. En particulier avec sa collègue syndicaliste  Claire, nous n’en dirons pas plus. L’occasion pour le public de retrouver Laure Calamy (on l’adore dans Dix pour cent), dans un rôle plus puissant que ceux de « marrantes » où elle était cantonnée. Elle est ici formidable d’humanité et de générosité.

Si je m’attarde autant sur les comédiens, c’est qu’ils sont au coeur de la réussite de ce film. Probablement grâce à la méthode du réalisateur qui ne leur livre pas les dialogues mais les cherchent avec eux.  Comme il le précise « Cela représente un risque pour les comédiens (…). C’est cela qui donne au film cette texture particulière, les moments où les personnages cherchent un peu leurs mots, où les dialogues peuvent se chevaucher, tous ces petits accidents, ces choses de la vie de tous les jours qu’on a tendance à perdre au cinéma ».

Le film pourrait s’intituler « Ces choses de la vie ». Même si une femme qui part n’est pas si banal….Et puis le titre était déjà pris, enfin presque.

NOS BATAILLES,  réalisation Guillaume Tenez, 2018 -Belgique/France- 1h38

GUY, un film d’Alex Lutz

Qui est Guy ? Un chanteur populaire comme dit la chanson de Charlebois ? Un « ringard showbizz », comme l’appellerait un auteur compositeur de ma connaissance ? Une vedette, comme on disait avant l’avènement des stars ? Il est tout ça et plus, mais il est surtout le héros d’un film hyper réussi d’Alex Lutz. 

Sorti sur les écrans depuis une semaine, le film mérite un grand succès.
Pourquoi me direz vous ? En quoi un film qui est un faux/vrai documentaire sur un faux chanteur vieillissant, réalisé par un fils caché, qui découvre avec nous, le public, qui est son père, devrait nous plaire, mieux nous intéresser ?

Pour plusieurs raisons qu’il va falloir énoncer, tâche d’autant plus ardue que toute la presse a déjà tout écrit sur ce film.

UNE PERFORMANCE D’ACTEUR

La première raisons d’aimer ce film est de constater l’extraordinaire performance de Lutz, éternel jeune homme de pourtant 40 ans, à devenir ce pré-vieillard de plus de 70 ans, aux cheveux blancs, à la bedaine témoin du goût des bonnes choses, à la peau parsemée de tâches de vieillesse et de rides et à la bouche sans arrêt en mouvement, esquissant un mélange étrange de veulerie et de sensualité….

On apprend que, pour ce faire, Alex Lutz devait se plier à quatre heures quotidiennes de maquillage : « Je ne voulais pas de symétrie dans le visage de Guy :  une cicatrice là, car il s’est pris une porte, un soir, après un concert, à Agen. Je voulais qu’il n’ait pas seulement des poches sous les yeux, mais aussi des transferts de paupières jusqu’aux ras de cils, pour donner l’illusion de paupières tombantes, parce que c’est souvent l’acuité du regard qui ne colle pas dans les maquillages de vieillissement. », précise l’acteur-réalisateur dans une interview . Au-delà du maquillage, l’ensemble de ce que constitue le portrait du Guy est minutieusement construit et juste :  le rythme de la voix qui peut changer en fonction des situations, le ton mi-désabusé, mi-charmeur, le regard qui passe par l’interrogation un peu vide à l’ironie cynique mais aussi par l’émotion. Et puis bien entendu, tous les détails : la coiffure dont nous apprenons toute l’évolution aux fils des années -du flou ondulé aux bouclettes en passant par le brushing impeccable, l’indispensable bombe de laque Elnett dont Guy vante les mérites et qui semble faire partie intégrante de sa vie d’artiste, la chaîne en or et les gourmettes, discrets attributs de la réussite…..

 

UNE JOLIE PARABOLE SUR LA FILIATION ET LE TEMPS QUI PASSE 

En choisissant de nous rendre « spectateur double », Alex Lutz, évite le piège de la caricature. Il nous propose de suivre le tournage d’un documentaire, réalisé par Gauthier, jeune journaliste, à qui sa mère a confié avant sa mort que Guy Jamet est son père (touchantes apparitions en forme de home movie  de Brigitte Rouan qui incarne cette joyeuse mère que la vie a emportée). Elle l’avait rencontré lors d’un concert où son mari n’avait pas voulu l’accompagner…Gauthier, dont nous ne découvrirons le visage qu’à la fin du film, (incarné par Tom Dingler, ami d’enfance de Lutz et lui même fils d’un chanteur des années 70), nous propose SA vision de Guy Jamet, qu’il filme et interviewe à l’occasion de la sortie d’un album de reprises de chansons, sans doute après une période où Jamet était moins présent sur le devant de la scène (une fan lui dit même dans la rue qu’elle pensait qu’il était mort !). Cet effet « Vache qui rit » du film dans le film augmente encore le réalisme du personnage : nous assistons à un documentaire sur Guy Jamet, nous allons mieux le connaitre, comme si nous le connaissions déjà !! Et c’est justement sur ce terrain qu’Alex Lutz et ses scénaristes sont d’une grande subtilité : le regard de Gauthier sur cet homme qui est donc son père évolue au fur et à mesure du film, tout comme le nôtre. Comme Gauthier, nous sommes de prime abord méprisants, tentés de penser que Guy est un chanteur hasbeen, momifié dans les clichés des années 70, inculte, sans autre références que celles du showbizz, marié à une comédienne un peu écervelée et vraie « femme de » (Pascale Arbillot, très « juste »). 

