Sabine Weiss, photographe humaniste

 

Paris, France, 1953, épreuve gélatino-argentique 29,9 x 20,2 cm
Collection Centre Pompidou, Paris ©  Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/Dist. RMN-GP © Sabine Weiss

Il est des expositions de photos qui procurent un vrai plaisir. Celle présentée au Centre Pompidou jusqu’au 15 octobre prochain, consacrée au travail de Sabine Weiss, en fait partie.  Au delà du plaisir, sa visite a constitué pour moi une découverte, une révélation, car, j’ose avouer que, si le nom de Sabine Weiss m’était familier, j’avais jusque là raté tous les rendez vous parisiens qui lui avaient été consacrés, telles l’exposition du Musée d’Art moderne en 2006 ou la rétrospective « Sabine Weiss. Un demi-siècle de photographies », à la Maison européenne de la photographie, en 2008. Je ne m’en vante pas.

Pourtant, Sabine Weiss est une figure majeure du courant de la photographie humaniste et sa dernière représentante. « La réception de la photographie humaniste en France est une histoire d’amour et de haine, tiraillée entre le profond enthousiasme du public et le mépris d’une critique progressiste. Souvent désignée comme « produit national », cette photographie humaniste a été défendue par certain comme une incarnation de l’esprit français, décriée par d’autres pour sa vision du monde trop simpliste », précise Karolina Ziebinska-Lewandowska, la commissaire de l’exposition dans le très beau catalogue qui accompagne l’événement.

Portrait de sabine Weiss © Patrice Delatouche

Née Weber en 1924 en Suisse, Sabine décide très tôt de devenir photographe. Elle publie son premier reportage à vingt et un ans, en 1945, puis s’installe à Paris qui deviendra sa ville d’adoption (elle sera naturalisée française en 1995). Après quelques années auprès du photographe Willy Maywald dont elle est l’assistante, elle se lance comme photographe indépendante en1949. C’est l’époque où elle rencontre l’artiste américain Hugh Weiss, qui devient son mari et le père de sa fille. Son activité indépendante est florissante : elle travaille pour la mode, la publicité, des fabricants de tissus, Le Printemps….L’année 1952 marque un tournant : elle rencontre Robert Doisneau dans le bureau de Michel de Brunhoff qui dirige la revue Vogue. Le photographe ne tarit pas d’éloges sur son travail, ce qui favorise, d’une part, son engagement à la revue où elle reste sous contrat neuf ans, et, d’autre part, l’arrivée d’un courrier de l’Agence Rapho l’invitant à venir montrer son travail. C’est finalement le patron de Rapho à New York, Charles Rado, qui l’intègre à l’Agence et devient ami du couple Weiss. La carrière internationale de Sabine est lancée. Elle bénéficie alors de nombreuses parutions dans Newsweek, Picture Post, Du, Votre santé, Votre enfant, Ihre Freundin, Sunday Graphic, Paris Match. Sous l’aile de  Rado, elle participe à l’exposition « Post-War European Photography » au Museum of Modern Art de New York (1953) et présente sa première exposition personnelle à l’Art Institute of Chicago (1954). C’est à Charles Rado, encore, qu’elle doit  la présence de trois de ses photos dans l’exposition devenue mythique, The Family of Man, présentée par Edward Steichen au MoMA à New York en 1955. Elle a trente ans. Depuis, la liste de ses expositions est impressionnante, aux Etats Unis et en Europe.

Paris, 1955
Epreuve gélatino-argentique 30,5 x 24 cm
41 x 30 cm Collection Centre Pompidou, Paris
© Centre Pompidou, MNAM-CCI/Philippe Migeat/ Dist. RMN-GP © Sabine Weiss

« Les villes, la rue, l’autre », présentée ces jours-ci au Centre Pompidou, couvre la période 1945-1960. Près de quatre- vingts photographies vintage, pour la plupart inédites, sur le thème de la rue, sont issues d’un achat par le musée national d’art moderne et d’un don récent de la photographe, qui a souhaité confier un ensemble significatif de photographies au Centre Pompidou. « …elle s’intéresse au quotidien,  nous explique Karolina Ziebinska-Lewandowska, dans ses photographies, réalisées pour elle-même, dans les moments libres, elle pose un regard à la fois doux et compréhensif sur les habitants de sa ville. Sabine Weiss est à la recherche des beautés simples des moments suspendus, de repos ou de rêverie sans pour autant cacher la pauvreté du quotidien de l’Europe de l’après-guerre. Ses œuvres sont pleines de lumière, de jeux d’ombres et de flous mais elles témoignent aussi et surtout d’un engagement de la photographe en faveur d’une réconciliation avec le réel. L’exposition propose de réactualiser le regard posé sur cette production, riche et variée, qui par bien des aspects dépasse le seul contexte de la photographie humaniste ». 

Enfants dans un terrain vague, Porte de Saint-Cloud, Paris, France, 1950 épreuve gélatino-argentique, 30,7 x 20,6 cm
Collection Centre Pompidou, Paris © Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/Dist. RMN-GP
© Sabine Weiss

A Paris, à New York, ou à Moscou, son oeil capte l’humain, le rythme de chaque capitale, ses ambiances particulières. 

A Paris, elle aime les enfants dans les terrains vagues, le reflet de passants dans une flaque d’eau ou dans une vitrine mouillée par la pluie, les clochards sur les quais de Seine, les ombres qui s’étirent, les lumières de la nuit….

New York, États-Unis,1955, épreuve gélatino-argentique
Collection Centre Pompidou, Paris
© Centre Pompidou, MNAM-CCI/ Philippe Migeat/Dist. RMN-GP
© Sabine Weiss

A New York, elle saisit le bouillonnement de la ville, les piétons pressés, les les gens dans la rue toujours en mouvement….Un autre rythme, une autre respiration…

Face à ces photos new-yorkaises, une photo de poubelles, réalisée en 2012 par Viktoria Binschtok est saisissante, puissante. Elle dialogue, comme les photos de trois autres photographes contemporains, Paul Graham, Lise Sarfati et Paola Yacoub, avec les photos de Sabine Weiss  : « Leurs approches radicalement différentes permettent de poser un nouveau regard sur l’œuvre de la photographe humaniste », suggère la commissaire de l’exposition. 

Sabine Weiss au Centre Pompidou entourée de sa famille le 18 juin 2018

Une belle surprise nous attendait à la sortie de la galerie de photographie : Sabine Weiss, en personne, 94 ans, pétillante d’humanité et de vitalité, entourée par plusieurs générations familiales. Magnifique !

SABINE WEISS  LES VILLES, LA RUE, L’AUTRE 

20 JUIN – 15 OCTOBRE 2018 

galerie de photographies, forum -1 Centre Pompidou
Plus d’infos sur www.centrepompidou.fr 

exposition ouverte de 11h à 21h tous les jours, sauf le mardi  Entrée libre

La Fondation Henri Cartier-Bresson a quinze ans et change de rive !

