Helmar Lerski, visages dans la lumière  Georges Vigarello, corps et mouvement.

 

Si les affiches de cinéma ne nous incitent pas beaucoup à nous  précipiter dans les salles ces dernières semaines, les propositions d’expositions sont exaltantes. Une toute petite sélection pour indiquer qu’il ne faut pas rater l’Avant Garde russe à Vitebsk consacrée en particulier aux peintres Chagall, Lissitzky et Malevitch à Beaubourg,  qu’il faut se précipiter à l’Orangerie pour découvrir L’Abstraction américaine et le dernier Monet (j’y reviendrai dans ma prochaine chronique) et qu’il est encore temps d’aller à la Maison Rouge pour voir les tableaux de Ceija Stojka, au Musée d’art Moderne pour Fautrier et au Jeu de Paume pour Raoul Hausmann. Pour l’heure, je m’attarde sur deux expositions  qui viennent de commencer : celle consacrée au photographe Helmar Lerski au mahJ et l’autre, à la Bibliothèque de l’Arsenal, qui révèle l’exceptionnelle collection de livres anciens et modernes de l’historien Georges Vigarello, consacrée au corps et à l’imaginaire.

Autoportrait avant 1911 © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Israel Schmuklerski, dit « Helmar Lerski », né en 1871 à Strasbourg de parents juifs polonais, a réalisé une œuvre unique, constituée essentiellement de portraits photographiques et de quelques films. Comme l’écrit Nicolas Feuillie, commissaire de l’exposition « Si l’artiste semble avoir hésité dans son parcours – il a commencé comme acteur et a travaillé plus de dix ans sur les plateaux de tournage -, le corpus qu’il laisse, divisé en périodes et en séries, impressionne par sa grande cohérence. Marquée par le théâtre et le cinéma, la photographie de Lerski s’articule d’abord autour d’une exploration des possibilités expressives de la lumière ». 

L’exposition permet de suivre la démarche du photographe de manière chronologique, depuis ses premiers portraits réalisés aux Etats Unis où il immigre à l’âge de 22 ans pour travailler comme acteur, jusqu’à ses dernières photos réalisées en 1947 en Palestine, qu’il quittera un an plus tard, un mois un avant la création de l’Etat d’Israël. 

Les portraits réalisées aux Etats Unis, en 1909, sont salués par la presse de l’époque, qui en admire les clairs-obscurs dignes d’un peintre. Lerski lui- même affirme que l’éclairage doit servir à une caractérisation parfaite et faire ressortir les profondeurs de l’âme; ainsi les possibilités illimités des effets de lumière lui permettent de donner à l’image à peu près le caractère que l’on souhaite. Ces déclarations, publiées en 1914, vont se vérifier tout au long de son travail. De 1916 à 1929 il met son grand sens de la lumière au service du cinéma muet à Berlin, travaillant comme chef opérateur avec plusieurs réalisateurs dont Robert Reinert, Paul Leni ou Fritz Lang. 

Toujours à Berlin, il réalise dans les années vingt, des portraits d’artistes et d’intellectuels puis d’anonymes. La série Köpfe des Alltags (littéralement, les têtes de la vie quotidienne) constitue, une forme alors nouvelle en photographie, où le sujet n’est pas représenté par une image, mais plusieurs ; ainsi, un même individu peut figurer sur plusieurs portraits, avec des poses et des éclairages différents. La puissance des images, marquées par l’esthétique expressionniste,  tient aux cadrages très serrés, effaçant tout décor ou costume. Seules les légendes nous renseignent sur l’identité des sujets photographiés et ce à travers une situation sociale ou un métier : femme de ménage, ouvrier métallurgiste, couturière, mendiant…

Au début des années 1930, Lerski propose à un éditeur parisien de publier une série,  Jüdische Köpfe (Visages juifs), qui viendrait, face à la monté du racisme et de l’antisémitisme en Allemagne, opposer une physionomie juive «originelle » et authentique.  Albert Einstein lui écrit en 1930 une lettre d’encouragement : Les juifs sont aujourd’hui une communauté de peuple plus qu’une communauté de religion. Tenter d’en fixer le type -si ardue que soit cette tâche – répond donc à un puissant désir. Nous souhaitons vivement comprendre ce que nous pensons et sentons quand nous disons « nous ». Puisse l’artiste réussir dans sa difficile entreprise. 

Juive yéménite © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Commencée à Berlin, il concrétise la série Arabes et juifs en Palestine, où il s’installe en 1932. Il saisit pionniers, bédouins, arabes et une majorité de juifs orientaux, en particulier les yéménites qui apparaissaient incarner l’essence d’une judéité orientale qui le fascine. Proche du philosophe Martin Buber  engagé en faveur de l’Etat binational, Lerski avait-il un projet politique en montrant les mêmes densités et humanités sur les visages de ces deux populations ? 

Série Métamorphose par la lumière

A Tel Aviv, en 1936, nait la série qu’il considérera comme l’œuvre de sa vie : Métamorphoses par la lumière. Elle se compose de 137 portraits d’un même homme, pris sous des lumières différentes, des angles différents, et suggérant des expressions très variées : J’écrivais « avec la lumière » et du modèle sortirent toutes les formes de ma fantaisie.  

Pionnier, Guivat-Haïm vers 1940© mahJ © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

L’oeuvre dite « sioniste » de Lerski, réalisée en Palestine entre 1939 et 1948 est à la fois cinématographique et photographique. Son premier film « Awodah » (Labeur), oeuvre de commande qui glorifie le travail des pionniers juifs en Palestine va être chaleureusement salué par la critique mais jugé « trop artistique » par ses commanditaires ! Il réalisera toutefois d’autres films de commande et des photos de pionniers avant de se consacrer à la série Soldats juifs. Il tournera, en 1946, son ultime film Adamah (La Terre) pour le compte de Hadassah, organisation sioniste féminine américaine. 

On quitte l’exposition en découvrant la remarquable série réalisée entre 1930 et 1940, consacrée aux mains humaines. À la manière des visages, ces                 « portraits » de mains expriment un métier, une activité, et révèlent l’âme de leur possesseur.