Mais le film va basculer après un franche engueulade entre Guy et Gauthier « Mec, j’ai commencé en 1966, alors on ne me la fait pas, car j’ai tout vu ! Toutes les vanités, tous les ego, tous les idéaux, et toutes les trahisons. J’ai eu la carte, je ne l’ai plus eue, mais si tu es juste là pour me filmer avec mes chihuahuas et ma gonzesse qui a un petit cul pommelé et des talons en liège, alors dégage ! En revanche, si tu veux vraiment faire ma rencontre, fais-la ! Fais un effort, car c’est ton travail de journaliste. » A partir de là, le regard du fils illégitime et le nôtre vont changer. Nous allons commencer à regarder ce Guy Jamet comme un être humain et plus comme la représentation d’une icône déchue. Nous  admirons ses qualités et tolérons ses faiblesses. Nous découvrons qu’il aime les préludes à l’orgue de César Franck et les chorus de guitare de Jimi Hendrix, qu’il a lu Valère Novarina (référence pour le moins incongrue!). Nous comprenons avec lui qu’il est conscient de ses limites et de ce qu’il incarne. Nous allons presque aimer les chevaux qu’il aime monter. Nous allons nous attacher à ses choristes, à ses musiciens de tournée et surtout à l’indispensable bien nommé « Grand Duc », celui sans qui rien ne peut se faire en tournée, de la place de la laque et des fruits secs dans la loge à l’installation de la scène pour la balance…Nous sommes émus par la fragilité du personnage, fragilité qui va se transformer en une vraie alerte cardiaque. L’heure du bilan n’est pas loin, y compris celui de savoir si il a été un bon père, ce qu’il ne pense pas du tout. Comprend-t-il alors pourquoi Gauthier s’intéresse tant à lui ? sans doute. Et cette histoire, la vraie histoire du film, d’un père et d’un fils nous touche. Le réalisateur à dédier son film « à tous les pères » au début du film, et à ses fils au générique fin….

DES PERSONNAGES FEMININS CONVAINQUANTS

Soyons clairs : le personnage de Guy Jamet pourrait être taxé de misogyne. Sa posture, son vocabulaire vis à vis des femmes sont ,par moment, inaudibles. Mais cela fait partie de la panoplie du chanteur à succès et du discours de l’époque. Pourtant, nous comprenons que Guy aime, a sincèrement aimé et a besoin des femmes dans sa vie. Son grand amour a été Anne-Marie, incarnée, jeune, par une Elodie Bouchez, troublante de ressemblance avec la vraie Dani que l’on retrouve aujourd’hui. Anne-Marie est la mère de son « vrai » et, pense Guy (jusqu’à quand ?), seul, fils. Sophie, sa femme du moment a été évoquée. Et comment ne pas dire un mot sur le personnage de Stéphanie, la fidèle attachée de presse, formidablement jouée par Nicole Calfan, plus vraie que nature. Elle est parfaite dans ses fonctions de complice-protectrice, d’intermédiaire avec les journalistes et même le public, de miroir rassurant à plein temps….

UNE BANDE SON TRES REUSSIE

Saluons bien sûr une autre réussite qui contribue à parfaire ce vrai/ faux documentaire sur les années 70 : les chansons, spécialement composées pour le film, dont le « son » et les paroles sonnent tellement vrai ! Sans oublier les reconstitutions de chansons en duos en forme de Stone/Charden, Gainsbourg/Birkin ou Gall/Berger, spécial play back et image floutée-romantique ! Et bravo à Lutz qui est l’interprète de toutes les chansons.

ETRE UN ARTISTE

Artiste de variété ou artiste en général, le film d’Alex Lutz, en propose un beau, voire émouvant portrait. « Etre ou ne pas être », comme dirait l’autre….Laissons lui le dernier mot : La question sur le temps, ce qu’on en fait, sur ce dont on se souvient ou pas, ce qui reste… ce sont des thèmes qui me bouleversent, me passionnent même en littérature et qui m’inspirent. Une autre question qui m’intéresse, que je trouve filmique, tourne autour du qu’est ce que ça veut dire d’avoir été the place to be, de ne plus l’être, que personne ne s’en souvienne forcément. Et du coup par filiation, qu’est-ce que cela veut dire réussir ou pas quand on est un artiste. Et si vous ne faites plus rien, l’êtes-vous toujours? Guy le dit, sa qualité d’artiste c’est un état d’âme avant tout. 

GUY, un film d’Alex Lutz, en salle depuis le 29 aout, durée 1h41

Paul Sanchez est revenu ! de Patricia Mazuy

Paul Sanchez est revenu ! est un film singulier et très réussi. La réalisatrice Patricia Mazuy, trop rare comme on dit, n’avait pas tourné depuis 2011 et pour paraphraser le titre de son film, elle est revenue pour le meilleur, produite par l’excellent Patrick Sobelman.