Ma conviction n’a pas changé depuis 1983 : si l’humanité ne réussit pas à établir un gouvernement mondial épris de justice et donc à se débarrasser de la prétendue nécessité des armes nucléaires, ce qui est simplement probable arrivera un jour pour de bon. Robert Adams Extraits de l’avant-propos de Our Lives and Our Children, Steidl, 2018

C’est sous cette mise en garde que la dernière exposition de la Fondation Henri Cartier-Bresson « rive gauche », consacrée au photographe américain Robert Adams, est placée. Une exposition superbe, qui présente pour la première fois à Paris, l’intégralité de la série Our Lives and Our Children de Robert Adams, connu pour son travail photographique sur la transformation du paysage de l’Ouest américain et sa conscience environnementale. Frappé dans les années 1970 par une colonne de fumée qui s’élève au-dessus de l’usine de production d’armes nucléaires de Rocky Flats près de Denver, dans le Colorado, il entreprend d’arpenter la ville, sa banlieue, les parkings ou les centres commerciaux, avec son appareil Hasselblad, dissimulé derrière un sac à provisions, pour photographier les gens, façonnés par la société de consommation et vivant sous l’emprise de cette menace. Il s’intéresse tout particulièrement aux relations visibles entre les personnes sous l’effet d’un danger potentiel, dénoncé mais invisible, précise Agnès Sire, commissaire de l’exposition et directrice artistique de la Fondation HCB.

USA. Tennessee. Memphis. 1947 © Henri Cartier-Bresson / Magnum Photos Collection Fondation HCB.jpg

Créée « pour préserver en toute indépendance l’oeuvre d’Henri Cartier Bresson et de son épouse Martine Franck », la Fondation a pu être ouverte du vivant du photographe, en 2003. Henri Cartier-Bresson est mort le 3 août 2004. Agnès Sire a succédé au premier directeur de la Fondation, Robert Delpire, complice et éditeur de Cartier- Bresson, qui avait organisé l’exposition inaugurale « Les choix d’Henri Cartier-Bresson ». Il avait déjà 80 ans.La directrice artistique a eu ensuite toute liberté d’organiser les expositions qu’elle voulait, dans un pacte d’harmonie et confiance avec sa présidente, Martine Franck. Sa première exposition en 2004 fut Documentary and anti-graphic photographs Manuel Álvarez Bravo Henri Cartier-Bresson Walker Evans, reconstitution de l’exposition de 1935 à la galerie Julien Levy, New York.

FRANCE. Paris. Fondation Henri Cartier-Bresson. 2004.
Facade of the fondation Henri Cartier Bresson.

Il était émouvant d’écouter Agnès Sire et François Hébel, ancien directeur de Magnum Photos et des Rencontres d’Arles, fondateur de Foto/Industria Bologne et du Mois de la photo du Grand Paris, devenu directeur général de la Fondation, présenter les « bilan et perspectives » de la Fondation, le 5 juin dernier, pour une ultime conversation dans le bel atelier d’artiste du 2 impasse Lebouis dans le 14ème arrondissement. Emouvant de refaire, grâce à eux, l’inventaire de quinze années de ce qui est devenu l’une des « maisons » incontournables de la photographie en France. Fonctionnant sans subventions publiques, dans une totale indépendance, par ses ressources propres et du mécénat, la Fondation HCB première époque va fermer ses portes le 29 juillet prochain.

L’immeuble sera vendu pendant qu’une nouvelle adresse, le 79 rue des Archives sera inauguré sur la rive droite, au coeur du Marais, courant octobre 2018,  dans un ancien garage transformé par les architectes de l’agence Novo.

Les perspectives de cette nouvelle adresse parisienne sont d’accueillir, dans des surfaces plus vastes, un public plus nombreux, de mettre en oeuvre une politique en direction des scolaires, de proposer un programme régulier de rencontres et de conférences. Une bibliothèque de recherche réunissant plus de1000 titres relatifs aux oeuvres d’Henri Cartier-Bresson et Martine Franck sera accessible ainsi qu’une salle de recherche. Les conditions de conservation des archives seront améliorées avec le rassemblement des documents aujourd’hui dispersées sur trois sites. Enfin, une librairie sera ouverte.

La Fondation HCB devra continuer à compter avec les autres lieux dédiés à la photographie à Paris : la MEP, le Jeu de Paume, le Bal, la Galerie de photographies du Centre Pompidou. Mais, comme le dit François Hebel, « Paris est LE lieu de la photo, la densité crée l’attraction. C’est l’abondance qui se joue, plus que la concurrence. »

Il sera désormais possible de proposer un regard plus actif sur les expérimentations contemporaines, tout en poursuivant l’exploration de l’histoire du médium. Les valeurs d’exigence, de curiosité et de liberté créative, qui caractérisaient Henri Cartier-Bresson dès sa jeunesse, continueront à être le souffle animant les choix des expositions, indique le communiqué de presse.

FRANCE. Provence-Alpes-Côte d’Azur region.
Town of Le Brusc. 1976.Pool designed by Alain CAPEILLERES.

Rendez-vous en octobre pour la première exposition qui offrira au public une grande rétrospective Martine Franck !

FONDATION HENRI CARTIER BRESSON

Exposition Robert Adams Our Lives and Our Children jusqu’au 29 juillet 2018 2 Impasse Lebouis 75014

A partir d’Octobre 2018 Rétrospective Martine Franck nouveaux locaux 79 rue des Archives

Plus d’infos sur www.henricartierbresson.org/

LES ENFANTS DU 209 RUE ST MAUR

Mardi 5 juin, à 22h20, vous avez deux options. Soit être bien installé dans votre fauteuil, devant votre télévision branchée sur la chaine arte, soit vaquer à vos occupations si vous avez enregistré le programme dont il va être question. A vrai dire vous aurez encore 60 jours en replay pour découvrir le sujet de cette chronique : le documentaire de Ruth Zylbermann, Les enfants du 209 rue St Maur, Paris Xè.

La réalisatrice a choisi au hasard l’immeuble du 209 rue St Maur. Son projet était de retracer l’histoire d’un immeuble parisien : À l’origine, mon projet embrassait une temporalité bien plus large,  explique t elle, mais au fil de l’écriture, la période de l’Occupation a pris une place centrale. Lorsque la guerre fait effraction, les interactions entre voisins ne se cantonnent plus à la sphère de l’intime. L’immeuble s’est alors transformé en refuge pour certains, en piège pour d’autres, et il me semblait que cette échelle de l’immeuble, qui rompt à la fois avec la macro-histoire et l’échelle individuelle ou familiale, permettait de rendre compte de quelque chose d’essentiel sur cette période. 

C’est précisément ce « quelque chose d’essentiel » sur cette période que Ruth Zylberman a touché à travers son film. 