Dans les années 50, plusieurs expositions seront consacrées à Lerski en Allemagne et en Suisse, où il mourra, à Zürich, en 1956. Parmi les grandes figures de la photographie du XXème siècle, Lerski reste l’auteur d’une oeuvre inclassable et méconnue, conclut Nicolas Feuillie dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition. Souhaitons que cette initiative contribue à le faire découvrir en France.

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A quelques pas, à vol d’oiseau, du mahJ, prenez le temps d’une belle découverte : celle de la collection de l’historien Georges Vigarello.  Ses ouvrages assemblés pour cette exposition forment les jalons de la vaste entreprise intellectuelle à laquelle il a consacré toute son œuvre : identifier les évolutions profondes de la culture et de la civilisation dont la perception du corps et du mouvement sont le reflet.

Le parcours revisite les grands thèmes chers à l’historien, depuis les « Silhouettes », « Des jeux aux sports », les « Visages », « L’Anatomie et ses modèles », « Comprendre le mouvement », « Eaux » jusqu’au thème le plus actuel, « Histoire culturelle de la robe » reflet de ses derniers travaux.

Dans cet ensemble, riche et divers, les amateurs sauront retrouver quelques ouvrages rares comme les fameuses séries de Charles Le Brun, Caractère des passions (1692) ou Essai sur la physiognomonie (1786) de Georg Lavater, Relation de divers voyages curieux de Thévenot (1680), tous assortis des commentaires érudits de Georges Vigarello.

 

Helmar Lerski (1871-1956) Pionnier de la lumière

jusqu’au 26 août 2018 

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme 

71 rue du Temple – Paris 3è

mahj.org

Le corps et l’imaginaire. Georges Vigarello et ses livres 

jusqu’au 13 mai 2018

Bibliothèque de l’Arsenal, 1 rue de Sully –  Paris 4è

Philippe Claudel, Jérôme Kirscher, Guy Cassiers

L’acteur Jérôme Kirscher et le metteur en scène Guy Cassiers se sont rencontrés autour du texte de Philippe Claudel La petite fille de Monsieur Linh. Tous deux savent témoigner de leurs engagements : le premier avait fait entendre la montée des extrêmes droites en Europe à travers sa magnifique interprétation du texte de Stefan Zweig Le Monde d’hier. Le second poursuit son travail sur la réalité de l’exil et de la migration avec ce spectacle, après avoir présenté en 2017 au Festival d’Avignon, Grensgeval (Borderline) sur un texte de Elfriede Jelinek.

Le texte de Philippe Claudel, publié chez Stock en 2005, voici donc treize ans, résonne au plus profond avec la situation actuelle des migrants, dans l’interprétation sobre et époustouflante d’humanité de Jérôme Kirscher. Dans son dernier opus, L’ Archipel du Chien (Stock, 2018), l’auteur  poursuit  son exploration du «mystère humain ». « J’autopsie le vivant et c’est une source de vertige, a-t-il confier au “Monde des livres”. L’homme parvient toujours à repousser les frontières du pire, comme s’il s’expérimentait lui-même dans sa propension à faire le mal. » Ainsi après La Petite Fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck (Stock, 2005 et 2007)
il a choisi pour cet Archipel du Chien de composer une parabole sur la crise migratoire pour dire encore et toujours son indignation et sa colère devant l’indifférence à l’autre.

Revenons à la MC 93 de Bobigny, à la représentation théâtrale de La Petite Fille de Monsieur Linh. Malheureusement lorsque cette chronique sera publiée, les représentations seront terminées. Elles n’ont eu lieu que pour quelques dates. Mais le spectacle part en tournée jusqu’en mai et espérons qu’il sera repris la saison suivante !

Je laisse la parole à Brigitte Salino, qui a merveilleusement rendu compte de ce très beau spectacle dans le Monde. J’ose ainsi faire miens ses mots :

Un mot, « horizon », écrit en blanc sur un écran noir. Un homme qui s’avance devant l’écran, habillé de noir, ­tenant un bâton. Il sourit. Sur l’écran, les lettres d’« horizon » s’écartent les unes des autres, puis disparaissent. Reste l’homme, seul avec l’histoire qu’il va nous ­raconter. La sienne. Celle d’un émigrant, qui un jour, debout sur le pont arrière d’un bateau, a vu s’effacer les dernières lignes d’horizon de son pays natal.

Cet homme, tous ceux qui ont lu La Petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, le connaissent. Les autres le découvrent, différent et inchangé, à la MC93 de Bobigny, où Jérôme Kircher le joue, dans une mise en scène du Flamand Guy Cassiers, passé maître dans l’art d’allier les voix, les images et les sons. Les silences, aussi, entre les mots qu’il fait entendre comme une musique intérieure.

Dans le roman de Philippe Claudel, Monsieur Linh n’est pas seul. Il tient dans ses bras une petite fille, dont il s’occupe comme d’un trésor, et il a un ami, Monsieur Bark, rencontré sur le banc de la ville étrangère où l’exil l’a mené. Monsieur Linh ne comprend pas un mot de ce qu’il lui dit, mais il a senti dès le début que Monsieur Bark ne lui était pas hostile. Au contraire : sa bienveillance est devenue un baume, qui donne un sens au cours des jours.

A Bobigny, Monsieur Linh est seul. Ainsi l’a voulu Guy Cassiers, qui jamais ne fait apparaître Monsieur Bark, sinon comme une image sur l’écran. Et cette image est celle d’un double de Monsieur Linh. De la même façon, jamais on ne verra la petite fille. Ces ­absences ne trahissent pas Philippe Claudel. Elles font entrer le roman dans une autre dimension, propice à l’écoute du théâtre, et juste, sur le fond.

Car on ne sait pas, quand on ­referme La Petite Fille de Monsieur Linh, ce que le vieux monsieur ­assis sur son banc a réellement vécu. Ce qui compte, dans cette histoire, c’est la perception qu’un homme peut avoir dans un environnement où tout de sa vie antérieure est effacé. Sauf le souvenir, bien sûr, avec lequel il faut vivre, et qui accable ou porte, selon les moments.