Qui est Paul Sanchez ? Nous apprenons qu’il est le meurtrier de sa femme et de ses quatre enfants et qu’il est en cavale depuis dix ans. Il aurait été aperçu à la gare des Arcs sur Argens. À la gendarmerie, on n’y croit pas du tout et il faut d’ailleurs régler rapidement un autre problème : rendre sa Porsche à Johnny Depp que la jeune gendarme Marion a verbalisé sur la route alors qu’il se faisait faire une gâterie dans sa voiture…Embarrassé, le commandant tient à classer cette affaire et demande à ses troupes de l’ignorer. Mais comment faire taire un journaliste local à l’affut d’un scoop (Idir Chender, très bon), lui qui a vu le commandant de la gendarmerie au volant de la voiture de sport, en chemin pour la rendre à son propriétaire ? En lui donnant une info exclusive : Paul Sanchez est revenu.

De cette « fake news » se construit alors tout le film. Mais est ce vraiment une fausse nouvelle puisque la caméra nous présente d’emblée celui qui va revendiquer cette identité ?

Toute la subtilité du scénario d’Yves Thomas et de la caméra de Patricia Mazuy est de nous tenir en alerte jusqu’au bout de l’enquête que va mener la gendarmerie, incarnée, entre autre par le commandant (excellent Philippe Girard) et la gendarme Marion (éblouissante Zita Henrot, découverte dans Fatima de Philippe Faucon).

« Paul Sanchez est revenu ! » est un film sur le fantasme qu’on développe à partir d’un fait-divers, la façon dont on s’en abreuve, les répercussions qu’il peut avoir sur nous, sur notre attirance pour lui,  nous prévient la réalisatrice. Le scénariste a t il pensé à Xavier Dupond de Ligonnès, le suspect de la « tuerie de Nantes » en 2011…Ou à  Jean-Claude Romand, ou à Yves Godard ? Peu importe. Le film propose la figure d’un criminel en cavale, d’un homme à bout. 

Les raisons du « jusqu’au boutisme » du vrai/faux Paul Sanchez sont de l’ordre du tragique, de ces raisons qui peuvent faire basculer chacun d’un autre côté de l’humain. Et c’est cette humanité du bas qui est mise en scène : Ceux qui ont la parole dans le film sont des gens à qui le cinéma en France ne fait pas souvent entendre leur voix, pas des marginaux, une classe moyenne qui a du mal à joindre les deux bouts. Ils ont un boulot, ils ont une voiture, mais ils galèrent, nous dit Patricia Mazuy. Le film traite du dérèglement qui peut s’emparer de nous.

Et voici un autre aspect de la réussite du film : nous parler de violence sociale à travers le personnage principal mais aussi à travers tous les gens dits « ordinaires » qui, au commissariat, à travers leurs dépositions, nous rendent témoins de leurs misères quotidiennes, de leurs peurs, de leurs solitudes. Empathique mais à distance, la caméra est toujours sur le fil, entre comique et tragique.Tout comme l’enquête oscille entre comédie, polar et western: Le polar c’est évident, y a un homme en fuite et quelqu’un qui le cherche. Le western c’est le décor qui l’inspire, le côté sauvage et la roche rouge du rocher, la puissance de la nature qui est un élément essentiel de l’histoire. La musique travaille aussi entre autres, le sentiment de western. Si vous voulez, dites que c’est un film transgenre ! s‘amuse la réalisatrice.

En effet, le majestueux rocher rouge de Roquebrune sur Argens, dans le Var est l’un des personnages du film. C’est là que Paul Sanchez se réfugie et par là que Marion fait son jogging quotidien. A 500 mètres d’une zone périurbaine, c’est à la fois le Var des villas de milliardaires et de quelques stars américaines, celui des zones commerciales et pavillonnaires, celui des champs de vignes et des glissières d’autoroutes qui mènent à Saint Tropez.(…) Le rocher c’est le monde d’en haut – celui de Sanchez, celui du rêve, de l’horreur, du crime et paradoxalement d’une certaine liberté. Le monde d’en bas, c’est celui de Marion, le village et les bords de route, le quotidien de la gendarmerie.

Paul Sanchez est magistralement interprété par Laurent Lafitte, de la Comédie Française. Patricia Mazuy a raison de dire que Laurent est une énorme chance pour le personnage parce qu’il a en lui un sens du burlesque et du tragique.

Pour rendre crédible cet homme en cavale, fatigué, usé, la réalisatrice a souhaité  le casser, le vieillir. Etant donné qu’il jouait en même temps à la Comédie-Française, il a fallu à sept reprises le chercher après la représentation, le coucher à l’arrière d’une voiture à 22h30 place du Palais royal pour arriver à 7h du matin au maquillage sur le décor. Laurent Lafitte disait: « Ça servira le rôle ». Gagné !

Zita Henrot nous confirme qu’elle est une merveilleuse comédienne et l’ensemble de la distribution est formidable. Un dernier mot pour dire la qualité de l’image et de la musique de John Cale, très présente, à laquelle Patricia Mazuy attache, à juste titre, une grande importance. Ses trompettes, flûtes et tambours rythment le film dans son intensité et son harmonie.