En choisissant un immeuble dans le nord-est  de Paris, par un hasard construit, elle savait qu’elle s’aventurait dans l’un des quartiers largement peuplé, dans les années 30, par une population immigrée, en grande partie juive d’Europe Centrale fuyant les pogroms. Le 209 de la rue St Maur élu, Ruth a entrepris un travail d’archives et d’enquête absolument phénoménal qui l’a occupée plusieurs années. Grâce au recensement de 1936, elle a pu constater qu’un tiers des 300 habitants étaient juifs. A l’aide de post’it bleus, posés sur un plan de coupe de l’immeuble, elle reconstitue pour nous, tel un puzzle, la situation de chaque famille, étage par étage, bâtiment par bâtiment. Nous faisons ainsi la connaissance des Diamant, des Baum, des Rolider, des Goldszstajn, des Osman, des Buraczyk, de Mme Haimovici mais aussi de non-juifs, les Dinanceau, l’inspecteur Migeon ou la concierge, Madame Massacré…

Victimes de la Rafle du 16 juillet 1942 puis de petites rafles jusqu’en 1944, hommes et femmes, réfugiés, exilés en France, la patrie des droits de l’homme, se sont retrouvés pris au piège avec leurs enfants, parce que juifs. Ils étaient des gens modestes, des ouvriers, des artisans, logés dans des tout petits appartements sans confort, avec les toilettes sur le palier et sans salle de bains. Ils exerçaient pour beaucoup d’entre eux des métiers traditionnellement pratiqués alors par des Juifs : maroquinier, finisseuse, tricoteuse, casquetier… L’énoncé de ces professions raisonne avec celles figurant dans l’oeuvre de Christian Boltanski Les Habitants de l’hôtel de Saint Aignan, émouvante installation au Musée d’art et d’histoire du Judaïsme, non loin de la rue St Maur, rue du Temple, en hommage à des Juifs raflés dans l’hôtel particulier du Marais qui abrite aujourd’hui le musée. Au 209 rue St Maur, cinquante deux personnes ont été déportés, dont neuf enfants.

 

Le miracle du travail d’enquêtrice obstinée, de Ruth devenue détective , est d’avoir retrouvé des membres de ces familles, en France et dans le monde entier, à Melbourne, à Tel Aviv, à New York. Elle fait vivre avec eux la mémoire de cette période tragique pour chacun d’entre eux. Le passé ressurgit, certains se souviennent, d’autre ne veulent pas, protégeant leur douleur par le silence. Nous nous attachons à Odette Diamant, la seule survivante des huit membres de sa famille déportée, établie en Israël;  à Albert Baum qui a survécu, contrairement à sa soeur Marguerite, à leur arrestation lorsqu’ils avaient 15 ans; à René Goldszstajn, sauvé par la gardienne, Madame Massacré, figure inversée de « la concierge dénonçant les juifs pendant la Guerre »…. C’est sa petite fille Miquette, aujourd’hui septuagénaire, qui raconte ce sauvetage miraculeux; à Henry Osman, devenu américain après moult pérégrinations dans cinq familles d’accueil, qui accepte, malgré de grandes résistances à découvrir les informations que Ruth lui apporte sur sa famille qui s’est évaporée dans les camps lorsqu’il avait 5 ans; et bien à sur Jeanine Dinanceau , dont le père, pétainiste par fidélité à ses combats de la Grande Guerre, a sauvé toute une famille juive en la cachant dans 6m2, acte d’autant plus courageux qu’il avait un fils dans la LVF (Légion des volontaires français)….

La grande réussite de ce film est de nous raconter une période de l’Histoire que nous connaissons mais qui est incarnée ici par ses survivants. Et de nous faire vivre plusieurs temporalités : celle de l’Occupation à travers les récits que nous entendons ou par le jeu de surimpression d’images projetées sur les murs de l’immeuble mais aussi celle d’aujourd’hui. Nous partageons la vie de cet immeuble en 2017, de sa cour, de ses quatre bâtiments qui se regardent, grâce à la caméra qui s’attarde sur le gardien maghrébin, émigré des temps actuels qui a remplacé Madame Massacré, plus loin, à travers une fenêtre ouverte, sur une adolescente qui prend une leçon de clarinette (on pense qu’une autre jeune fille a surement pris un cours de clarinette ou de violon en 1939), sur des enfants qui dévalent l’escalier pour aller à l’école, ou encore sur une fillette qui joue dans la cour (comme Miquette jouait avec Marguerite Baum avant qu’elle ne soit emportée à Auschwitz). 

Furtivement, lors d’une interview, cette même caméra caresse un livre de Georges Perec posé sur une table. Ruth Zylberman dit que ce film a été réalisé sous son ombre protectrice : comment, en effet, ne pas penser à La Vie mode d’emploi, oeuvre magistrale de Perec qui, (selon Wikipedia), « retrace la vie d’un immeuble situé au numéro 11 de la rue (imaginaire) Simon-Crubellier, dans le 17ème arrondissement de Paris, entre 1875 et 1975. Il évoque ses habitants, les objets qui y reposent et les histoires qui directement ou indirectement l’ont animé… ».

Perec est un parfait protecteur, voire même un ange gardien pour ces enfants du 209 de la rue St Maur, même si nous n’assistons pas à une oeuvre de fiction, pas plus que l’immeuble ne soit situé dans une rue imaginaire. 

La puissance narrative du film, adossée à une rigueur historique qui était  son « enjeu éthique», soutenue par une image très soignée et inventive, le place très haut dans la création documentaire, dans la création tout court, source d’une émotion rare, à la hauteur de ses objectifs.

Les enfants du 209 rue Saint-Maur – Paris Xe 

DOCUMENTAIRE DE RUTH ZYLBERMAN 

COPRODUCTION : ARTE FRANCE, ZADIG PRODUCTIONS (FRANCE, 2017, 1H40) 

Diffusion mardi 5 juin 2018 à 22.30, disponible en replay 60 jours 

PYRÉNÉES D’OR DU MEILLEUR DOCUMENTAIRE – LUCHON 2018 MENTION SPÉCIALE COMPÉTITION DOCUMENTAIRES FRANÇAIS – FIPA 2018
TOBIAS SZPANCER AWARD – HAIFA FILM FESTIVAL 2017 

GILLES CARON PARIS 1968

Manifestation CGT
rue du Havre,
Paris 29 mai 1968
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Dans le cortège des célébrations des événements de mai 1968, la Mairie de Paris a pris l’excellente initiative de présenter à l’Hôtel de Ville, jusqu’au 28 juillet prochain, une superbe exposition de photographies de Gilles Caron, permettant au visiteur de revivre ou de découvrir la chronique de cette année historique, essentiellement à Paris mais aussi sur d’autres terrains, tel le Biafra, où se joue une terrible guerre qui laisse affamée des millions de personnes.

 

Gilles Caron
© Fondation Gilles Caron courtesy School Gallery / Olivier Castaing

Cette promenade dans quelques 300 photographies nous immerge dans le regard d’un jeune photographe. Gilles Caron a alors 29 ans, est photographe à l’agence Gamma aux côtés, entre autre, de Raymond Depardon. Il est marié avec Marianne et père deux fillettes, Marjolaine et Clémentine. Il photographie avec autant d’acuité le monde du cinéma et du show-bizz que les conflits du monde : il couvre la Guerre des Six jours, la guerre du Vietnam, la guerre civile au Biafra, les incidents en Irlande du Nord, l’anniversaire du Printemps de Prague, se rend dans le Tibesti Tchadien et au Cambodge. C’est précisément au cours de ce dernier reportage qu’il disparait le 5 avril 1970, avec deux autres journalistes, sur la route n°1 qui relie le Cambodge au Vietnam. Il a 30 ans. 