La beauté de la mise en scène de Guy Cassiers tient à la subtilité avec laquelle il nous fait entrer dans cet exil immémorial et ­contemporain. Sur le plateau de la MC93, qui semble vaste comme le monde et la solitude d’un homme, il a donc choisi de mettre un grand écran, et un homme ­devant. L’homme, c’est le comédien Jérôme Kircher, qui sait jouer avec la grâce de l’instant. L’écran traduit l’espace de ses pensées. D’autres mots que celui d’« horizon » s’y inscrivent. Ils vont et viennent, parfois se coulent les uns dans les autres, parfois dessinent des paysages graphiques, comme celui de la ville étrangère que traverse Monsieur Linh.

Deux de ces mots sont des ­sésames : « Sang Diû », « matin doux » dans la langue natale du vieil homme. C’est le prénom de la ­petite fille de Monsieur Linh, dont le fils et la belle-fille sont morts d’un éclat de bombe, dans la rizière où ils travail­laient. L’autre mot est « bonjour » : le seul que Monsieur Linh ­connaisse de la langue du pays où le bateau de l’exil a accosté. Il a voulu l’apprendre pour répondre aux attentions de Monsieur Bark.

Et à la fin, quand Monsieur Linh, échappé d’un asile où les autorités l’avaient enfermé, aperçoit son ami Monsieur Bark et court vers lui, sans voir la voiture qui va mortellement le heurter, c’est ce mot de « bonjour » que l’on entendra, de la voix de Jérôme Kircher. Une voix qui réconforte, parce qu’elle a un grain doux comme un déchirement qui ne s’avoue pas.

  Brigitte Salino, le Monde, 5 avril 2018

La Petite Fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers. Avec Jérôme Kircher

Du 10 au 13 avril à Villeneuve-d’Ascq (Nord)du 24 au 28 avril au Théâtre National de Bruxelles, du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur

IMAGES EN LUTTE, LA CULTURE VISUELLE DE L’EXTREME GAUCHE EN FRANCE (1968-1974)

Difficile d’échapper aux célébrations des cinquante ans de Mai 68 : émissions spéciales, livres, documentaires, témoignages, débats….Une exposition, IMAGES EN LUTTE, la culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968-1974), proposée par l’Ecole des Beaux Arts, vient compléter ces hommages. Les deux commissaires de l’exposition, Philippe Artières (CNRS) et Eric de Chassey (INHA), nous mettent en garde : « L’exposition n’est pas une histoire visuelle du politique mais une histoire politique du visuel ». A travers des affiches, des peintures, des sculptures, des installations, des films, des photographies, des tracts, des revues, des livres et des magazines, l’exposition « entend redonner à la création portée par ces utopies révolutionnaires, sans distinguer a priori ce qui relève de l’art et ce qui tient de la propagande visuelle, leur soubassement et leur complexité, en même temps qu’elle souhaite interroger les contradictions et les ambiguïtés des rapports entre art et politique».

La proposition tient sa promesse. Au milieu de visiteurs assez nombreux, soixantenaires pour une bonne part, mélangés à des plus jeunes et à des vrais jeunes, la promenade tout au long des deux niveaux de ces images en lutte est à la fois émouvante -pour ceux qui ont l’âge du rôle- et stimulante.

Le Hall d’entrée de l’Ecole, quai Malaquais, est consacré aux affiches et productions de l’Atelier populaire des Beaux Arts. Réalisés collectivement et anonymement par des artistes et étudiants de l’Ecole pendant qu’ils l’occupaient, ces affiches se sont, pour une grande partie, imprimées dans la mémoire collective des événements de Mai. Du 15 mai au 27 juin 1968, jour de l’évacuation de l’Ecole par la police, l’Atelier a produit des images qui étaient le résultat de décisions politiques plus qu’esthétiques et qui ont accompagné le mouvement social.

Après un formidable arbre généalogique du gauchisme, le rez-de-chaussée s’ouvre à plusieurs thématiques. Tout d’abord, à « l’ailleurs fantasmé », où s’expriment les combats héritiers des luttes anticolonialistes, tels les soutiens aux peuples vietnamien et cambodgien, la cause palestinienne, sans oublier ceux, « dans leurs aspects les plus violents et les plus ambigus » au castrisme à Cuba ou à la Révolution culturelle en Chine. « L’usine, l’exploitation agricole », « l’université, le lycée, l’atelier » constituent les autres sections de ce premier niveau. Ce qui rend très vivante cette exploration des événements de Mai, outre les thématiques évidentes, les ouvrages emblématiques de l’époque (Ah, les éditions Maspéro, ! ), les sons, les vidéos, les affiches (on adore celle du spectacle de Wolinski « Je ne veux pas mourir idiot », pièce bourgeoise ou révolutionnaire !), ce sont de nombreuses oeuvres, peintures et vidéos, où l’on retrouve les signatures, entre autres, de Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo, Francis Biras, Hélène Bleskine, Pierre Buraglio, Louis Cane, Coopérative des Malassis, Henri Cueco, Guy Debord, Marc Devade, Erró, Gérard Fromanger, Monique Frydman, Jean-Luc Godard, Jean-Robert Ipoustéguy, Elie Kagan, Chris Maker, Annette Messager, Anne-Marie Miéville, Tania Mouraud, Jean-Pierre Pincemin, Ernest Pignon-Ernest, Bernard Rancillac, Martial Raysse, Carole Roussopoulos, Claude Viallat…

Le tableau collectif où sont incarnées les figures des maitres-penseurs de l’époque ainsi légendé : « Louis Althusser hésitant à entrer dans la datcha, tristes miels de Claude Levi-Strauss, où sont réunis Jacques Lacan, Michel Foucault et Roland Barthes au moment où la radio annonce que les ouvriers et les étudiants ont décidé d’abandonner joyeusement leur passé », est un vrai régal ! L’impertinence du tableau (et sa réussite, chacun des intellectuels étant magistralement représenté) résume toute la posture de l’époque où il s’agissait autant de se moquer des figures d’autorité que de renverser les hiérarchies en place.

Le deuxième niveau s’ouvre sur une bonne idée : une bibliothèque accessible à tous qui témoigne de la richesse éditoriale de l’époque. On peut consulter nombre de titres de presse et d’ouvrages fondateurs de la pensée gauchiste dans toutes les collections qui ont fleuri à l’occasion.