Le Festival de Cannes n’avait pas sélectionné le film en mai dernier ? Trop décalé ? Trop hybride ? C’est pour mieux le retrouver aujourd’hui, sans le filtre cannois, pour notre plus grand plaisir.

 

 

Paul Sanchez est revenu ! 

Film français de Patricia Mazuy. Avec Zita Hanrot, Laurent Lafitte, Philippe Girard, Idir Chender (1 h 51). Sur le Web : www.sbs-distribution.fr/distribution-france-paul-sanchez-est-revenu

CHRIS MARKER à la Cinémathèque Française

A l’heure où s’ouvre le 71ème Festival de Cannes, la Cinémathèque française présente une exposition consacrée à une figure singulière du monde du cinéma puisqu’à son nom, et surtout à son oeuvre, la qualité de réalisateur est parfaitement insuffisante. 

Le résistant, l’écrivain, le cinéaste, l’amateur d’art, l’anticolonialiste, le chroniqueur, l’ami des chats, le cinéphile, l’éditeur, le voyageur, le photographe, le documentariste, l’explorateur du temps, l’activiste, le monteur, l’homme des collectifs, l’historien, l’explorateur des techniques, l’archiviste, le compositeur, le passionné d’informatique sont autant de facettes de Chris Marker que les commissaires de l’exposition Christine Van Assche, Raymond Bellour et Jean-Michel Frodon, explorent dans un parcours chronologique qu’ils intitulent plutôt un voyage, un voyage dans l’espace et dans le temps, de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à la mort du cinéaste en 2012. 

Voyage dans les engagements de Chris Marker : la résistance tout d’abord, puis son anti-colonialisme, ses soutiens aux mouvements politiques du siècle explorés dans plusieurs de ses documentaires tournés à Cuba ou en Israël (Description d’un combat), ses réflexions historiques (Le fond de l’air est rouge, le Tombeau d’Alexandre), son observation de la société dans le Paris de l’après guerre d’Algérie (Le joli Mai), ses réflexions sur l’engagement révolutionnaire, dont bien entendu Mai 68, mais aussi le Chili ou la Guinée Bissau.

Voyage dans les différents moyens d’expression qu’il a exploré outre le cinéma : la photo, l’écriture, la vidéo, les collages et, lorsqu’il les découvrira, les arts informatiques.

Voyage à la surface de la planète, infatigable globe-trotter, curieux du monde et de ses habitants : la Californie, l’Islande, la Corée, la Guinée- Bissau, la Sibérie, la Chine, l’Amérique latine de Mexico à Valparaiso en passant par La Havane, jalonnent ces trajets, où l’amour du Japon occupe une place singulière. Dans le prolongement de ce goût pour les voyages, on lui doit cette formidable collection « Petite Planète », créée aux Editions du Seuil, qui a révolutionné le guide de voyage par les correspondances entre textes et images.

Voyage à la découverte d’un homme qui avait choisi de disparaître derrière ses travaux, multipliant les pseudonymes, refusant d’apparaître en public autrement que par l’entremise du chat facétieux et érudit Guillaume-en-Égypte. 

L’exposition nous permet, grâce aux archives qu’il a laissé à sa mort (576 cartons !), de parcourir des documents où l’on croise ceux qui ont été ses complices dans son parcours artistique, tels Agnès Varda, Costa-Gavras ou Jean_luc Godard, Marina Vlady, Pierre Lhomme, William Klein ou encore Alain Resnais, Simone Signoret et Yves Montand, François Maspéro ou Hervé Bazin…On découvre des correspondances, des coupures de presse, des oeuvres originales qui lui avaient été offertes, ses propres créations plastiques jusque là inconnues ainsi que deux grandes installations.

Le parcours fait la place belle aux films eux-même, dont le plus connu, La Jetée (1962), photo-roman de science fiction. La Jetée constitue sa seule vraie fiction, entièrement presque composée de photos en noir et blanc, sublime noir et blanc. Film politique qui nous projette dans les sous sols d’un Paris ravagé par la radioactivité à la fin de la Troisième Guerre Mondiale, où d’horribles tortionnaires (mais question : pourquoi l’un d’eux se dénomme t il le Dr Rubinstein?) pratiquent d’obscurs expériences. L’une d’elle nous entraine dans la rêverie d’un homme hanté par l’image d’une femme et cet amour virtuel, rythmé par une très forte présence musicale, nous projette dans la confusion du présent et du passé, de la présence et de l’absence, pour notre plus grand plaisir…

L’exposition s’intitule les 7 vies d’un cinéaste…Une vie par jour de la semaine ? La richesse de la proposition de la Cinémathèque nous laisse penser que Chris Marker en a vécu beaucoup plus.

EXPOSITION CHRIS MARKER, les 7 vies d’un cinéaste

Cinémathèque Française jusqu’au 29 juillet 2018

Autour de l’exposition : 

  • Visites guidées tous les dimanches à 15h30 + Nocturne exceptionnelle dans le cadre de la Nuit des Musées le 19 mai.

  • le catalogue de l’exposition édité par La Cinémathèque française.