 ʺ Caron n’est ni le premier ni le seul de sa génération à avoir « réussi » des allégories par l’actualité, mais il est bien celui qui en a le mieux compris le mécanisme et a su les reproduire, les modeler jusqu’à les transformer en signes contemporains capables d’énoncer une idée. L’actualité est sa matière première, et le monde son atelier. ʺ écrit Michel Poivert, historien de la photographie et commissaire de l’exposition.

Jean-Louis Trintignant sur le tournage de La longue marche film d’Alexandre Astruc.
2 février 1966
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

L’actualité qui ouvre l’exposition est celle des « vedettes » comme on disait à l’époque. Claude François, France Gall, Françoise Hardy, Jane Birkin et Serge Gainsbourg sont merveilleusement photographiés aux côtés de Jean-Louis Trintignant, Romy Schneider, Brigitte Fossey, Alain Delon, François Truffaut ou Jean-Luc Godard. Ils sont beaux, ils sont jeunes, comme Gilles Caron en cette année 68. Puis toute une salle est consacrée à une série de portraits époustouflants du Général de Gaulle, lors d’un déplacement en Roumanie en mai 68 : gravité et inquiétude se lisent sur ce visage saisi en multiples plans rapprochés. Comprend-il le tournant qui est en train de se jouer alors ? Sait il que son pouvoir est en train de vaciller ?

 

La parole s’écrit à
la faculté de Nanterre, avril 1968.
© Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Nous entrons ensuite sur le terrain du « Mai 68 » plus familier, si l’on peut dire, celui du campus universitaire de Nanterre où Caron installe la révolte étudiante dans le décor   architectural et social : les immeubles modernes sont très présents tout comme les taudis des immigrés algériens. « Danny le Rouge » est déjà leader et la jeunesse écrit sur les murs de la fac la vie de liberté qu’elle attend. 

 

Daniel Cohn-Bendit devant la Sorbonne, Paris, mai 1968
© Fondation Gilles Caron courtesy School Gallery / Olivier Castaing

 Le commissaire de l’exposition nous met en garde : « …Caron n’est pas un « soixante-huitard »….Il est déjà trop mûr, et même si sa conscience politique est forgée sur le modèle de l’intellectuel engagé qu’est alors Jean-Paul Sartre, sa position est choisie  : il écrit au présent une chronique de l’époque en passant de chaque côté des barrières et des barricades ».  C’est ainsi qu’il photographie avec la même force les étudiants, les ouvriers ou les paysans qui manifestent, que les flics en face. Tout comme il saisit avec la même intensité les regards des militants réunis à l’appel de CGT le 27 mai au stade Charléty que ceux des gaullistes manifestant leur soutien au Général, le 30 mai sur les Champs Elysées…Et toujours Daniel Cohn Bendit, présent au centre des événements, l’oeil rieur et déterminé, dont cette série de clichés devenue iconique où Caron a su saisir les échanges de regard entre Dany et un policier. 

 

Le lanceur de pavé, Paris, mai 1968
© Fondation Gilles Caron courtesy School Gallery / Olivier Castaing

On aime particulièrement la salle présentant une suite de clichés qui transforme la guérilla urbaine en une chorégraphie en noir en blanc, donnant aux corps des manifestants la grâce de danseurs en apesanteur. 

 

Grève des éboueurs, quai de la Conférence, Paris 23 mai 1968 © Gilles Caron / Fondation Gilles Caron

Le photographe, toujours attentif à montrer tous les aspects du mouvement, nous réveille avec les Parisiens sonnés par les violences des manifs, en révélant en couleur les désordres de la ville : l’amoncellement des cageots sur les berges de la Seine en est l’extraordinaire symbole.

Notre promenade prend fin avec des images saisissantes de la famine au Biafra, rappelant que Gilles Caron avait à coeur, par ses reportages, de témoigner d’un monde, qui, excédant les pavés parisiens, rappelait alors à « ceux qui font 68 » le nécessaire engagement dans des luttes planétaires.

Exposition gratuite à l’Hôtel de Ville
Salle Saint-Jean
jusqu’au  28 juillet 2018 

Une exposition conçue et réalisée avec la Fondation Gilles Caron 

Le catalogue de l’exposition est publié chez Flammarion

Plus d’informations sur https://www.paris.fr

CHRIS MARKER à la Cinémathèque Française

A l’heure où s’ouvre le 71ème Festival de Cannes, la Cinémathèque française présente une exposition consacrée à une figure singulière du monde du cinéma puisqu’à son nom, et surtout à son oeuvre, la qualité de réalisateur est parfaitement insuffisante. 

Le résistant, l’écrivain, le cinéaste, l’amateur d’art, l’anticolonialiste, le chroniqueur, l’ami des chats, le cinéphile, l’éditeur, le voyageur, le photographe, le documentariste, l’explorateur du temps, l’activiste, le monteur, l’homme des collectifs, l’historien, l’explorateur des techniques, l’archiviste, le compositeur, le passionné d’informatique sont autant de facettes de Chris Marker que les commissaires de l’exposition Christine Van Assche, Raymond Bellour et Jean-Michel Frodon, explorent dans un parcours chronologique qu’ils intitulent plutôt un voyage, un voyage dans l’espace et dans le temps, de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à la mort du cinéaste en 2012. 

Voyage dans les engagements de Chris Marker : la résistance tout d’abord, puis son anti-colonialisme, ses soutiens aux mouvements politiques du siècle explorés dans plusieurs de ses documentaires tournés à Cuba ou en Israël (Description d’un combat), ses réflexions historiques (Le fond de l’air est rouge, le Tombeau d’Alexandre), son observation de la société dans le Paris de l’après guerre d’Algérie (Le joli Mai), ses réflexions sur l’engagement révolutionnaire, dont bien entendu Mai 68, mais aussi le Chili ou la Guinée Bissau.

Voyage dans les différents moyens d’expression qu’il a exploré outre le cinéma : la photo, l’écriture, la vidéo, les collages et, lorsqu’il les découvrira, les arts informatiques.

Voyage à la surface de la planète, infatigable globe-trotter, curieux du monde et de ses habitants : la Californie, l’Islande, la Corée, la Guinée- Bissau, la Sibérie, la Chine, l’Amérique latine de Mexico à Valparaiso en passant par La Havane, jalonnent ces trajets, où l’amour du Japon occupe une place singulière. Dans le prolongement de ce goût pour les voyages, on lui doit cette formidable collection « Petite Planète », créée aux Editions du Seuil, qui a révolutionné le guide de voyage par les correspondances entre textes et images.

Voyage à la découverte d’un homme qui avait choisi de disparaître derrière ses travaux, multipliant les pseudonymes, refusant d’apparaître en public autrement que par l’entremise du chat facétieux et érudit Guillaume-en-Égypte. 