Tout comme au rez-de-chaussée, l’exposition, organisée par thèmes, accorde une belle place à la peinture, aux représentations engagées d’artistes majeurs ou anonymes. Ces toiles s’intègrent dans le paysage des autres luttes abordées : les prisons, les casernes mais aussi la volonté de « changer la vie » comme, par exemple, vivre en communauté ou à la campagne. Cette partie évoque aussi bien sûr les violences policières et les manifestations, dont celle, particulièrement impressionnante qu’a été l’enterrement de Pierre Overnay.

 

« Les corps » est le bon intitulé pour rappeler l’importance des prises de conscience à leurs sujets et les revendications majeures sur le terrain de la sexualité et de l’égalité hommes/femmes. La lutte des femmes, des homosexuels, la liberté sexuelle, vont devenir des combats politiques, organisés en mouvements, avec production artistique et visuelle spécifiques dont une floraison réjouissante de journaux alternatifs (Le Torchon brûle, Tout, l’Antinorm, les Pétroleuses….et tant d’autres) et de slogans inoubliables.

Au sortir de l’exposition, on est galvanisés par la jeunesse qui fut la nôtre, la mienne, par la joie et l’enthousiasme qui nous animaient, par nos certitudes en un vrai pouvoir de changer le monde pour sa version meilleure et plus juste, de renverser l’ordre cadenassé de la bourgeoisie dont nous étions, de s’aimer tous les uns les autres puisqu’il n’y aura plus de riches ni de pauvres, plus de forts ni  de faibles, ….On est assourdis par les souvenirs de violences, de bombes lacrymo, de grèves, d’occupations, d’AG que nous vivions ou dont nous entendions les récits sur Europe n°1, par l’illusion de faire une vraie révolution…On mesure l’ampleur des changements apportés dans notre société par « les événements ». Mais…, en même temps, on réalise, cinquante ans plus tard, combien certains des combats de l’époque raisonnent aujourd’hui avec une incroyable actualité, comme si les avancées d’alors n’étaient que des balbutiements. Et, ironie du sort : sur le quai d’en face, le long du Louvre, on peut lire un panneau publicitaire qui affiche en très gros le slogan : « Augmenter la réalité. Révolutionner les idées. La 5G arrive…. ». Quelle époque !

Images en lutte,  La culture visuelle de l ’extrême gauche en France (1968-1974), Palais des Beaux-Arts jusqu’au 20 mai 2018

Bruno Nuytten, Per Kirkeby, et Gérard Garouste

Le fondement de la création artistique, c’est d’observer et de consigner, a dit le peintre danois Per Kikerby. Ce préambule pourra sans doute s’appliquer aux trois artistes actuellement exposés à Paris, dans le quartier du Marais.

Bruno Nuytten

Parlons tout d’abord de Bruno Nuytten car son exposition se termine très rapidement, samedi 24 mars. Nous connaissions l’immense chef opérateur qu’il fut dans les années 70 et 80 : il a éclairé, entre autres, les films de Marguerite Duras, Bertrand Blier, André Téchiné, Alain Fleischer, Bertrand Blier, Andrzej Zulawski, Alain Resnais, Jacques Doillon, Jean Luc Godard ou Claude Berri…Et on lui doit la réalisation de Camille Claudel en 1987 avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu et de Passionnément en 1999 avec Charlotte Gainbourg et Gérard Lanvin. Il a choisi de quitter le cinéma en 2001 pour appréhender le réel autrement.  C’est à une nouvelle production d’images que nous convoque l’exposition de la Galerie Cinéma, ces Images retrouvées, conçues à partir de captures brutes, où matière et lumière produisent une étrangeté, souvent primitive, dont Aurélien Ferenczi parle bien : « Impossible de ne pas penser à la première scène de Camille Claudel, quand la jeune artiste plonge nuitamment et sauvagement les mains dans la boue à la recherche de l’argile qu’elle façonnera. Bruno Nuytten saisit lui aussi la matière brute du monde.» Dans le film qui accompagne l’exposition, réalisé par Caroline Champetier en 2015, Bruno Nuytten révèle : « Il y a une obligation romanesque dans ce que je vis ». Magnifique programme !

« Untitled », 1999 de Per KIRKEBY – Courtesy ALMINE RECH GALLERY

A quelques mètres de la Galerie Cinéma, poussez le portail du 64 rue de Turenne pour entrer dans la cour d’un très bel hôtel particulier, comme le Marais en recèle tant. La Galerie Almine Rech nous accueille et commence alors un éblouissement : celui provoqué par les toiles du peintre Per Kirkeby. Né à Copenhague, ce jeune artiste de 79 ans, assez peu connu en France,  est une star dans son pays. L’Ecole des beaux-arts de Paris lui avait consacré une exposition monographique en décembre 2017. Je suis un peintre de l’ancienne mode, qui est soumis et dépendant des choses perçues et vues, comme de la lumière qui l’entoure, a t il expliqué. On aime particulièrement cette « ancienne mode », celle qui rappelle les couleurs et les formes des Nabis, de Cézanne ou de Matisse, dont on perçoit des morceaux de lumière, particulièrement en s’arrêtant devant les quatre très grands formats présentés au centre de la galerie. L’abstraction est là, et pourtant nous sommes DANS les paysages et la nature « Proches de la nature, les formes de Kirkeby se cristallisent en des motifs variés à partir du hasard et du chaos. L’abstraction lui permet d’imiter la manière de créer de la nature, sur laquelle il projète son regard de géologue et sa compréhension épique du temps et de la mémoire qu’elle enferme en son sein…» confirme Dieter Burchhart dans le catalogue de l’exposition.

Gérard Garouste © Musée de la Chasse et de la Nature. Cliché : David Bordes.