Coffrets, DVD chez ARTE EDITIONS

  • Rétrospective intégrale des films réalisés par Chris Marker. : La Jetée, Le fond de l’air est rouge, Le Joli Mai, Sans soleil, des vidéos et programmes télévisés, comme L’Héritage de la chouette.

  • Mais aussi : les films auxquels il a collaboré, le documentaire Chris Marker, Never Explain, Never Complain et les grands films classiques qu’il aimait et avec lesquels ses propres réalisations dialoguent : Le Cuirassé Potemkine de Serguei M. Eisenstein, La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, Ran d’Akira Kurosawa…

Plus d’infos sur http://www.cinematheque.fr/cycle/chris-marker-les-7-vies-d-un-cineaste-441.html

Mes Provinciales

Mes Provinciales est un film éblouissant.

Jean-Paul Civeyrac, le discret réalisateur, signe ici son 9ème opus, sa filmographie étant, comme la qualifie Le Monde, « marquée au sceau du sensible ». Il indique : En imaginant un récit en forme d’éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d’amitié, d’amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence – même si, bien entendu, il n’aurait pu être ce qu’il est devenu sans l’expérience de tous mes films précédents.

Mes Provinciales constitue ce que l’on pourrait appeler un « film de formation » comme on classifie le Werther de Goethe de « Bildungsroman », littéralement roman de formation ou roman d’apprentissage. 

C’est bien de formation, de construction, d’apprentissage de la vie dont ce film témoigne à travers ses personnages, au premier plan desquels Etienne (Andranic Manet), celui qui dit le film à la première personne, «monté » à Paris, tel Lucien de Rubempré, pour entreprendre des études de cinéma à Paris VIII. Le cinéma est sa priorité, laissant de côté, dans son Lyon natal, ses parents compréhensifs et sa petite amie Lucie (Diane Rouxel), que cette séparation inquiète. Et ce sont bien des allures de roman que le réalisateur a choisi de donner au film, en le chapitrant en quatre grandes parties, nous entrainant pendant deux heures dix sept dans les pages de la nouvelle vie d’Etienne. Une vie romanesque, à n’en pas douter…

Le choix du noir et blanc et le tout début du film nous font hésiter sur l’époque à laquelle le film se situe. Très rapidement, l’action est datée : nous sommes en 2017 puisque un transistor annonce la campagne d’Emmanuel Macron, les téléphones portables relient les proches et internet est bien installé dans la co-location où Etienne va loger désormais. Il va devoir trouver sa place dans cette nouvelle géographie parisienne. Tout comme le réalisateur, né quatre ans avant mai 68 à côté de Saint Etienne, arrivé à Paris pour étudier le cinéma, Etienne va mettre à l’épreuve les idéaux qu’il s’est fixé. Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c’était comme aller à Tokyo : c’était la grande aventure! précise Jean-Paul Civeyrac.

Etienne fait connaissance avec ses copains de fac, dont Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès), provincial comme lui, qui devient vite son ami et son complice, lui avouant même sa flamme amoureuse, platonique et fraternelle. Etienne est attiré par la personnalité entière de Mathias (Corentin Fila), dont la vison du monde et les déclarations définitives sur le cinéma le fascine. Mathias devient pour Etienne une sorte de maître à penser, un guide toutefois insaisissable, avec qui il a l’illusion de pouvoir partager la vénération de cinéastes phares (ils visionnent, en compagnie de Jean-Noël, des films de Khoutsiev, Paradjanov ou Naruse…), l’intensité des écrits de Pasolini, Nerval ou Novalis, la beauté du monde et de Paris la nuit. La figure du professeur, incarnée par le toujours impeccable Nicolas Bouchaud, est bien vue : intellectuellement passionnant et humainement « juste ». 

Mathias, jugé prétentieux et péremptoire en exaspère plus d’un, y compris Annabelle (Sophie Verbeeck) dont Etienne est tombé amoureux. Hormis sa beauté, Annabelle semble être la seule qui parviennent à mettre en adéquation ses idées et ses actes, contrairement à tous les copains d’Etienne, qui en restent, lui inclus, aux débats d’idées, à la cinéphilie et aux grands idéaux Une vie rêvée plus qu’une vie vécue. Militante, Annabelle veut être dans l’action. Vu l’état du monde il faut bien faire quelque chose, déclare t elle. Elle ne croit pas, contrairement à Mathias, que le cinéma puisse « sauver la planète ». Pourtant, c’est avec Mathias qu’elle aura une romance et cette révélation sera pour Etienne sa première désillusion.

Mes Provinciales est un film sur la jeunesse, sur cette époque de la vie où il faudrait éviter « les petits arrangements », ceux visés par Pascal au coeur de l’ouvrage dont le film a détourné le titre. Le philosophe fait prévaloir l’intransigeance. Lors d’une très belle scène avec sa première co-locataire, Valentina (Jenna Thiam), Etienne tente d’affirmer, en vain, sa loyauté absolue envers son premier amour, Lucie….Vérité et mensonge font partie du débat qui habite la soif d’absolu de la jeunesse. Tout comme de savoir écouter ou entendre l’autre. Submergé plus d’un fois par la violence des relations ou des événements qu’il traverse, Etienne confie ses tourments, dans une scène d’anthologie, à son récent co-locataire, espagnol, qui ne comprend un mot qu’il prononce. Les regards suffisent ils à se comprendre ?