L’exposition nous permet, grâce aux archives qu’il a laissé à sa mort (576 cartons !), de parcourir des documents où l’on croise ceux qui ont été ses complices dans son parcours artistique, tels Agnès Varda, Costa-Gavras ou Jean_luc Godard, Marina Vlady, Pierre Lhomme, William Klein ou encore Alain Resnais, Simone Signoret et Yves Montand, François Maspéro ou Hervé Bazin…On découvre des correspondances, des coupures de presse, des oeuvres originales qui lui avaient été offertes, ses propres créations plastiques jusque là inconnues ainsi que deux grandes installations.

Le parcours fait la place belle aux films eux-même, dont le plus connu, La Jetée (1962), photo-roman de science fiction. La Jetée constitue sa seule vraie fiction, entièrement presque composée de photos en noir et blanc, sublime noir et blanc. Film politique qui nous projette dans les sous sols d’un Paris ravagé par la radioactivité à la fin de la Troisième Guerre Mondiale, où d’horribles tortionnaires (mais question : pourquoi l’un d’eux se dénomme t il le Dr Rubinstein?) pratiquent d’obscurs expériences. L’une d’elle nous entraine dans la rêverie d’un homme hanté par l’image d’une femme et cet amour virtuel, rythmé par une très forte présence musicale, nous projette dans la confusion du présent et du passé, de la présence et de l’absence, pour notre plus grand plaisir…

L’exposition s’intitule les 7 vies d’un cinéaste…Une vie par jour de la semaine ? La richesse de la proposition de la Cinémathèque nous laisse penser que Chris Marker en a vécu beaucoup plus.

EXPOSITION CHRIS MARKER, les 7 vies d’un cinéaste

Cinémathèque Française jusqu’au 29 juillet 2018

Autour de l’exposition : 

  • Visites guidées tous les dimanches à 15h30 + Nocturne exceptionnelle dans le cadre de la Nuit des Musées le 19 mai.

  • le catalogue de l’exposition édité par La Cinémathèque française.

Coffrets, DVD chez ARTE EDITIONS

  • Rétrospective intégrale des films réalisés par Chris Marker. : La Jetée, Le fond de l’air est rouge, Le Joli Mai, Sans soleil, des vidéos et programmes télévisés, comme L’Héritage de la chouette.

  • Mais aussi : les films auxquels il a collaboré, le documentaire Chris Marker, Never Explain, Never Complain et les grands films classiques qu’il aimait et avec lesquels ses propres réalisations dialoguent : Le Cuirassé Potemkine de Serguei M. Eisenstein, La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, Ran d’Akira Kurosawa…

Plus d’infos sur http://www.cinematheque.fr/cycle/chris-marker-les-7-vies-d-un-cineaste-441.html

Retenez votre date ! Nouvelle exposition d’Alain Blondel, Multivalences

ALAIN BLONDEL, 

MULTIVALENCES 

Exposition du 25 mai au 13 juillet 2018

Galerie 24b.

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24 bis, rue Saint Roch 75001 Paris www.24b.paris 

Les multivalences d’Alain Blondel se tissent sur la toile, s’incrustent dans notre rétine et se propagent dans une immensité indéterminée. Espace organique, cosmique, virtuel ? Sans doute ces ramifications font-elles appel à tous ces champs d’exploration. 

Ce nouveau travail d’Alain Blondel est la résultante de deux années de digressions, tentatives et finalement la décision que ce firmament de traits et de points étaient la direction à suivre. A poursuivre. Les courbes, les arabesques, les lignes fines ou denses, alternent sur les fonds bruns et bleu nuit ; tantôt, ils emprisonnent le regard, tantôt, ils le libèrent. Pas de bord dans ce travail, un rythme, une impulsion, un continuum qui n’est fait que de césures. 

De nombreux tableaux de cette série inédite sont présentés dans le bel espace de la Galerie 24b. Des petits formats à un impressionnant triptyque, Alain Blondel décline l’horizontalité. 

Ingrid Pux, Commissaire de l’exposition 

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« Lire un livre et vouloir entamer une discussion avec son défunt auteur.
Drôle d’idée?
Ressentir cette nécessité comme une orientation calorique, une ur- gence, 

Encore plus étrange? 

Pourtant c’est ce qui m’est arrivé avec « Point Ligne sur Plan » J’ai mangé Kandinsky.
Je me suis glissé dans ses questions,
j’ai farfouillé dans ses réponses, 

J’ai bricolé à l’intérieur de toutes ses affirmations. Un siècle plus tard.
Ce livre a tout arrêté net. 

Évanouies mes questions ritournelles, Estompées mes obsessions valsantes. Tout est tombé du camion.
Place nette. 

Comme un doux retour à des temps initiaux, Présent amnésique. 

C’est la peinture, seule, qui pourra lui répondre,
Dans la contrainte exclusive du Point et de la Ligne,
C’est elle qui offrira à mes regards des chemins inconnus,
Qui réalisera des routes contrariées ouvrant sur des panoramas in- certains.
Des voies qui, aujourd’hui seulement, peuvent devenir visibles. 

Lignes volatiles en configurations instables
Formes dégringolantes pour regard balayant,
Ces Multivalences sont une réponse furtive et aventureuse à Monsieur Kandinsky. » 

Alain Blondel 

ALAIN BLONDEL est né à Lyon en 1950. Il est fils unique, né d’une famille de garagiste. A 17 ans, son goût de la peinture l’amène à par- ticiper à la mise en place d’expositions dans un grand théâtre lyonnais. Là, il rencontre des peintres dont Edouard Pignon, ami intime de Picasso. Il aime être dans les ateliers et regarder comment se fait la peinture. Il ne se sait pas encore peintre. Il se pense plutôt poète. Il écrit. En 1973 il quitte Lyon qu’il trouve trop «provincial» et s’installe à Paris. Il poursuit des études universitaires et accumule les diplômes (Droit, sociologie, sciences politiques). Il organise aussi des expositions pour les artistes qu’il aime. Un jour de printemps 1978 il commence à peindre . Très vite il comprend qu’il tient là «son» moyen d’expression. Sa vie s’en trouve bouleversée. Il sait que la route sera longue et escarpée mais il sait aussi qu’il aura la force de la fraîcheur. En peinture il doit tout apprendre. A sa façon. C’est là qu’il regarde les maîtres que sont pour lui Matisse et Cézanne. Il a toujours pensé qu’être artiste c’est être au monde, le plus possible. Sans doute pour mieux approcher ses secrets. 

Mes Provinciales

Mes Provinciales est un film éblouissant.

Jean-Paul Civeyrac, le discret réalisateur, signe ici son 9ème opus, sa filmographie étant, comme la qualifie Le Monde, « marquée au sceau du sensible ». Il indique : En imaginant un récit en forme d’éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d’amitié, d’amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence – même si, bien entendu, il n’aurait pu être ce qu’il est devenu sans l’expérience de tous mes films précédents.

Mes Provinciales constitue ce que l’on pourrait appeler un « film de formation » comme on classifie le Werther de Goethe de « Bildungsroman », littéralement roman de formation ou roman d’apprentissage. 