Poursuivons cette promenade dans les formes et les couleurs, jusqu’à la rue des Archives, au Musée de la Chasse et de la Nature.  Après la carte blanche  donnée cet automne à Sophie Calle, Claude d’Anthenaise, maitre des lieux, a passé commande à l’un des grands artistes contemporains de notre temps, Gérard Garouste, lui proposant, comme pour chacun des artistes invités par l’institution, de faire résonner son travail avec les thématiques du musée. A travers son interprétation du mythe de Diane et Actéon, relaté par le poète latin Ovide (43 av. J.C. – 17 ap. J.C.) dans ses Métamorphoses, Garouste nous offre une suite de toiles très fortes.  Séduit par le mythe qui met en scène le chasseur Actéon transformé en cerf par la déesse Diane alors que ce simple mortel avait osé admirer la divinité en train de se baigner nue, l’artiste propose sa vision du drame, sans hésiter à donner les traits de son épouse, Elisabeth Garouste, à la déesse et les siens à Actéon, qui deviendra la proie des chiens. Les toiles vives et tourmentées sont complétées par un ensemble d’études et de dessins réalisés par l’artiste. L’exposition entre en résonance avec les œuvres anciennes illustrant ce thème au sein des collections permanentes du musée, qui sont toujours un très grand plaisir à parcourir.

Bruno Nuytten, Images retrouvées, Galerie Cinéma, 26, rue Saint-Claude Paris, 3è, galeriecinema.com jusqu’au 24 mars. A noter : Bruno Nuytten sera présent le 24 à partir de 15h à la Galerie.

Per Kirkeby, Almine Rech Gallery, 64, rue de Turenne, Paris, 3è www.alminerech.com   jusqu’au 14 avril.

Gérard Garouste, Diane et Actéon, musée de la Chasse et de la Nature, 62, rue des Archives, Paris 3è, http://www.chassenature.org/gerard-garouste-diane-et-acteon/ jusqu’au 1er juillet.

Raoul Hausmann, Un regard en mouvement

Le Triangle (Vera Broïdo) Vers 1931 Raoul Hausmann
Coll. Marc Smirnow. © ADAGP, Paris, 2017
 La belle rétrospective consacrée à Raoul Hausmann (1886-1971) à la Galerie nationale du Jeu de Paume sera sans aucun doute, pour une grande partie du public, l’occasion d’une réelle découverte.

Les plus avisés savent peut être que l’artiste, marqué par les mouvements futuriste et expressionniste des années 10, fut une figure du dadaïsme berlinois dès 1918, qu’il dirigea trois numéros de la revue Der Dada et qu’il fut le Dadasophe du Club Dada.  Initiateur de la poésie sonore, pionnier du collage et du photomontage, écrivain, expérimentateur en tous genres, il est décrit par son ami, l’écrivain et économiste Franz Jung, comme « le plus grand agitateur culturel du Berlin des années 1920 ».

Material der Malerei 1918
Raoul Hausmann © Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Pour un public seulement curieux, dont j’ose affirmer faire partie, son oeuvre photographique est restée longtemps méconnue. Et pour cause ! Comme nous l’explique la commissaire de l’exposition, Cécile Bargues : « Raoul Hausmann, qui fut taxé d’artiste « dégénéré » par les nazis et quitta précipitamment l’Allemagne en 1933, dut abandonner bien des clichés sur la route de ses exils pressés. Son travail photographique est, dès lors, demeuré secret, largement invisible, présumé perdu, avant que ne soit presque miraculeusement découvert, entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980, un fonds jusque-là inconnu dans l’appartement de sa fille à Berlin (aujourd’hui à la Berlinische Galerie). Les fonds français, principalement conservés au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart et au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, ainsi qu’au Musée national d’art moderne, se sont constitués dans le même temps, et enrichis jusqu’aux années 2010. Depuis lors, son aura de photographe n’a cessé de croître ».

Sans titre (Vera Broïdo) Vers 1931, Raoul Hausmann
© ADAGP, Paris, 2018. © Berlinische Galerie – Landesmuseum für Moderne Kunst, Fotografie und Architektur/VG Bild-Kunst, Bonn

Raoul Hausmann débute la photographie en 1927 et rencontre, en 1928, Vera Broïdo, fille de révolutionnaires russes et écrivain, avec qui il vivra, en compagnie de sa seconde femme, Hedwig Manckiewitz, jusqu’en 1934. Leur vie se partage entre Berlin, Kampen, sur l’île de Sylt en mer du Nord, et un petit village de pêcheurs sur la mer Baltique où Hausmann réalise de nombreuses photos.  L’exposition du Jeu de Paume nous en livre une partie, en particulier une série de nus particulièrement éblouissante, Vera Broïdo étant alors son modèle. Comme le décrit encore parfaitement Cécile Bargues : « Photographe ému, flâneur magnifique, il ne cherche pas la perfection d’une image trop lisse, parfaitement ordonnée et construite, mais les interstices de liberté et l’éblouissement de ce qu’il nomme « la beauté sans beauté ». Son sens du calme est sa façon de résister, digne, debout, à la violence des temps (…) Ses images de plantes, d’écume, de  flux de la lumière et de la matière sont autant d’images du désordre, dénuées de toute vision autoritaire ».

Deux nus féminins allongés sur une plage
Vers 1931-1934 Raoul Hausmann
© ADAGP, Paris, 2017. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI. Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard

Proche d’August Sander, Raoul Ubac, Kurt Schwitters ou Lázló Moholy-Nagy, ce dernier avait déclaré à Vera Broïdo : « Tout ce que je sais, je l’ai appris de Raoul. »

Après l’incendie du Reichtag en 1933, déclaré « artiste dégénéré » par les nazis, il cherche à protéger Hedwig Manckiewitz et Vera Broïdo qui sont juives, et choisit l’exil. Commence alors un long voyage d’environ six années à travers l’Europe, durant lequel il séjourne consécutivement à Ibiza, Paris, Ibiza, Zurich, Prague (où il fait des essais de photographie infrarouge), puis à nouveau Paris (où il se lie à de nombreux artistes de l’entre-deux-guerres). Chaque étape, riche en créativité, essentiellement photographique, est suivie de publications et d’expositions.

Maison paysanne (Can Rafal)
1934 Raoul Hausmann
© Musée départemental d’art contemporain de  Rochechouart

Lors de son premier séjour à Ibiza, il est fasciné par la pureté des maisons paysannes en forme de cubes blancs et réalise l’inventaire photographique de ces « architectures sans architecte », populaires, à la fois anciennes et modernes. Nous découvrons ces images hors du temps tout comme les portraits saisissants des habitants, ou cette photo de trois chaises installées en désordre devant un escalier, stupéfiante par sa géométrie parfaite.