L’ultime chapitre du film nous transporte deux ans après l’arrivée d’Etienne dans la capitale. Le jeune provincial vit maintenant en couple avec Barbara (Valentine Catzéflis). Il a laissé tomber ses études pour travailler chez une productrice. Il semble être entré dans une certaine «norme»…Est ce la fin des illusions ou le simple ajustement des ambitions ? 

Un mot sur les comédiens, sur le « casting » formidable : Civeyrac sait mettre en avant la jeunesse en trouvant les visages et les corps qui l’ incarnent. La plupart des comédiens sont de vraies révélations et la beauté, en particulier des actrices choisies, est stupéfiante. Travailler avec de jeunes acteurs est toujours un grand plaisir. À chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Vierges de leur image, ils sont d’une grande disponibilité, et d’une émouvante humilité, souligne le réalisateur.

Nimbé dans une présence musicale très forte, où Bach, Satie, Giya Kancheli, Mahler habitent les images, chaque personnage joue sa partition affective et professionnelle. Chacun joue son avenir, sa place au monde, dans le monde. Chacun engage sa responsabilité, sa dignité et c’est en cela que ce film intemporel, nous bouleverse.

SIGNER, un documentaire de Nurith Aviv

Je cherche toujours la même chose, ce sont des variations sur le sujet ; les langues, la filiation, la transmission, la perte…  explique Nurit Aviv au sujet de son nouveau film SIGNER. En effet, de films en films, plus d’une douzaine de documentaires à son actif, celle qui a éclairé de nombreux films au cinéma nous propose une inlassable exploration de la langue, de la parole dans ses différents développements (le bilinguisme, la traduction..) et sa perpétuation par la transmission et la filiation.

SIGNER contient toutes ces interrogations et ces recherches.

Nurith Aviv donne la parole à ceux qui signent, aux sourds et simultanément aux entendants, aux interprètes et aux chercheurs en langue des signes.

Elle nous apprend un point fondamental : il existe une multitude de langues des signes qui sont des langue à part entière, qui ont chacune leur grammaire et leur syntaxe complexe, que l’on peut traduire d’une langue des signes à l’autre.                                                                                                             Cette révélation élargit notre perception du langage humain. C’est dans le désir de communiquer entre sourds et entendants que ces langues sont nées. Pour réaliser ce désir de communication, s’est révélé que le langage est différent de la vocalisation, qu’il y a d’autres façons de se parler, en particulier avec les mains, les yeux, les visages mais aussi avec certains mouvements du corps qui sont des mouvements codés. La reconnaissance de ces langues est récente : c’est seulement dans les années 60 qui les linguistes ont commencé à admettre leur existence à part entière. Ce n’était pas le cas avant.

Nurith Aviv a tourné  le coeur de son film en Israël, où, grâce à des chercheuses  du Laboratoire de Recherche de Langue des Signes de l’Université de Haïfa, elle a repéré trois langues des signes récentes : deux langues des signes locales développées au début du siècle dernier, l’une dans une tribu bédouine, l’autre dans le village palestinien de Kafr Qasem. La troisième est la langue des signes israélienne, l’ISL, la langue des signes principale du pays, elle même une langue nouvelle : elle mélange différentes langues des signes importées par les vagues successives de migrants, créant ainsi une sorte de créole. C’est le contraire de ce qui s’est passé avec l’hébreu, dit Nurith . (…) On a demandé aux émigrants en Israël de laisser de côté leur langue parlée d’origine pour adopter la langue nationale, l’hébreu. C’est pourquoi il y a beaucoup d’expressions de la langue des signes allemande dans l’ISL qui témoignent de l’emprunte laissée par les premiers immigrants sourds venus d’Allemagne en Israël.

Ce constat vérifie un autre enseignement du film :  il n’y a pas de relation directe entre la langue des signes et une langue parlée d’un même pays. Témoins la langue des signes américaine ressemble à la langue des signes française alors que cette même langue américaine n’a aucun rapport avec la langue des signes britannique.

SIGNER permet de s’attacher à plusieurs personnalités : celle de Gal, un jeune  interprète en ISL qui vit à Berlin. Il est devenu amoureux de la langue des signes, héritée de sa grand mère. Pour lui, c’est une langue vivante, moderne, sexy dit-il. A l’époque de son aïeule, la langue des signes était  interdite à l’école où l’on imposait la « méthode orale pure », avec l’apprentissage de la lecture sur les lèvres et de la langue vocale. Par son désir d’apprendre la langue des signes, Gal a restitué à sa grand mère une légitimité, l’autorisant elle à signer, tout comme lui qui cherche à perpétuer une langue qui lui devient en quelque sorte maternelle, opérant ainsi une circulation d’une génération à l’autre. Nurith Aviv nous présente aussi Debby, sourde comme sa mère et son mari, mère de deux enfants entendants. La langue maternelle de Debby est la langue des signes, devenue la langue maternelle de ses enfants. Dès l’âge de 10 mois, Hagar, sa fille, savait signer avant de parler. La scène où elles évoquent ensemble, en langue des signes, le premier mot signé par l’enfant est magnifique : le toute petite fille avait manifesté son désir de lait en mimant la traite d’un pis de vache….Hagar est parfaitement bilingue, elle parle hébreu et la langue des signes. Le couple formé par Meyad et Daniel est aussi très attachant. Meyad, palestinienne du village de Kafr Qasem a fait ses études dans la langue des signes israélien. Elle est marié avec Daniel, sourd d’origine congolaise et polonaise. Ils vivent à Berlin et se comprennent.

Pour que nous, spectateurs, comprenions tous les joyeux échanges des protagonistes, la réalisatrice a fait le choix de ne pas nous faire entendre la voix de l’interprète. Aussi, le film a nécessité un travail minutieux de sous titrages, les sous titres faisant partie intégrale du film.

Ne ratez pas SIGNER, un film important sur notre relation au langage, à la parole qui dépasse ce « phonocentrisme » critiqué par Jacques Derrida. Et si nous apprenions tous à signer ?

SIGNER de Nurith Aviv, à partir du 7 mars au cinéma Les 3 Luxembourg. Trois séances par semaine seront suivies de rencontre avec la réalisatrice et ses invités. http://nurithaviv.free.fr/signer/sortie.htm

 

 

 

PHANTOM THREAD

la bande annonce du film 

Phantom Thread est un film qui vous habite durablement. Le lendemain, puis encore longtemps après l’avoir vu.

On pense, repense à Reynold/Daniel, le personnage et son acteur qui n’en font qu’un, à leurs regards à la fois si beaux et inquiétants, à leur douceur tout comme à leur terrible intransigeance.

Le réalisateur Paul Thomas Anderson, à qui l’on doit, entre autre, l’inoubliable There will be blood,  nous entraine dans le Londres des années 50, dans l’univers de la maison de couture Woodcock. Toutes ces dames, au sang royal ou seulement mondain, stars de cinéma ou seulement de salons, veulent êtres habillées par le seul qui, à leurs yeux, le mérite : le séduisant et énigmatique couturier Reynod Woodckock.

Reynold est entourée de femmes : sa soeur Cyril au premier plan, celle qu’il surnomme my old so & so, super intendante de la maison de couture tout comme de la vie amoureuse de son frère. Ses ouvrières, dont il connait le prénom de chacune; ses égéries successives, que Cyril a pour mission d’éloigner lorsqu’elles ne conviennent plus. Bien entendu ses clientes, avec qui il entretient souvent des relations ambiguës : elles comptent parmi les femmes de sa vie, sans oublier celle, aujourd’hui absente, mais qui vit tel un fantôme dans ses rêves : sa mère tant aimée dont il a cousu une mèche de cheveu dans la doublure de sa veste.

Dévoué à son art pratiqué au rythme d’un emploi du temps parfaitement ritualisé, Reynold contrôle tout et n’a pas de place pour une vie amoureuse traditionnelle. Pourquoi n’êtes vous pas marié lui demande Alma, la serveuse rougissante rencontrée le matin même à l’auberge où il a dévoré un petit déjeuner d’ogre, avant de se rendre dans sa maison de campagne-refuge. Leur premier regard nous éblouit immédiatement, telle cette lumière intense dans laquelle va baigner leur relation passionnelle à venir.

Cette lumière est magnifique. Leur histoire est celle d’un amour à conquérir, d’un amour à préserver.  Pour Alma, avant tout, qui veut une vie à deux, sans les interférences de la toute puissante Cyril ou des admiratrices de Reynold. Mais pour Reynold aussi, dont l’instinct de domination et la toute puissance vont être mis à l’épreuve..

On ne racontera pas ce si beau film. Il faut le découvrir.

La musique, signée Jonny Greenwood, omniprésente, souligne tour à tour les situations romantiques, inquiétantes, torrides ou désespérées…

Comme pour tous ses rôles, Daniel Day Lewis a cherché à s’approprier totalement son personnage, notamment par une maîtrise absolu de ses gestes. Il a donc travaillé des mois à apprendre la couture, en particulier auprès d’un Maitre costumier du New York City Ballet, Marc Happel, le couturier Cristobal Balenciaga étant le modèle choisi par Paul Thomas Anderson pour le personnage de Woodcock. Daniel Day-Lewis a cherché (et réussi) à ressentir ce phantom thread, qui donne son titre au film, cette sensation que ressent la couturière après avoir fini son ouvrage occasionnée par l’empreinte encore tenace de l’aiguille sur les doigts.

Impossible de ne pas citer la révélation du film, la presque inconnue Vicky Krieps, actrice luxembourgeoise qui affirme une présence impressionnante face à Day Lewis. Et Lesley Manville campe une Cyril extraordinaire, dont toute la critique, à juste titre, la compare au personnage  hitchcockien de Mrs Danver, la gouvernante du film Rebecca.

Courrez voir Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville… 2 h11.

LA DOULEUR

Il fallait un certain culot pour s’attaquer à une adaptation cinématographique du magnifique texte de Marguerite Duras La douleur. L’initiative en revient à Elsa Zylberstein qui, la première, a proposé le projet à Emmanuel Finkiel

La douleur est un film très réussi qui pourrait s’intituler La confusion des sentiments pour reprendre le si beau titre d’un roman de Stefan Zweig.