C’est bien de formation, de construction, d’apprentissage de la vie dont ce film témoigne à travers ses personnages, au premier plan desquels Etienne (Andranic Manet), celui qui dit le film à la première personne, «monté » à Paris, tel Lucien de Rubempré, pour entreprendre des études de cinéma à Paris VIII. Le cinéma est sa priorité, laissant de côté, dans son Lyon natal, ses parents compréhensifs et sa petite amie Lucie (Diane Rouxel), que cette séparation inquiète. Et ce sont bien des allures de roman que le réalisateur a choisi de donner au film, en le chapitrant en quatre grandes parties, nous entrainant pendant deux heures dix sept dans les pages de la nouvelle vie d’Etienne. Une vie romanesque, à n’en pas douter…

Le choix du noir et blanc et le tout début du film nous font hésiter sur l’époque à laquelle le film se situe. Très rapidement, l’action est datée : nous sommes en 2017 puisque un transistor annonce la campagne d’Emmanuel Macron, les téléphones portables relient les proches et internet est bien installé dans la co-location où Etienne va loger désormais. Il va devoir trouver sa place dans cette nouvelle géographie parisienne. Tout comme le réalisateur, né quatre ans avant mai 68 à côté de Saint Etienne, arrivé à Paris pour étudier le cinéma, Etienne va mettre à l’épreuve les idéaux qu’il s’est fixé. Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c’était comme aller à Tokyo : c’était la grande aventure! précise Jean-Paul Civeyrac.

Etienne fait connaissance avec ses copains de fac, dont Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès), provincial comme lui, qui devient vite son ami et son complice, lui avouant même sa flamme amoureuse, platonique et fraternelle. Etienne est attiré par la personnalité entière de Mathias (Corentin Fila), dont la vison du monde et les déclarations définitives sur le cinéma le fascine. Mathias devient pour Etienne une sorte de maître à penser, un guide toutefois insaisissable, avec qui il a l’illusion de pouvoir partager la vénération de cinéastes phares (ils visionnent, en compagnie de Jean-Noël, des films de Khoutsiev, Paradjanov ou Naruse…), l’intensité des écrits de Pasolini, Nerval ou Novalis, la beauté du monde et de Paris la nuit. La figure du professeur, incarnée par le toujours impeccable Nicolas Bouchaud, est bien vue : intellectuellement passionnant et humainement « juste ». 

Mathias, jugé prétentieux et péremptoire en exaspère plus d’un, y compris Annabelle (Sophie Verbeeck) dont Etienne est tombé amoureux. Hormis sa beauté, Annabelle semble être la seule qui parviennent à mettre en adéquation ses idées et ses actes, contrairement à tous les copains d’Etienne, qui en restent, lui inclus, aux débats d’idées, à la cinéphilie et aux grands idéaux Une vie rêvée plus qu’une vie vécue. Militante, Annabelle veut être dans l’action. Vu l’état du monde il faut bien faire quelque chose, déclare t elle. Elle ne croit pas, contrairement à Mathias, que le cinéma puisse « sauver la planète ». Pourtant, c’est avec Mathias qu’elle aura une romance et cette révélation sera pour Etienne sa première désillusion.

Mes Provinciales est un film sur la jeunesse, sur cette époque de la vie où il faudrait éviter « les petits arrangements », ceux visés par Pascal au coeur de l’ouvrage dont le film a détourné le titre. Le philosophe fait prévaloir l’intransigeance. Lors d’une très belle scène avec sa première co-locataire, Valentina (Jenna Thiam), Etienne tente d’affirmer, en vain, sa loyauté absolue envers son premier amour, Lucie….Vérité et mensonge font partie du débat qui habite la soif d’absolu de la jeunesse. Tout comme de savoir écouter ou entendre l’autre. Submergé plus d’un fois par la violence des relations ou des événements qu’il traverse, Etienne confie ses tourments, dans une scène d’anthologie, à son récent co-locataire, espagnol, qui ne comprend un mot qu’il prononce. Les regards suffisent ils à se comprendre ?

L’ultime chapitre du film nous transporte deux ans après l’arrivée d’Etienne dans la capitale. Le jeune provincial vit maintenant en couple avec Barbara (Valentine Catzéflis). Il a laissé tomber ses études pour travailler chez une productrice. Il semble être entré dans une certaine «norme»…Est ce la fin des illusions ou le simple ajustement des ambitions ? 

Un mot sur les comédiens, sur le « casting » formidable : Civeyrac sait mettre en avant la jeunesse en trouvant les visages et les corps qui l’ incarnent. La plupart des comédiens sont de vraies révélations et la beauté, en particulier des actrices choisies, est stupéfiante. Travailler avec de jeunes acteurs est toujours un grand plaisir. À chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Vierges de leur image, ils sont d’une grande disponibilité, et d’une émouvante humilité, souligne le réalisateur.

Nimbé dans une présence musicale très forte, où Bach, Satie, Giya Kancheli, Mahler habitent les images, chaque personnage joue sa partition affective et professionnelle. Chacun joue son avenir, sa place au monde, dans le monde. Chacun engage sa responsabilité, sa dignité et c’est en cela que ce film intemporel, nous bouleverse.

Helmar Lerski, visages dans la lumière  Georges Vigarello, corps et mouvement.

 

Si les affiches de cinéma ne nous incitent pas beaucoup à nous  précipiter dans les salles ces dernières semaines, les propositions d’expositions sont exaltantes. Une toute petite sélection pour indiquer qu’il ne faut pas rater l’Avant Garde russe à Vitebsk consacrée en particulier aux peintres Chagall, Lissitzky et Malevitch à Beaubourg,  qu’il faut se précipiter à l’Orangerie pour découvrir L’Abstraction américaine et le dernier Monet (j’y reviendrai dans ma prochaine chronique) et qu’il est encore temps d’aller à la Maison Rouge pour voir les tableaux de Ceija Stojka, au Musée d’art Moderne pour Fautrier et au Jeu de Paume pour Raoul Hausmann. Pour l’heure, je m’attarde sur deux expositions  qui viennent de commencer : celle consacrée au photographe Helmar Lerski au mahJ et l’autre, à la Bibliothèque de l’Arsenal, qui révèle l’exceptionnelle collection de livres anciens et modernes de l’historien Georges Vigarello, consacrée au corps et à l’imaginaire.

Autoportrait avant 1911 © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Israel Schmuklerski, dit « Helmar Lerski », né en 1871 à Strasbourg de parents juifs polonais, a réalisé une œuvre unique, constituée essentiellement de portraits photographiques et de quelques films. Comme l’écrit Nicolas Feuillie, commissaire de l’exposition « Si l’artiste semble avoir hésité dans son parcours – il a commencé comme acteur et a travaillé plus de dix ans sur les plateaux de tournage -, le corpus qu’il laisse, divisé en périodes et en séries, impressionne par sa grande cohérence. Marquée par le théâtre et le cinéma, la photographie de Lerski s’articule d’abord autour d’une exploration des possibilités expressives de la lumière ». 

L’exposition permet de suivre la démarche du photographe de manière chronologique, depuis ses premiers portraits réalisés aux Etats Unis où il immigre à l’âge de 22 ans pour travailler comme acteur, jusqu’à ses dernières photos réalisées en 1947 en Palestine, qu’il quittera un an plus tard, un mois un avant la création de l’Etat d’Israël. 