Trois chaises 1934, Raoul Hausmann
© Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Véra a mis fin à leur relation en 1934, Raoul s’est engagé auprès des Républicains pendant la guerre d’Espagne à Ibiza et il connait la seule exposition de son vivant à Prague en 1937. Lors de son séjour à Paris, à l’été 1939, l’approche de la guerre, les origines juives de sa femme et l’insécurité liée à son statut d’immigré vont précipiter son départ en zone libre. Le Limousin devient son refuge où Marthe Prévôt s’installe avec le couple en 1940, jusqu’à leur mort. Malgré une situation financière et matérielle précaire, Hausmann se concentre sur son travail et revient dans l’après guerre à son travail expérimental de l’entre deux guerre tout en poursuivant une intense activité artistique dans les domaines de la photographie, de la peinture, du collage et de l’écriture. Il meurt le 1er février 1971 à Limoges, cinq ans après sa première rétrospective au Moderna Museet de Stockholm.

Raoul Hausmann tenant sa sculpture-assemblage L’Esprit de notre temps, 1964, Marthe Prévôt © Documentation du Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Raoul Hausmann, un regard en mouvement

GALERIES DU JEU DE PAUME, Place de la Concorde, jusqu’au 20 mai 2018 jeudepaume.org

A signaler également, simultanément au Jeu de Paume, la formidable exposition consacrée à la photographe américaine Suzan Meiselas, « Mediations » qui couvre son parcours depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Sont présentées en particulier ses photos très impressionnantes sur les zones de conflit en Amérique Centrale, un passionnant travail sur le peuple kurde, une série sur l’industrie du sexe et une autre sur la violence domestique.

 

SIGNER, un documentaire de Nurith Aviv

Je cherche toujours la même chose, ce sont des variations sur le sujet ; les langues, la filiation, la transmission, la perte…  explique Nurit Aviv au sujet de son nouveau film SIGNER. En effet, de films en films, plus d’une douzaine de documentaires à son actif, celle qui a éclairé de nombreux films au cinéma nous propose une inlassable exploration de la langue, de la parole dans ses différents développements (le bilinguisme, la traduction..) et sa perpétuation par la transmission et la filiation.

SIGNER contient toutes ces interrogations et ces recherches.

Nurith Aviv donne la parole à ceux qui signent, aux sourds et simultanément aux entendants, aux interprètes et aux chercheurs en langue des signes.

Elle nous apprend un point fondamental : il existe une multitude de langues des signes qui sont des langue à part entière, qui ont chacune leur grammaire et leur syntaxe complexe, que l’on peut traduire d’une langue des signes à l’autre.                                                                                                             Cette révélation élargit notre perception du langage humain. C’est dans le désir de communiquer entre sourds et entendants que ces langues sont nées. Pour réaliser ce désir de communication, s’est révélé que le langage est différent de la vocalisation, qu’il y a d’autres façons de se parler, en particulier avec les mains, les yeux, les visages mais aussi avec certains mouvements du corps qui sont des mouvements codés. La reconnaissance de ces langues est récente : c’est seulement dans les années 60 qui les linguistes ont commencé à admettre leur existence à part entière. Ce n’était pas le cas avant.

Nurith Aviv a tourné  le coeur de son film en Israël, où, grâce à des chercheuses  du Laboratoire de Recherche de Langue des Signes de l’Université de Haïfa, elle a repéré trois langues des signes récentes : deux langues des signes locales développées au début du siècle dernier, l’une dans une tribu bédouine, l’autre dans le village palestinien de Kafr Qasem. La troisième est la langue des signes israélienne, l’ISL, la langue des signes principale du pays, elle même une langue nouvelle : elle mélange différentes langues des signes importées par les vagues successives de migrants, créant ainsi une sorte de créole. C’est le contraire de ce qui s’est passé avec l’hébreu, dit Nurith . (…) On a demandé aux émigrants en Israël de laisser de côté leur langue parlée d’origine pour adopter la langue nationale, l’hébreu. C’est pourquoi il y a beaucoup d’expressions de la langue des signes allemande dans l’ISL qui témoignent de l’emprunte laissée par les premiers immigrants sourds venus d’Allemagne en Israël.

Ce constat vérifie un autre enseignement du film :  il n’y a pas de relation directe entre la langue des signes et une langue parlée d’un même pays. Témoins la langue des signes américaine ressemble à la langue des signes française alors que cette même langue américaine n’a aucun rapport avec la langue des signes britannique.

SIGNER permet de s’attacher à plusieurs personnalités : celle de Gal, un jeune  interprète en ISL qui vit à Berlin. Il est devenu amoureux de la langue des signes, héritée de sa grand mère. Pour lui, c’est une langue vivante, moderne, sexy dit-il. A l’époque de son aïeule, la langue des signes était  interdite à l’école où l’on imposait la « méthode orale pure », avec l’apprentissage de la lecture sur les lèvres et de la langue vocale. Par son désir d’apprendre la langue des signes, Gal a restitué à sa grand mère une légitimité, l’autorisant elle à signer, tout comme lui qui cherche à perpétuer une langue qui lui devient en quelque sorte maternelle, opérant ainsi une circulation d’une génération à l’autre. Nurith Aviv nous présente aussi Debby, sourde comme sa mère et son mari, mère de deux enfants entendants. La langue maternelle de Debby est la langue des signes, devenue la langue maternelle de ses enfants. Dès l’âge de 10 mois, Hagar, sa fille, savait signer avant de parler. La scène où elles évoquent ensemble, en langue des signes, le premier mot signé par l’enfant est magnifique : le toute petite fille avait manifesté son désir de lait en mimant la traite d’un pis de vache….Hagar est parfaitement bilingue, elle parle hébreu et la langue des signes. Le couple formé par Meyad et Daniel est aussi très attachant. Meyad, palestinienne du village de Kafr Qasem a fait ses études dans la langue des signes israélien. Elle est marié avec Daniel, sourd d’origine congolaise et polonaise. Ils vivent à Berlin et se comprennent.