Le réalisateur n’a pas voulu faire un biopic de Marguerite Duras.

Il a habilement entrelacé deux récits du recueil La douleur, pour proposer un scénario chronologique qui restitue l’attente d’une femme après l’arrestation de son mari en 1944, l’atmosphère, dans le Paris occupé de l’époque, des réunions d’un groupe de résistants dont font partie le couple séparé et la relation de cette femme avec un collaborateur français de la Gestapo. Cette femme c’est Marguerite Duras. Elle est marié au philosophe Robert Antelme qu’elle avait elle même demandé en mariage en 1939, sans doute pour sceller leur très forte amitié, alors qu’ils vivaient déjà une relation très libre. Lorsque le film s’installe, Robert a été arrêté, repéré pour ses activités au sein d’un réseau de résistance, le Mouvement National des Prisonniers de guerre et Déportés, dirigé par François Mitterrand, alias Morland. Nous entrons dans l’appartement de la rue Saint Benoît, l’appartement de Robert et Marguerite. Pour essayer d’en savoir plus sur le sort de son mari, Marguerite se rend au siège de la Gestapo, rue des Saussaies et rencontre l’homme qui a arrêté Antelme, un certain Rabier.

Duras avait d’abord conscrit son récit dans un cahier dès 1945, qu’elle a repris en 1975 pour le publier en 1985. Contrairement à ce qu’elle écrit dans sa préface, ce texte n’est pas son journal transcrit tel quel. Comme nous le révèle Laure Adler dans sa biographie de Duras « C’est une recomposition littéraire, une traversée dans le temps, une mise à l’épreuve d’elle même ». Paul Otchakovsky-Laurens, son éditeur qui vient de disparaître accidentellement, coïncidence terriblement émouvante avec la sortie de ce film, témoigna que Duras eut à coeur de reprendre son texte jusqu’à sa mise en fabrication.

Peu importe la vérité vraie du récit, retricoté encore par l’adaptation d’Emmanuel Finkiel. Le résultat est de nous offrir ce que Duras nomme elle même « un désordre phénoménal de la pensée et du sentiment », avec les armes du cinéma. Et ainsi réussir à nous faire ressentir l’attente insupportable de Marguerite et la relation plus que trouble qu’elle instaure avec Rabier. Est-ce que Rabier ne rencontre Duras que pour essayer de la faire tomber et de remonter le réseau ? Est-ce qu’il est follement amoureux d’elle ? Je souhaitais rester un peu épais et énigmatique, exprimer que c’est tout ça à la fois, déclare le réalisateur. Ce qui est certain, c’est que Rabier est sous l’emprise de la formidable force de séduction de Marguerite, maintes fois évoquée par ceux qui l’ont connue.

L’autre désordre tient à la nature de la douleur de la jeune femme. Comme lui dit son amant Dynonis  A qui êtes vous le plus attaché ? A Robert Antelme ou à votre douleur ? . Plus il est absent, plus il est aimé. Et lorsque Robert revient de l’enfer concentrationnaire en 1945 (qu’il décrira plus tard dans un ouvrage essentiel L’Espèce humaine), un corps si faible qu’il est porté par ses camarades résistants, un corps que l’on devine aspiré par les années passées à Buchenwald puis à Dachau, le film nous offre une scène inoubliable où l’actrice Mélanie Thierry est au sommet de son interprétation magistrale. Marguerite ne veut pas le voir, dans la contradiction absolue de sa douleur : son attente qui donnait un sens à sa vie est libéré. La fin du film dit, en voix off, sur des images éclatantes de couleurs de soleil, au bord de la mer, sa décision de quitter Robert pour Dyonis. Elle ne l’aime plus.

Pour servir cette histoire d’amour et de guerre, le film nous offre une réalisation qui évite les reconstitutions étouffantes et qui fait le choix subtil de jeux de flous et de dédoublements pour amplifier le trouble des situations. Il est servi par une interprétation impressionnante, tout d’abord à travers la révélation de ce film : Mélanie Thierry, que personne, ni même le réalisateur n’avait imaginée pour incarner l’auteur de l’Amant, puis Benjamin Biolay qui revêt les traits d’un Dyonis parfait de charme, quant à la figure si ambivalente de Rabier, elle est admirablement restituée par l’étonnant Benoit Magimel.

Saluons également le sobre Grégoire Leprince-Ringuet pour le rôle de Mitterrand/Morland et encore, tout particulièrement, la présence de Shulimat Adar, actrice fétiche d’Emmanuel Finkiel, inoubliable dans son film Voyages (1999), ici bouleversante dans le rôle de Madame Katz. Tout comme Duras, cette femme attend. Elle attend le retour de sa fille, handicapée, qui a été déportée. A travers son personnage, Finkiel suggère, plus que dans le livre de Duras, le sort des Juifs.

La douleur, un film Emmanuel Finkiel

avec Mélanie Thierry, Benjamin Biolay, Benoît Magimel, Grégoire Leprince-Ringuet, Shulimat Adar.