Les portraits réalisées aux Etats Unis, en 1909, sont salués par la presse de l’époque, qui en admire les clairs-obscurs dignes d’un peintre. Lerski lui- même affirme que l’éclairage doit servir à une caractérisation parfaite et faire ressortir les profondeurs de l’âme; ainsi les possibilités illimités des effets de lumière lui permettent de donner à l’image à peu près le caractère que l’on souhaite. Ces déclarations, publiées en 1914, vont se vérifier tout au long de son travail. De 1916 à 1929 il met son grand sens de la lumière au service du cinéma muet à Berlin, travaillant comme chef opérateur avec plusieurs réalisateurs dont Robert Reinert, Paul Leni ou Fritz Lang. 

Toujours à Berlin, il réalise dans les années vingt, des portraits d’artistes et d’intellectuels puis d’anonymes. La série Köpfe des Alltags (littéralement, les têtes de la vie quotidienne) constitue, une forme alors nouvelle en photographie, où le sujet n’est pas représenté par une image, mais plusieurs ; ainsi, un même individu peut figurer sur plusieurs portraits, avec des poses et des éclairages différents. La puissance des images, marquées par l’esthétique expressionniste,  tient aux cadrages très serrés, effaçant tout décor ou costume. Seules les légendes nous renseignent sur l’identité des sujets photographiés et ce à travers une situation sociale ou un métier : femme de ménage, ouvrier métallurgiste, couturière, mendiant…

Au début des années 1930, Lerski propose à un éditeur parisien de publier une série,  Jüdische Köpfe (Visages juifs), qui viendrait, face à la monté du racisme et de l’antisémitisme en Allemagne, opposer une physionomie juive «originelle » et authentique.  Albert Einstein lui écrit en 1930 une lettre d’encouragement : Les juifs sont aujourd’hui une communauté de peuple plus qu’une communauté de religion. Tenter d’en fixer le type -si ardue que soit cette tâche – répond donc à un puissant désir. Nous souhaitons vivement comprendre ce que nous pensons et sentons quand nous disons « nous ». Puisse l’artiste réussir dans sa difficile entreprise. 

Juive yéménite © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Commencée à Berlin, il concrétise la série Arabes et juifs en Palestine, où il s’installe en 1932. Il saisit pionniers, bédouins, arabes et une majorité de juifs orientaux, en particulier les yéménites qui apparaissaient incarner l’essence d’une judéité orientale qui le fascine. Proche du philosophe Martin Buber  engagé en faveur de l’Etat binational, Lerski avait-il un projet politique en montrant les mêmes densités et humanités sur les visages de ces deux populations ? 

Série Métamorphose par la lumière

A Tel Aviv, en 1936, nait la série qu’il considérera comme l’œuvre de sa vie : Métamorphoses par la lumière. Elle se compose de 137 portraits d’un même homme, pris sous des lumières différentes, des angles différents, et suggérant des expressions très variées : J’écrivais « avec la lumière » et du modèle sortirent toutes les formes de ma fantaisie.  

Pionnier, Guivat-Haïm vers 1940© mahJ © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

L’oeuvre dite « sioniste » de Lerski, réalisée en Palestine entre 1939 et 1948 est à la fois cinématographique et photographique. Son premier film « Awodah » (Labeur), oeuvre de commande qui glorifie le travail des pionniers juifs en Palestine va être chaleureusement salué par la critique mais jugé « trop artistique » par ses commanditaires ! Il réalisera toutefois d’autres films de commande et des photos de pionniers avant de se consacrer à la série Soldats juifs. Il tournera, en 1946, son ultime film Adamah (La Terre) pour le compte de Hadassah, organisation sioniste féminine américaine. 

On quitte l’exposition en découvrant la remarquable série réalisée entre 1930 et 1940, consacrée aux mains humaines. À la manière des visages, ces                 « portraits » de mains expriment un métier, une activité, et révèlent l’âme de leur possesseur.

Dans les années 50, plusieurs expositions seront consacrées à Lerski en Allemagne et en Suisse, où il mourra, à Zürich, en 1956. Parmi les grandes figures de la photographie du XXème siècle, Lerski reste l’auteur d’une oeuvre inclassable et méconnue, conclut Nicolas Feuillie dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition. Souhaitons que cette initiative contribue à le faire découvrir en France.

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A quelques pas, à vol d’oiseau, du mahJ, prenez le temps d’une belle découverte : celle de la collection de l’historien Georges Vigarello.  Ses ouvrages assemblés pour cette exposition forment les jalons de la vaste entreprise intellectuelle à laquelle il a consacré toute son œuvre : identifier les évolutions profondes de la culture et de la civilisation dont la perception du corps et du mouvement sont le reflet.

Le parcours revisite les grands thèmes chers à l’historien, depuis les « Silhouettes », « Des jeux aux sports », les « Visages », « L’Anatomie et ses modèles », « Comprendre le mouvement », « Eaux » jusqu’au thème le plus actuel, « Histoire culturelle de la robe » reflet de ses derniers travaux.

Dans cet ensemble, riche et divers, les amateurs sauront retrouver quelques ouvrages rares comme les fameuses séries de Charles Le Brun, Caractère des passions (1692) ou Essai sur la physiognomonie (1786) de Georg Lavater, Relation de divers voyages curieux de Thévenot (1680), tous assortis des commentaires érudits de Georges Vigarello.

 

Helmar Lerski (1871-1956) Pionnier de la lumière

jusqu’au 26 août 2018 

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme 

71 rue du Temple – Paris 3è

mahj.org

Le corps et l’imaginaire. Georges Vigarello et ses livres 

jusqu’au 13 mai 2018

Bibliothèque de l’Arsenal, 1 rue de Sully –  Paris 4è

La première mise en scène d’Alice Vannier à découvrir au Théâtre 13 les 8 et 9 juin

En réalités
d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu
mise en scène Alice Vannier
Compagnie Courir à la Catastrophe

«Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire.» Pierre Bourdieu

En réalités, est une adaptation de La Misère du monde, ouvrage sociologique fleuve, composé d’entretiens réalisés et analysés au début des années 1990 par une équipe de sociologues, sous la direction de Pierre Bourdieu, auprès d’individus de toutes catégories sociales. Ils mettent ainsi en avant le principe, créé par Bourdieu, de misère de position : chacun.e, quel que soit son milieu social, vit une forme de misère contemporaine qui doit être rendue visible ; les mécanismes de domination existent en réalité dans toutes les classes sociales.
Pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Comment la société, les institutions, les médias déterminent-t-ils nos comportements et notre vision du monde ? Comment l’individu existe-t-il au milieu de ces déterminations sociales si puissantes ?

C’est à travers une suite de mise en résonance de visions de la réalité que nous tenterons ensemble de répondre à ces questions. Entre chaque entretien, nous suivrons, comme un fil rouge, les sociologues dans leurs réflexions, leurs désaccords, leurs incertitudes quant au projet de rendre publiques ces propos privés. Ainsi, les six comédien.n.es passeront subtilement d’un rôle à l’autre, d’une vision à une autre, en essayant de suivre eux-mêmes cette maxime de Spinoza qui débute l’ouvrage de Bourdieu : « ne pas déplorer, ne pas détester, ne pas rire, mais comprendre ».