Pour que nous, spectateurs, comprenions tous les joyeux échanges des protagonistes, la réalisatrice a fait le choix de ne pas nous faire entendre la voix de l’interprète. Aussi, le film a nécessité un travail minutieux de sous titrages, les sous titres faisant partie intégrale du film.

Ne ratez pas SIGNER, un film important sur notre relation au langage, à la parole qui dépasse ce « phonocentrisme » critiqué par Jacques Derrida. Et si nous apprenions tous à signer ?

SIGNER de Nurith Aviv, à partir du 7 mars au cinéma Les 3 Luxembourg. Trois séances par semaine seront suivies de rencontre avec la réalisatrice et ses invités. http://nurithaviv.free.fr/signer/sortie.htm

 

 

 

PHANTOM THREAD

la bande annonce du film 

Phantom Thread est un film qui vous habite durablement. Le lendemain, puis encore longtemps après l’avoir vu.

On pense, repense à Reynold/Daniel, le personnage et son acteur qui n’en font qu’un, à leurs regards à la fois si beaux et inquiétants, à leur douceur tout comme à leur terrible intransigeance.

Le réalisateur Paul Thomas Anderson, à qui l’on doit, entre autre, l’inoubliable There will be blood,  nous entraine dans le Londres des années 50, dans l’univers de la maison de couture Woodcock. Toutes ces dames, au sang royal ou seulement mondain, stars de cinéma ou seulement de salons, veulent êtres habillées par le seul qui, à leurs yeux, le mérite : le séduisant et énigmatique couturier Reynod Woodckock.

Reynold est entourée de femmes : sa soeur Cyril au premier plan, celle qu’il surnomme my old so & so, super intendante de la maison de couture tout comme de la vie amoureuse de son frère. Ses ouvrières, dont il connait le prénom de chacune; ses égéries successives, que Cyril a pour mission d’éloigner lorsqu’elles ne conviennent plus. Bien entendu ses clientes, avec qui il entretient souvent des relations ambiguës : elles comptent parmi les femmes de sa vie, sans oublier celle, aujourd’hui absente, mais qui vit tel un fantôme dans ses rêves : sa mère tant aimée dont il a cousu une mèche de cheveu dans la doublure de sa veste.

Dévoué à son art pratiqué au rythme d’un emploi du temps parfaitement ritualisé, Reynold contrôle tout et n’a pas de place pour une vie amoureuse traditionnelle. Pourquoi n’êtes vous pas marié lui demande Alma, la serveuse rougissante rencontrée le matin même à l’auberge où il a dévoré un petit déjeuner d’ogre, avant de se rendre dans sa maison de campagne-refuge. Leur premier regard nous éblouit immédiatement, telle cette lumière intense dans laquelle va baigner leur relation passionnelle à venir.

Cette lumière est magnifique. Leur histoire est celle d’un amour à conquérir, d’un amour à préserver.  Pour Alma, avant tout, qui veut une vie à deux, sans les interférences de la toute puissante Cyril ou des admiratrices de Reynold. Mais pour Reynold aussi, dont l’instinct de domination et la toute puissance vont être mis à l’épreuve..

On ne racontera pas ce si beau film. Il faut le découvrir.

La musique, signée Jonny Greenwood, omniprésente, souligne tour à tour les situations romantiques, inquiétantes, torrides ou désespérées…

Comme pour tous ses rôles, Daniel Day Lewis a cherché à s’approprier totalement son personnage, notamment par une maîtrise absolu de ses gestes. Il a donc travaillé des mois à apprendre la couture, en particulier auprès d’un Maitre costumier du New York City Ballet, Marc Happel, le couturier Cristobal Balenciaga étant le modèle choisi par Paul Thomas Anderson pour le personnage de Woodcock. Daniel Day-Lewis a cherché (et réussi) à ressentir ce phantom thread, qui donne son titre au film, cette sensation que ressent la couturière après avoir fini son ouvrage occasionnée par l’empreinte encore tenace de l’aiguille sur les doigts.

Impossible de ne pas citer la révélation du film, la presque inconnue Vicky Krieps, actrice luxembourgeoise qui affirme une présence impressionnante face à Day Lewis. Et Lesley Manville campe une Cyril extraordinaire, dont toute la critique, à juste titre, la compare au personnage  hitchcockien de Mrs Danver, la gouvernante du film Rebecca.

Courrez voir Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville… 2 h11.

EXPOSITION JEAN FAUTRIER MATIERE ET LUMIERE

Jean Fautrier (1898-1964). « L’encrier (de Jean Paulhan) ». Huile sur papier marouflé sur toile. 1948. Paris, musée d’Art moderne.

Aucune forme d’art ne peut donner d’émotion s’il ne s’y mêle pas une part de réel. (…).  Elle la rend lisible; elle en éclaire le sens, elle ouvre sa réalité profonde, essentielle à la sensibilité qui est l’intelligence véritable.

Ces mots de Jean Fautrier résument toute la démarche du peintre à qui le Musée d’art moderne de la Ville de Paris consacre une très belle rétrospective jusqu’au 20 mai prochain.

Jean Fautrier, né en 1898 et mort en 1964, est assez peu connu du grand public. Il est pourtant l’un des artistes les plus importants du XXème siècle.  On ne sait pas sur quel pied danser a déclaré le grand critique et ami du peintre, Jean Paulhan, en parlant de son style.

L’étiquette de peintre « informel » lui a collé à la peau, malgré lui. Son oeuvre qui va du naturalisme à ses débuts, exprime, dans sa période dite noire, quelque chose de plus inquiétant, primitif, pour subir ensuite des déformations travaillées dans une matière épaissie, dans les toiles et dans les sculptures.

Le nu féminin est une constante dans son oeuvre et l’exposition nous livre ces merveilles, souvent lourdes, portraits gonflés de sève charnelle, de forces élémentaires comme l’écrit le critique Pierre Cabanne. Les paysages (comment oublier son chef d’oeuvre  intitulé Forêt), les natures mortes (des bouquets telles les Fleurs noires ou des animaux écorchés) mais aussi la série des Objets, (l’encrier est mon préféré !) témoignent de son ancrage dans le réel, sans doute pour mieux libérer la figuration, comme il l’a dit.

Passant du noir à la couleur, il expérimente plusieurs techniques : la sanguine, le pastel, le dessin à la plume, la peinture. Fautrier, selon Paulhan, s’est fabriqué une matière à lui, qui tient de l’aquarelle et de la fresque, de la détrempe et de la gouache; où le pastel broyé se mêle à l’huile, et l’encre à l’essence.

Jean Fautrier s’est engagé en solitaire, dans son art et dans le siècle, un enragé dira Paulhan, qui a rejeté les compromis et les influences. Ma peinture figurative ne vaut rien, dira t il. La peinture moderne se contente de l’essentiel , elle suggère plus qu’elle ne justifie ». Cette exigence ne l’a jamais quitté.

C’est dans son existence qu’il puise sa vison et sa pensée.  Elevé à Paris, formé à Londres mais rejetant une carrière de peintre de commande, il traverse d’abord la première guerre mondiale qui le marque durablement. Les années 20 sont celles d’une intense production, jalonnées par ses premières expositions. En 1928, il rencontre André Malraux qui lui commande une série de planches destinées à illustrer L’Enfer de Dante. L’oeuvre, jugée trop avant gardiste, ne sera pas publiée. Malraux et Fautrier sont liés par une perception commune du tragique de l’histoire en marche, renforcée par les événements de la Guerre d’Espagne et l’avancée nazie. Et, de façon plus générale, ils partagent la conviction qu’il faut transformer la figuration, figurer sans représenter.

Il se replie à la montagne en 1934, fondant dans les Alpes, une école de ski et gérant un hôtel puis un dancing. De retour à Paris pendant l’Occupation, c’est à Chatenay-Malabry qu’il se réfugie en 1943. Résistant, homme engagé dans son époque, ami de Paul Eluard, René Char ou Francis Ponge, il expose en 1945 sa série des Otages qui suscite l’admiration de Jean Dubuffet.

L’oeuvre de Jean Fautrier et sa renommée sont marquées par des va et vient, d’éclipses en fulgurances, de reconnaissance précoce en insuccès. Lauréat du Grand Prix International de la XXXè Biennale de Venise en 1960, il se voit consacré en 1964 par une grande rétrospective de son oeuvre organisée par le musée d’art moderne de la Ville de Paris. Il meurt le 21 juillet, le jour prévu pour son mariage avec sa dernière compagne.

Jean Fautrier (1898-1964). Photographie d’André Ostier (1906-1994). Noir et Blanc, 1954. Paris, musée d’Art moderne.

Exposition Jean Fautrier, Matière et lumière     

jusqu’au 20 mai 2018  Musée d’Art moderne de la Ville de Paris 11 Avenue du Président Wilson 75116 Paris www.mam.paris.fr

ENQUETES VAGABONDES, Le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie

ENQUETES VAGABONDES, un titre général, qui ne dit pas grand chose d’une exposition qui se tient jusqu’au 12 mars au Musée des arts asiatiques-Guimet à Paris. Mais si on fait l’effort de lire le sous titre Le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie, alors la curiosité prend le dessus. Et on ne regrette pas de se rendre  Place d’Iena, dans ce palais des merveilles qu’est ce musée, pour  parcourir une exposition qui nous entraine sur les traces de son fondateur, Monsieur Emile Guimet, figure singulière du XIXème siècle, personnage atypique comme notre époqun’en produit plus beaucoup.

Né en 1836, ce riche bourgeois, fils d’industriel lyonnais, philanthrope, préoccupé par le progrès social, militant pour l’instruction, est tout autant inscrit dans son temps et dans la modernité qu’habité par le goût du passé, des religions, de l’Egypte et de l’Asie.

Orientaliste, collectionneur, créateur de revues, auteur, il est aussi compositeur. D’une érudition inclassable alliée à une curiosité insatiable, il aime partir, découvrir, s’ouvrir au monde, moins dans une quête d’exotisme que dans un souci de comprendre l’autre et de le faire connaître. Toujours accompagné d’amis, il découvre l’Espagne en 1862 avant l’Égypte, qu’il juge le lieu de tous les possibles. Et il découvre sa vocation en visitant le musée de Boulaq, l’ancêtre du musée du Caire. Ses carnets de voyage, publiés à son retour, reflètent autant sa curiosité que son humour et son anticonformisme. Ses voyages lui ouvrent des perspectives. En 1876, il obtient du Ministère de l’instruction publique et des Beaux arts une « mission destinée à étudier les religions du Japon, de la Chine et des Indes ». Et il s’embarque au Havre pour un extraordinaire voyage, des États-Unis au Japon et de la Chine à l’Inde. Il propose à l’artiste Felix Régamey, rencontré probablement dans le berceau familial des Guimet, à Fleurieu sur-Saône, de l’accompagner en Asie. Personnalité originale, aux sympathies communardes, passionné par le Japon, maitrisant mieux l’anglais que Guimet, Régamey accepte l’aventure pour croquer sur le vif les scènes du voyage.

Ce sont leurs « enquêtes vagabondes » que nous propose aujourd’hui le musée parisien. Documentée par les formidables croquis et peintures de Régamey mais aussi par des photos, objets personnels, échanges épistolaires, l’exposition suit le voyage de ces deux personnalités atypiques : « dix mois qui éclaireront tout le reste de nos vies », dirent-ils.
Lors des différentes étapes, Guimet se renseigne auprès des érudits dans le cadre de son enquête sur les religions d’Extrême-Orient. Il en rapporte des centaines de sculptures, un peu moins de dessins et de peintures, des œuvres diverses. Et surtout une fantastique manne d’idées et de livres. Les deux amis ne parvinrent pas réellement à découvrir la Chine dont ils ne connurent que la lisière. L’illustration du voyage et l’étrange récolte d’œuvres de Guimet seront exposées au Trocadéro en 1878. Le tout amorcera un musée, que Guimet cherchera tout d’abord à fonder dans sa ville, Lyon. Mais devant le peu d’intérêt de la ville, le musée sera transféré à Paris où il connaîtra dès 1889 l’essor dont son fondateur avait rêvé : « un musée qui pense, un musée qui parle, un musée qui vit ».

ENQUETES VAGABONDES, Le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie, Musée national des arts asiatiques – Guimet 

6 place d’Iéna 75116 Paris, jusqu’au 12 mars 2018