Avec Anna Bouguereau, Margaux Grilleau, Adrien Guiraud, Hector Manuel, Sacha Ribeiro, Judith Zins…
Scénographie Camille Davy
Lumières Clément Soumy
Assistante à la mise en scène Marie Menechi
Photo Antoine Mouton

Production Courir à la Catastrophe, avec le soutien de l’ENSATT et de l’Opéra de Massy

1h30 sans entracte, à partir de 12 ans

Les 8 et 9 juin 2018 à 20h au Théâtre 13 / Seine dans le cadre de la finale du concours Prix Théâtre 13 / Jeune metteur en scène

Vous pouvez réserver dès maintenant sur le site du Théâtre 13 :
http://www.theatre13.com/saison/spectacle/prix-theatre-13-slash-jeunes-metteurs-en-scene-2018

Philippe Claudel, Jérôme Kirscher, Guy Cassiers

L’acteur Jérôme Kirscher et le metteur en scène Guy Cassiers se sont rencontrés autour du texte de Philippe Claudel La petite fille de Monsieur Linh. Tous deux savent témoigner de leurs engagements : le premier avait fait entendre la montée des extrêmes droites en Europe à travers sa magnifique interprétation du texte de Stefan Zweig Le Monde d’hier. Le second poursuit son travail sur la réalité de l’exil et de la migration avec ce spectacle, après avoir présenté en 2017 au Festival d’Avignon, Grensgeval (Borderline) sur un texte de Elfriede Jelinek.

Le texte de Philippe Claudel, publié chez Stock en 2005, voici donc treize ans, résonne au plus profond avec la situation actuelle des migrants, dans l’interprétation sobre et époustouflante d’humanité de Jérôme Kirscher. Dans son dernier opus, L’ Archipel du Chien (Stock, 2018), l’auteur  poursuit  son exploration du «mystère humain ». « J’autopsie le vivant et c’est une source de vertige, a-t-il confier au “Monde des livres”. L’homme parvient toujours à repousser les frontières du pire, comme s’il s’expérimentait lui-même dans sa propension à faire le mal. » Ainsi après La Petite Fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck (Stock, 2005 et 2007)
il a choisi pour cet Archipel du Chien de composer une parabole sur la crise migratoire pour dire encore et toujours son indignation et sa colère devant l’indifférence à l’autre.

Revenons à la MC 93 de Bobigny, à la représentation théâtrale de La Petite Fille de Monsieur Linh. Malheureusement lorsque cette chronique sera publiée, les représentations seront terminées. Elles n’ont eu lieu que pour quelques dates. Mais le spectacle part en tournée jusqu’en mai et espérons qu’il sera repris la saison suivante !

Je laisse la parole à Brigitte Salino, qui a merveilleusement rendu compte de ce très beau spectacle dans le Monde. J’ose ainsi faire miens ses mots :

Un mot, « horizon », écrit en blanc sur un écran noir. Un homme qui s’avance devant l’écran, habillé de noir, ­tenant un bâton. Il sourit. Sur l’écran, les lettres d’« horizon » s’écartent les unes des autres, puis disparaissent. Reste l’homme, seul avec l’histoire qu’il va nous ­raconter. La sienne. Celle d’un émigrant, qui un jour, debout sur le pont arrière d’un bateau, a vu s’effacer les dernières lignes d’horizon de son pays natal.

Cet homme, tous ceux qui ont lu La Petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, le connaissent. Les autres le découvrent, différent et inchangé, à la MC93 de Bobigny, où Jérôme Kircher le joue, dans une mise en scène du Flamand Guy Cassiers, passé maître dans l’art d’allier les voix, les images et les sons. Les silences, aussi, entre les mots qu’il fait entendre comme une musique intérieure.

Dans le roman de Philippe Claudel, Monsieur Linh n’est pas seul. Il tient dans ses bras une petite fille, dont il s’occupe comme d’un trésor, et il a un ami, Monsieur Bark, rencontré sur le banc de la ville étrangère où l’exil l’a mené. Monsieur Linh ne comprend pas un mot de ce qu’il lui dit, mais il a senti dès le début que Monsieur Bark ne lui était pas hostile. Au contraire : sa bienveillance est devenue un baume, qui donne un sens au cours des jours.

A Bobigny, Monsieur Linh est seul. Ainsi l’a voulu Guy Cassiers, qui jamais ne fait apparaître Monsieur Bark, sinon comme une image sur l’écran. Et cette image est celle d’un double de Monsieur Linh. De la même façon, jamais on ne verra la petite fille. Ces ­absences ne trahissent pas Philippe Claudel. Elles font entrer le roman dans une autre dimension, propice à l’écoute du théâtre, et juste, sur le fond.

Car on ne sait pas, quand on ­referme La Petite Fille de Monsieur Linh, ce que le vieux monsieur ­assis sur son banc a réellement vécu. Ce qui compte, dans cette histoire, c’est la perception qu’un homme peut avoir dans un environnement où tout de sa vie antérieure est effacé. Sauf le souvenir, bien sûr, avec lequel il faut vivre, et qui accable ou porte, selon les moments.

La beauté de la mise en scène de Guy Cassiers tient à la subtilité avec laquelle il nous fait entrer dans cet exil immémorial et ­contemporain. Sur le plateau de la MC93, qui semble vaste comme le monde et la solitude d’un homme, il a donc choisi de mettre un grand écran, et un homme ­devant. L’homme, c’est le comédien Jérôme Kircher, qui sait jouer avec la grâce de l’instant. L’écran traduit l’espace de ses pensées. D’autres mots que celui d’« horizon » s’y inscrivent. Ils vont et viennent, parfois se coulent les uns dans les autres, parfois dessinent des paysages graphiques, comme celui de la ville étrangère que traverse Monsieur Linh.

Deux de ces mots sont des ­sésames : « Sang Diû », « matin doux » dans la langue natale du vieil homme. C’est le prénom de la ­petite fille de Monsieur Linh, dont le fils et la belle-fille sont morts d’un éclat de bombe, dans la rizière où ils travail­laient. L’autre mot est « bonjour » : le seul que Monsieur Linh ­connaisse de la langue du pays où le bateau de l’exil a accosté. Il a voulu l’apprendre pour répondre aux attentions de Monsieur Bark.

Et à la fin, quand Monsieur Linh, échappé d’un asile où les autorités l’avaient enfermé, aperçoit son ami Monsieur Bark et court vers lui, sans voir la voiture qui va mortellement le heurter, c’est ce mot de « bonjour » que l’on entendra, de la voix de Jérôme Kircher. Une voix qui réconforte, parce qu’elle a un grain doux comme un déchirement qui ne s’avoue pas.

  Brigitte Salino, le Monde, 5 avril 2018

La Petite Fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers. Avec Jérôme Kircher

Du 10 au 13 avril à Villeneuve-d’Ascq (Nord)du 24 au 28 avril au Théâtre National de Bruxelles, du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur