CHRIS MARKER à la Cinémathèque Française

A l’heure où s’ouvre le 71ème Festival de Cannes, la Cinémathèque française présente une exposition consacrée à une figure singulière du monde du cinéma puisqu’à son nom, et surtout à son oeuvre, la qualité de réalisateur est parfaitement insuffisante. 

Le résistant, l’écrivain, le cinéaste, l’amateur d’art, l’anticolonialiste, le chroniqueur, l’ami des chats, le cinéphile, l’éditeur, le voyageur, le photographe, le documentariste, l’explorateur du temps, l’activiste, le monteur, l’homme des collectifs, l’historien, l’explorateur des techniques, l’archiviste, le compositeur, le passionné d’informatique sont autant de facettes de Chris Marker que les commissaires de l’exposition Christine Van Assche, Raymond Bellour et Jean-Michel Frodon, explorent dans un parcours chronologique qu’ils intitulent plutôt un voyage, un voyage dans l’espace et dans le temps, de la Deuxième Guerre mondiale jusqu’à la mort du cinéaste en 2012. 

Voyage dans les engagements de Chris Marker : la résistance tout d’abord, puis son anti-colonialisme, ses soutiens aux mouvements politiques du siècle explorés dans plusieurs de ses documentaires tournés à Cuba ou en Israël (Description d’un combat), ses réflexions historiques (Le fond de l’air est rouge, le Tombeau d’Alexandre), son observation de la société dans le Paris de l’après guerre d’Algérie (Le joli Mai), ses réflexions sur l’engagement révolutionnaire, dont bien entendu Mai 68, mais aussi le Chili ou la Guinée Bissau.

Voyage dans les différents moyens d’expression qu’il a exploré outre le cinéma : la photo, l’écriture, la vidéo, les collages et, lorsqu’il les découvrira, les arts informatiques.

Voyage à la surface de la planète, infatigable globe-trotter, curieux du monde et de ses habitants : la Californie, l’Islande, la Corée, la Guinée- Bissau, la Sibérie, la Chine, l’Amérique latine de Mexico à Valparaiso en passant par La Havane, jalonnent ces trajets, où l’amour du Japon occupe une place singulière. Dans le prolongement de ce goût pour les voyages, on lui doit cette formidable collection « Petite Planète », créée aux Editions du Seuil, qui a révolutionné le guide de voyage par les correspondances entre textes et images.

Voyage à la découverte d’un homme qui avait choisi de disparaître derrière ses travaux, multipliant les pseudonymes, refusant d’apparaître en public autrement que par l’entremise du chat facétieux et érudit Guillaume-en-Égypte. 

L’exposition nous permet, grâce aux archives qu’il a laissé à sa mort (576 cartons !), de parcourir des documents où l’on croise ceux qui ont été ses complices dans son parcours artistique, tels Agnès Varda, Costa-Gavras ou Jean_luc Godard, Marina Vlady, Pierre Lhomme, William Klein ou encore Alain Resnais, Simone Signoret et Yves Montand, François Maspéro ou Hervé Bazin…On découvre des correspondances, des coupures de presse, des oeuvres originales qui lui avaient été offertes, ses propres créations plastiques jusque là inconnues ainsi que deux grandes installations.

Le parcours fait la place belle aux films eux-même, dont le plus connu, La Jetée (1962), photo-roman de science fiction. La Jetée constitue sa seule vraie fiction, entièrement presque composée de photos en noir et blanc, sublime noir et blanc. Film politique qui nous projette dans les sous sols d’un Paris ravagé par la radioactivité à la fin de la Troisième Guerre Mondiale, où d’horribles tortionnaires (mais question : pourquoi l’un d’eux se dénomme t il le Dr Rubinstein?) pratiquent d’obscurs expériences. L’une d’elle nous entraine dans la rêverie d’un homme hanté par l’image d’une femme et cet amour virtuel, rythmé par une très forte présence musicale, nous projette dans la confusion du présent et du passé, de la présence et de l’absence, pour notre plus grand plaisir…

L’exposition s’intitule les 7 vies d’un cinéaste…Une vie par jour de la semaine ? La richesse de la proposition de la Cinémathèque nous laisse penser que Chris Marker en a vécu beaucoup plus.

EXPOSITION CHRIS MARKER, les 7 vies d’un cinéaste

Cinémathèque Française jusqu’au 29 juillet 2018

Autour de l’exposition : 

  • Visites guidées tous les dimanches à 15h30 + Nocturne exceptionnelle dans le cadre de la Nuit des Musées le 19 mai.

  • le catalogue de l’exposition édité par La Cinémathèque française.

Coffrets, DVD chez ARTE EDITIONS

  • Rétrospective intégrale des films réalisés par Chris Marker. : La Jetée, Le fond de l’air est rouge, Le Joli Mai, Sans soleil, des vidéos et programmes télévisés, comme L’Héritage de la chouette.

  • Mais aussi : les films auxquels il a collaboré, le documentaire Chris Marker, Never Explain, Never Complain et les grands films classiques qu’il aimait et avec lesquels ses propres réalisations dialoguent : Le Cuirassé Potemkine de Serguei M. Eisenstein, La Passion de Jeanne d’Arc de Carl Theodor Dreyer, Ran d’Akira Kurosawa…

Plus d’infos sur cinémathèque.fr

Retenez votre date ! Nouvelle exposition d’Alain Blondel, Multivalences

ALAIN BLONDEL, 

MULTIVALENCES 

Exposition du 25 mai au 13 juillet 2018

Galerie 24b.

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24 bis, rue Saint Roch 75001 Paris www.24b.paris 

Les multivalences d’Alain Blondel se tissent sur la toile, s’incrustent dans notre rétine et se propagent dans une immensité indéterminée. Espace organique, cosmique, virtuel ? Sans doute ces ramifications font-elles appel à tous ces champs d’exploration. 

Ce nouveau travail d’Alain Blondel est la résultante de deux années de digressions, tentatives et finalement la décision que ce firmament de traits et de points étaient la direction à suivre. A poursuivre. Les courbes, les arabesques, les lignes fines ou denses, alternent sur les fonds bruns et bleu nuit ; tantôt, ils emprisonnent le regard, tantôt, ils le libèrent. Pas de bord dans ce travail, un rythme, une impulsion, un continuum qui n’est fait que de césures. 

De nombreux tableaux de cette série inédite sont présentés dans le bel espace de la Galerie 24b. Des petits formats à un impressionnant triptyque, Alain Blondel décline l’horizontalité. 

Ingrid Pux, Commissaire de l’exposition 

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« Lire un livre et vouloir entamer une discussion avec son défunt auteur.
Drôle d’idée?
Ressentir cette nécessité comme une orientation calorique, une ur- gence, 

Encore plus étrange? 

Pourtant c’est ce qui m’est arrivé avec « Point Ligne sur Plan » J’ai mangé Kandinsky.
Je me suis glissé dans ses questions,
j’ai farfouillé dans ses réponses, 

J’ai bricolé à l’intérieur de toutes ses affirmations. Un siècle plus tard.
Ce livre a tout arrêté net. 

Évanouies mes questions ritournelles, Estompées mes obsessions valsantes. Tout est tombé du camion.
Place nette. 

Comme un doux retour à des temps initiaux, Présent amnésique. 

C’est la peinture, seule, qui pourra lui répondre,
Dans la contrainte exclusive du Point et de la Ligne,
C’est elle qui offrira à mes regards des chemins inconnus,
Qui réalisera des routes contrariées ouvrant sur des panoramas in- certains.
Des voies qui, aujourd’hui seulement, peuvent devenir visibles. 

Lignes volatiles en configurations instables
Formes dégringolantes pour regard balayant,
Ces Multivalences sont une réponse furtive et aventureuse à Monsieur Kandinsky. » 

Alain Blondel 

ALAIN BLONDEL est né à Lyon en 1950. Il est fils unique, né d’une famille de garagiste. A 17 ans, son goût de la peinture l’amène à par- ticiper à la mise en place d’expositions dans un grand théâtre lyonnais. Là, il rencontre des peintres dont Edouard Pignon, ami intime de Picasso. Il aime être dans les ateliers et regarder comment se fait la peinture. Il ne se sait pas encore peintre. Il se pense plutôt poète. Il écrit. En 1973 il quitte Lyon qu’il trouve trop «provincial» et s’installe à Paris. Il poursuit des études universitaires et accumule les diplômes (Droit, sociologie, sciences politiques). Il organise aussi des expositions pour les artistes qu’il aime. Un jour de printemps 1978 il commence à peindre . Très vite il comprend qu’il tient là «son» moyen d’expression. Sa vie s’en trouve bouleversée. Il sait que la route sera longue et escarpée mais il sait aussi qu’il aura la force de la fraîcheur. En peinture il doit tout apprendre. A sa façon. C’est là qu’il regarde les maîtres que sont pour lui Matisse et Cézanne. Il a toujours pensé qu’être artiste c’est être au monde, le plus possible. Sans doute pour mieux approcher ses secrets. 

Mes Provinciales

Mes Provinciales est un film éblouissant.

Jean-Paul Civeyrac, le discret réalisateur, signe ici son 9ème opus, sa filmographie étant, comme la qualifie Le Monde, « marquée au sceau du sensible ». Il indique : En imaginant un récit en forme d’éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d’amitié, d’amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence – même si, bien entendu, il n’aurait pu être ce qu’il est devenu sans l’expérience de tous mes films précédents.

Mes Provinciales constitue ce que l’on pourrait appeler un « film de formation » comme on classifie le Werther de Goethe de « Bildungsroman », littéralement roman de formation ou roman d’apprentissage. 

C’est bien de formation, de construction, d’apprentissage de la vie dont ce film témoigne à travers ses personnages, au premier plan desquels Etienne (Andranic Manet), celui qui dit le film à la première personne, «monté » à Paris, tel Lucien de Rubempré, pour entreprendre des études de cinéma à Paris VIII. Le cinéma est sa priorité, laissant de côté, dans son Lyon natal, ses parents compréhensifs et sa petite amie Lucie (Diane Rouxel), que cette séparation inquiète. Et ce sont bien des allures de roman que le réalisateur a choisi de donner au film, en le chapitrant en quatre grandes parties, nous entrainant pendant deux heures dix sept dans les pages de la nouvelle vie d’Etienne. Une vie romanesque, à n’en pas douter…

Le choix du noir et blanc et le tout début du film nous font hésiter sur l’époque à laquelle le film se situe. Très rapidement, l’action est datée : nous sommes en 2017 puisque un transistor annonce la campagne d’Emmanuel Macron, les téléphones portables relient les proches et internet est bien installé dans la co-location où Etienne va loger désormais. Il va devoir trouver sa place dans cette nouvelle géographie parisienne. Tout comme le réalisateur, né quatre ans avant mai 68 à côté de Saint Etienne, arrivé à Paris pour étudier le cinéma, Etienne va mettre à l’épreuve les idéaux qu’il s’est fixé. Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c’était comme aller à Tokyo : c’était la grande aventure! précise Jean-Paul Civeyrac.

Etienne fait connaissance avec ses copains de fac, dont Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès), provincial comme lui, qui devient vite son ami et son complice, lui avouant même sa flamme amoureuse, platonique et fraternelle. Etienne est attiré par la personnalité entière de Mathias (Corentin Fila), dont la vison du monde et les déclarations définitives sur le cinéma le fascine. Mathias devient pour Etienne une sorte de maître à penser, un guide toutefois insaisissable, avec qui il a l’illusion de pouvoir partager la vénération de cinéastes phares (ils visionnent, en compagnie de Jean-Noël, des films de Khoutsiev, Paradjanov ou Naruse…), l’intensité des écrits de Pasolini, Nerval ou Novalis, la beauté du monde et de Paris la nuit. La figure du professeur, incarnée par le toujours impeccable Nicolas Bouchaud, est bien vue : intellectuellement passionnant et humainement « juste ». 

Mathias, jugé prétentieux et péremptoire en exaspère plus d’un, y compris Annabelle (Sophie Verbeeck) dont Etienne est tombé amoureux. Hormis sa beauté, Annabelle semble être la seule qui parviennent à mettre en adéquation ses idées et ses actes, contrairement à tous les copains d’Etienne, qui en restent, lui inclus, aux débats d’idées, à la cinéphilie et aux grands idéaux Une vie rêvée plus qu’une vie vécue. Militante, Annabelle veut être dans l’action. Vu l’état du monde il faut bien faire quelque chose, déclare t elle. Elle ne croit pas, contrairement à Mathias, que le cinéma puisse « sauver la planète ». Pourtant, c’est avec Mathias qu’elle aura une romance et cette révélation sera pour Etienne sa première désillusion.

Mes Provinciales est un film sur la jeunesse, sur cette époque de la vie où il faudrait éviter « les petits arrangements », ceux visés par Pascal au coeur de l’ouvrage dont le film a détourné le titre. Le philosophe fait prévaloir l’intransigeance. Lors d’une très belle scène avec sa première co-locataire, Valentina (Jenna Thiam), Etienne tente d’affirmer, en vain, sa loyauté absolue envers son premier amour, Lucie….Vérité et mensonge font partie du débat qui habite la soif d’absolu de la jeunesse. Tout comme de savoir écouter ou entendre l’autre. Submergé plus d’un fois par la violence des relations ou des événements qu’il traverse, Etienne confie ses tourments, dans une scène d’anthologie, à son récent co-locataire, espagnol, qui ne comprend un mot qu’il prononce. Les regards suffisent ils à se comprendre ?

L’ultime chapitre du film nous transporte deux ans après l’arrivée d’Etienne dans la capitale. Le jeune provincial vit maintenant en couple avec Barbara (Valentine Catzéflis). Il a laissé tomber ses études pour travailler chez une productrice. Il semble être entré dans une certaine «norme»…Est ce la fin des illusions ou le simple ajustement des ambitions ? 

Un mot sur les comédiens, sur le « casting » formidable : Civeyrac sait mettre en avant la jeunesse en trouvant les visages et les corps qui l’ incarnent. La plupart des comédiens sont de vraies révélations et la beauté, en particulier des actrices choisies, est stupéfiante. Travailler avec de jeunes acteurs est toujours un grand plaisir. À chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Vierges de leur image, ils sont d’une grande disponibilité, et d’une émouvante humilité, souligne le réalisateur.

Nimbé dans une présence musicale très forte, où Bach, Satie, Giya Kancheli, Mahler habitent les images, chaque personnage joue sa partition affective et professionnelle. Chacun joue son avenir, sa place au monde, dans le monde. Chacun engage sa responsabilité, sa dignité et c’est en cela que ce film intemporel, nous bouleverse.

Helmar Lerski, visages dans la lumière  Georges Vigarello, corps et mouvement.

 

Si les affiches de cinéma ne nous incitent pas beaucoup à nous  précipiter dans les salles ces dernières semaines, les propositions d’expositions sont exaltantes. Une toute petite sélection pour indiquer qu’il ne faut pas rater l’Avant Garde russe à Vitebsk consacrée en particulier aux peintres Chagall, Lissitzky et Malevitch à Beaubourg,  qu’il faut se précipiter à l’Orangerie pour découvrir L’Abstraction américaine et le dernier Monet (j’y reviendrai dans ma prochaine chronique) et qu’il est encore temps d’aller à la Maison Rouge pour voir les tableaux de Ceija Stojka, au Musée d’art Moderne pour Fautrier et au Jeu de Paume pour Raoul Hausmann. Pour l’heure, je m’attarde sur deux expositions  qui viennent de commencer : celle consacrée au photographe Helmar Lerski au mahJ et l’autre, à la Bibliothèque de l’Arsenal, qui révèle l’exceptionnelle collection de livres anciens et modernes de l’historien Georges Vigarello, consacrée au corps et à l’imaginaire.

Autoportrait avant 1911 © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Israel Schmuklerski, dit « Helmar Lerski », né en 1871 à Strasbourg de parents juifs polonais, a réalisé une œuvre unique, constituée essentiellement de portraits photographiques et de quelques films. Comme l’écrit Nicolas Feuillie, commissaire de l’exposition « Si l’artiste semble avoir hésité dans son parcours – il a commencé comme acteur et a travaillé plus de dix ans sur les plateaux de tournage -, le corpus qu’il laisse, divisé en périodes et en séries, impressionne par sa grande cohérence. Marquée par le théâtre et le cinéma, la photographie de Lerski s’articule d’abord autour d’une exploration des possibilités expressives de la lumière ». 

L’exposition permet de suivre la démarche du photographe de manière chronologique, depuis ses premiers portraits réalisés aux Etats Unis où il immigre à l’âge de 22 ans pour travailler comme acteur, jusqu’à ses dernières photos réalisées en 1947 en Palestine, qu’il quittera un an plus tard, un mois un avant la création de l’Etat d’Israël. 

Les portraits réalisées aux Etats Unis, en 1909, sont salués par la presse de l’époque, qui en admire les clairs-obscurs dignes d’un peintre. Lerski lui- même affirme que l’éclairage doit servir à une caractérisation parfaite et faire ressortir les profondeurs de l’âme; ainsi les possibilités illimités des effets de lumière lui permettent de donner à l’image à peu près le caractère que l’on souhaite. Ces déclarations, publiées en 1914, vont se vérifier tout au long de son travail. De 1916 à 1929 il met son grand sens de la lumière au service du cinéma muet à Berlin, travaillant comme chef opérateur avec plusieurs réalisateurs dont Robert Reinert, Paul Leni ou Fritz Lang. 

Toujours à Berlin, il réalise dans les années vingt, des portraits d’artistes et d’intellectuels puis d’anonymes. La série Köpfe des Alltags (littéralement, les têtes de la vie quotidienne) constitue, une forme alors nouvelle en photographie, où le sujet n’est pas représenté par une image, mais plusieurs ; ainsi, un même individu peut figurer sur plusieurs portraits, avec des poses et des éclairages différents. La puissance des images, marquées par l’esthétique expressionniste,  tient aux cadrages très serrés, effaçant tout décor ou costume. Seules les légendes nous renseignent sur l’identité des sujets photographiés et ce à travers une situation sociale ou un métier : femme de ménage, ouvrier métallurgiste, couturière, mendiant…

Au début des années 1930, Lerski propose à un éditeur parisien de publier une série,  Jüdische Köpfe (Visages juifs), qui viendrait, face à la monté du racisme et de l’antisémitisme en Allemagne, opposer une physionomie juive «originelle » et authentique.  Albert Einstein lui écrit en 1930 une lettre d’encouragement : Les juifs sont aujourd’hui une communauté de peuple plus qu’une communauté de religion. Tenter d’en fixer le type -si ardue que soit cette tâche – répond donc à un puissant désir. Nous souhaitons vivement comprendre ce que nous pensons et sentons quand nous disons « nous ». Puisse l’artiste réussir dans sa difficile entreprise. 

Juive yéménite © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Commencée à Berlin, il concrétise la série Arabes et juifs en Palestine, où il s’installe en 1932. Il saisit pionniers, bédouins, arabes et une majorité de juifs orientaux, en particulier les yéménites qui apparaissaient incarner l’essence d’une judéité orientale qui le fascine. Proche du philosophe Martin Buber  engagé en faveur de l’Etat binational, Lerski avait-il un projet politique en montrant les mêmes densités et humanités sur les visages de ces deux populations ? 

Série Métamorphose par la lumière

A Tel Aviv, en 1936, nait la série qu’il considérera comme l’œuvre de sa vie : Métamorphoses par la lumière. Elle se compose de 137 portraits d’un même homme, pris sous des lumières différentes, des angles différents, et suggérant des expressions très variées : J’écrivais « avec la lumière » et du modèle sortirent toutes les formes de ma fantaisie.  

Pionnier, Guivat-Haïm vers 1940© mahJ © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

L’oeuvre dite « sioniste » de Lerski, réalisée en Palestine entre 1939 et 1948 est à la fois cinématographique et photographique. Son premier film « Awodah » (Labeur), oeuvre de commande qui glorifie le travail des pionniers juifs en Palestine va être chaleureusement salué par la critique mais jugé « trop artistique » par ses commanditaires ! Il réalisera toutefois d’autres films de commande et des photos de pionniers avant de se consacrer à la série Soldats juifs. Il tournera, en 1946, son ultime film Adamah (La Terre) pour le compte de Hadassah, organisation sioniste féminine américaine. 

On quitte l’exposition en découvrant la remarquable série réalisée entre 1930 et 1940, consacrée aux mains humaines. À la manière des visages, ces                 « portraits » de mains expriment un métier, une activité, et révèlent l’âme de leur possesseur.

Dans les années 50, plusieurs expositions seront consacrées à Lerski en Allemagne et en Suisse, où il mourra, à Zürich, en 1956. Parmi les grandes figures de la photographie du XXème siècle, Lerski reste l’auteur d’une oeuvre inclassable et méconnue, conclut Nicolas Feuillie dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition. Souhaitons que cette initiative contribue à le faire découvrir en France.

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A quelques pas, à vol d’oiseau, du mahJ, prenez le temps d’une belle découverte : celle de la collection de l’historien Georges Vigarello.  Ses ouvrages assemblés pour cette exposition forment les jalons de la vaste entreprise intellectuelle à laquelle il a consacré toute son œuvre : identifier les évolutions profondes de la culture et de la civilisation dont la perception du corps et du mouvement sont le reflet.

Le parcours revisite les grands thèmes chers à l’historien, depuis les « Silhouettes », « Des jeux aux sports », les « Visages », « L’Anatomie et ses modèles », « Comprendre le mouvement », « Eaux » jusqu’au thème le plus actuel, « Histoire culturelle de la robe » reflet de ses derniers travaux.

Dans cet ensemble, riche et divers, les amateurs sauront retrouver quelques ouvrages rares comme les fameuses séries de Charles Le Brun, Caractère des passions (1692) ou Essai sur la physiognomonie (1786) de Georg Lavater, Relation de divers voyages curieux de Thévenot (1680), tous assortis des commentaires érudits de Georges Vigarello.

 

Helmar Lerski (1871-1956) Pionnier de la lumière

jusqu’au 26 août 2018 

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme 

71 rue du Temple – Paris 3è

mahj.org

Le corps et l’imaginaire. Georges Vigarello et ses livres 

jusqu’au 13 mai 2018

Bibliothèque de l’Arsenal, 1 rue de Sully –  Paris 4è

La première mise en scène d’Alice Vannier à découvrir au Théâtre 13 les 8 et 9 juin

En réalités
d’après La Misère du monde de Pierre Bourdieu
mise en scène Alice Vannier
Compagnie Courir à la Catastrophe

«Ce que le monde social a fait, le monde social peut, armé de ce savoir, le défaire.» Pierre Bourdieu

En réalités, est une adaptation de La Misère du monde, ouvrage sociologique fleuve, composé d’entretiens réalisés et analysés au début des années 1990 par une équipe de sociologues, sous la direction de Pierre Bourdieu, auprès d’individus de toutes catégories sociales. Ils mettent ainsi en avant le principe, créé par Bourdieu, de misère de position : chacun.e, quel que soit son milieu social, vit une forme de misère contemporaine qui doit être rendue visible ; les mécanismes de domination existent en réalité dans toutes les classes sociales.
Pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Comment la société, les institutions, les médias déterminent-t-ils nos comportements et notre vision du monde ? Comment l’individu existe-t-il au milieu de ces déterminations sociales si puissantes ?

C’est à travers une suite de mise en résonance de visions de la réalité que nous tenterons ensemble de répondre à ces questions. Entre chaque entretien, nous suivrons, comme un fil rouge, les sociologues dans leurs réflexions, leurs désaccords, leurs incertitudes quant au projet de rendre publiques ces propos privés. Ainsi, les six comédien.n.es passeront subtilement d’un rôle à l’autre, d’une vision à une autre, en essayant de suivre eux-mêmes cette maxime de Spinoza qui débute l’ouvrage de Bourdieu : « ne pas déplorer, ne pas détester, ne pas rire, mais comprendre ».

Avec Anna Bouguereau, Margaux Grilleau, Adrien Guiraud, Hector Manuel, Sacha Ribeiro, Judith Zins…
Scénographie Camille Davy
Lumières Clément Soumy
Assistante à la mise en scène Marie Menechi
Photo Antoine Mouton

Production Courir à la Catastrophe, avec le soutien de l’ENSATT et de l’Opéra de Massy

1h30 sans entracte, à partir de 12 ans

Les 8 et 9 juin 2018 à 20h au Théâtre 13 / Seine dans le cadre de la finale du concours Prix Théâtre 13 / Jeune metteur en scène

Vous pouvez réserver dès maintenant sur le site du Théâtre 13 :
http://www.theatre13.com/saison/spectacle/prix-theatre-13-slash-jeunes-metteurs-en-scene-2018

Philippe Claudel, Jérôme Kirscher, Guy Cassiers

L’acteur Jérôme Kirscher et le metteur en scène Guy Cassiers se sont rencontrés autour du texte de Philippe Claudel La petite fille de Monsieur Linh. Tous deux savent témoigner de leurs engagements : le premier avait fait entendre la montée des extrêmes droites en Europe à travers sa magnifique interprétation du texte de Stefan Zweig Le Monde d’hier. Le second poursuit son travail sur la réalité de l’exil et de la migration avec ce spectacle, après avoir présenté en 2017 au Festival d’Avignon, Grensgeval (Borderline) sur un texte de Elfriede Jelinek.

Le texte de Philippe Claudel, publié chez Stock en 2005, voici donc treize ans, résonne au plus profond avec la situation actuelle des migrants, dans l’interprétation sobre et époustouflante d’humanité de Jérôme Kirscher. Dans son dernier opus, L’ Archipel du Chien (Stock, 2018), l’auteur  poursuit  son exploration du «mystère humain ». « J’autopsie le vivant et c’est une source de vertige, a-t-il confier au “Monde des livres”. L’homme parvient toujours à repousser les frontières du pire, comme s’il s’expérimentait lui-même dans sa propension à faire le mal. » Ainsi après La Petite Fille de Monsieur Linh et Le Rapport de Brodeck (Stock, 2005 et 2007)
il a choisi pour cet Archipel du Chien de composer une parabole sur la crise migratoire pour dire encore et toujours son indignation et sa colère devant l’indifférence à l’autre.

Revenons à la MC 93 de Bobigny, à la représentation théâtrale de La Petite Fille de Monsieur Linh. Malheureusement lorsque cette chronique sera publiée, les représentations seront terminées. Elles n’ont eu lieu que pour quelques dates. Mais le spectacle part en tournée jusqu’en mai et espérons qu’il sera repris la saison suivante !

Je laisse la parole à Brigitte Salino, qui a merveilleusement rendu compte de ce très beau spectacle dans le Monde. J’ose ainsi faire miens ses mots :

Un mot, « horizon », écrit en blanc sur un écran noir. Un homme qui s’avance devant l’écran, habillé de noir, ­tenant un bâton. Il sourit. Sur l’écran, les lettres d’« horizon » s’écartent les unes des autres, puis disparaissent. Reste l’homme, seul avec l’histoire qu’il va nous ­raconter. La sienne. Celle d’un émigrant, qui un jour, debout sur le pont arrière d’un bateau, a vu s’effacer les dernières lignes d’horizon de son pays natal.

Cet homme, tous ceux qui ont lu La Petite fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, le connaissent. Les autres le découvrent, différent et inchangé, à la MC93 de Bobigny, où Jérôme Kircher le joue, dans une mise en scène du Flamand Guy Cassiers, passé maître dans l’art d’allier les voix, les images et les sons. Les silences, aussi, entre les mots qu’il fait entendre comme une musique intérieure.

Dans le roman de Philippe Claudel, Monsieur Linh n’est pas seul. Il tient dans ses bras une petite fille, dont il s’occupe comme d’un trésor, et il a un ami, Monsieur Bark, rencontré sur le banc de la ville étrangère où l’exil l’a mené. Monsieur Linh ne comprend pas un mot de ce qu’il lui dit, mais il a senti dès le début que Monsieur Bark ne lui était pas hostile. Au contraire : sa bienveillance est devenue un baume, qui donne un sens au cours des jours.

A Bobigny, Monsieur Linh est seul. Ainsi l’a voulu Guy Cassiers, qui jamais ne fait apparaître Monsieur Bark, sinon comme une image sur l’écran. Et cette image est celle d’un double de Monsieur Linh. De la même façon, jamais on ne verra la petite fille. Ces ­absences ne trahissent pas Philippe Claudel. Elles font entrer le roman dans une autre dimension, propice à l’écoute du théâtre, et juste, sur le fond.

Car on ne sait pas, quand on ­referme La Petite Fille de Monsieur Linh, ce que le vieux monsieur ­assis sur son banc a réellement vécu. Ce qui compte, dans cette histoire, c’est la perception qu’un homme peut avoir dans un environnement où tout de sa vie antérieure est effacé. Sauf le souvenir, bien sûr, avec lequel il faut vivre, et qui accable ou porte, selon les moments.

La beauté de la mise en scène de Guy Cassiers tient à la subtilité avec laquelle il nous fait entrer dans cet exil immémorial et ­contemporain. Sur le plateau de la MC93, qui semble vaste comme le monde et la solitude d’un homme, il a donc choisi de mettre un grand écran, et un homme ­devant. L’homme, c’est le comédien Jérôme Kircher, qui sait jouer avec la grâce de l’instant. L’écran traduit l’espace de ses pensées. D’autres mots que celui d’« horizon » s’y inscrivent. Ils vont et viennent, parfois se coulent les uns dans les autres, parfois dessinent des paysages graphiques, comme celui de la ville étrangère que traverse Monsieur Linh.

Deux de ces mots sont des ­sésames : « Sang Diû », « matin doux » dans la langue natale du vieil homme. C’est le prénom de la ­petite fille de Monsieur Linh, dont le fils et la belle-fille sont morts d’un éclat de bombe, dans la rizière où ils travail­laient. L’autre mot est « bonjour » : le seul que Monsieur Linh ­connaisse de la langue du pays où le bateau de l’exil a accosté. Il a voulu l’apprendre pour répondre aux attentions de Monsieur Bark.

Et à la fin, quand Monsieur Linh, échappé d’un asile où les autorités l’avaient enfermé, aperçoit son ami Monsieur Bark et court vers lui, sans voir la voiture qui va mortellement le heurter, c’est ce mot de « bonjour » que l’on entendra, de la voix de Jérôme Kircher. Une voix qui réconforte, parce qu’elle a un grain doux comme un déchirement qui ne s’avoue pas.

  Brigitte Salino, le Monde, 5 avril 2018

La Petite Fille de Monsieur Linh, de Philippe Claudel, mise en scène de Guy Cassiers. Avec Jérôme Kircher

Du 10 au 13 avril à Villeneuve-d’Ascq (Nord)du 24 au 28 avril au Théâtre National de Bruxelles, du 3 au 5 mai au Théâtre de Namur

IMAGES EN LUTTE, LA CULTURE VISUELLE DE L’EXTREME GAUCHE EN FRANCE (1968-1974)

Difficile d’échapper aux célébrations des cinquante ans de Mai 68 : émissions spéciales, livres, documentaires, témoignages, débats….Une exposition, IMAGES EN LUTTE, la culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968-1974), proposée par l’Ecole des Beaux Arts, vient compléter ces hommages. Les deux commissaires de l’exposition, Philippe Artières (CNRS) et Eric de Chassey (INHA), nous mettent en garde : « L’exposition n’est pas une histoire visuelle du politique mais une histoire politique du visuel ». A travers des affiches, des peintures, des sculptures, des installations, des films, des photographies, des tracts, des revues, des livres et des magazines, l’exposition « entend redonner à la création portée par ces utopies révolutionnaires, sans distinguer a priori ce qui relève de l’art et ce qui tient de la propagande visuelle, leur soubassement et leur complexité, en même temps qu’elle souhaite interroger les contradictions et les ambiguïtés des rapports entre art et politique».

La proposition tient sa promesse. Au milieu de visiteurs assez nombreux, soixantenaires pour une bonne part, mélangés à des plus jeunes et à des vrais jeunes, la promenade tout au long des deux niveaux de ces images en lutte est à la fois émouvante -pour ceux qui ont l’âge du rôle- et stimulante.

Le Hall d’entrée de l’Ecole, quai Malaquais, est consacré aux affiches et productions de l’Atelier populaire des Beaux Arts. Réalisés collectivement et anonymement par des artistes et étudiants de l’Ecole pendant qu’ils l’occupaient, ces affiches se sont, pour une grande partie, imprimées dans la mémoire collective des événements de Mai. Du 15 mai au 27 juin 1968, jour de l’évacuation de l’Ecole par la police, l’Atelier a produit des images qui étaient le résultat de décisions politiques plus qu’esthétiques et qui ont accompagné le mouvement social.

Après un formidable arbre généalogique du gauchisme, le rez-de-chaussée s’ouvre à plusieurs thématiques. Tout d’abord, à « l’ailleurs fantasmé », où s’expriment les combats héritiers des luttes anticolonialistes, tels les soutiens aux peuples vietnamien et cambodgien, la cause palestinienne, sans oublier ceux, « dans leurs aspects les plus violents et les plus ambigus » au castrisme à Cuba ou à la Révolution culturelle en Chine. « L’usine, l’exploitation agricole », « l’université, le lycée, l’atelier » constituent les autres sections de ce premier niveau. Ce qui rend très vivante cette exploration des événements de Mai, outre les thématiques évidentes, les ouvrages emblématiques de l’époque (Ah, les éditions Maspéro, ! ), les sons, les vidéos, les affiches (on adore celle du spectacle de Wolinski « Je ne veux pas mourir idiot », pièce bourgeoise ou révolutionnaire !), ce sont de nombreuses oeuvres, peintures et vidéos, où l’on retrouve les signatures, entre autres, de Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo, Francis Biras, Hélène Bleskine, Pierre Buraglio, Louis Cane, Coopérative des Malassis, Henri Cueco, Guy Debord, Marc Devade, Erró, Gérard Fromanger, Monique Frydman, Jean-Luc Godard, Jean-Robert Ipoustéguy, Elie Kagan, Chris Maker, Annette Messager, Anne-Marie Miéville, Tania Mouraud, Jean-Pierre Pincemin, Ernest Pignon-Ernest, Bernard Rancillac, Martial Raysse, Carole Roussopoulos, Claude Viallat…

Le tableau collectif où sont incarnées les figures des maitres-penseurs de l’époque ainsi légendé : « Louis Althusser hésitant à entrer dans la datcha, tristes miels de Claude Levi-Strauss, où sont réunis Jacques Lacan, Michel Foucault et Roland Barthes au moment où la radio annonce que les ouvriers et les étudiants ont décidé d’abandonner joyeusement leur passé », est un vrai régal ! L’impertinence du tableau (et sa réussite, chacun des intellectuels étant magistralement représenté) résume toute la posture de l’époque où il s’agissait autant de se moquer des figures d’autorité que de renverser les hiérarchies en place.

Le deuxième niveau s’ouvre sur une bonne idée : une bibliothèque accessible à tous qui témoigne de la richesse éditoriale de l’époque. On peut consulter nombre de titres de presse et d’ouvrages fondateurs de la pensée gauchiste dans toutes les collections qui ont fleuri à l’occasion.

Tout comme au rez-de-chaussée, l’exposition, organisée par thèmes, accorde une belle place à la peinture, aux représentations engagées d’artistes majeurs ou anonymes. Ces toiles s’intègrent dans le paysage des autres luttes abordées : les prisons, les casernes mais aussi la volonté de « changer la vie » comme, par exemple, vivre en communauté ou à la campagne. Cette partie évoque aussi bien sûr les violences policières et les manifestations, dont celle, particulièrement impressionnante qu’a été l’enterrement de Pierre Overnay.

 

« Les corps » est le bon intitulé pour rappeler l’importance des prises de conscience à leurs sujets et les revendications majeures sur le terrain de la sexualité et de l’égalité hommes/femmes. La lutte des femmes, des homosexuels, la liberté sexuelle, vont devenir des combats politiques, organisés en mouvements, avec production artistique et visuelle spécifiques dont une floraison réjouissante de journaux alternatifs (Le Torchon brûle, Tout, l’Antinorm, les Pétroleuses….et tant d’autres) et de slogans inoubliables.

Au sortir de l’exposition, on est galvanisés par la jeunesse qui fut la nôtre, la mienne, par la joie et l’enthousiasme qui nous animaient, par nos certitudes en un vrai pouvoir de changer le monde pour sa version meilleure et plus juste, de renverser l’ordre cadenassé de la bourgeoisie dont nous étions, de s’aimer tous les uns les autres puisqu’il n’y aura plus de riches ni de pauvres, plus de forts ni  de faibles, ….On est assourdis par les souvenirs de violences, de bombes lacrymo, de grèves, d’occupations, d’AG que nous vivions ou dont nous entendions les récits sur Europe n°1, par l’illusion de faire une vraie révolution…On mesure l’ampleur des changements apportés dans notre société par « les événements ». Mais…, en même temps, on réalise, cinquante ans plus tard, combien certains des combats de l’époque raisonnent aujourd’hui avec une incroyable actualité, comme si les avancées d’alors n’étaient que des balbutiements. Et, ironie du sort : sur le quai d’en face, le long du Louvre, on peut lire un panneau publicitaire qui affiche en très gros le slogan : « Augmenter la réalité. Révolutionner les idées. La 5G arrive…. ». Quelle époque !

Images en lutte,  La culture visuelle de l ’extrême gauche en France (1968-1974), Palais des Beaux-Arts jusqu’au 20 mai 2018

Bruno Nuytten, Per Kirkeby, et Gérard Garouste

Le fondement de la création artistique, c’est d’observer et de consigner, a dit le peintre danois Per Kikerby. Ce préambule pourra sans doute s’appliquer aux trois artistes actuellement exposés à Paris, dans le quartier du Marais.

Bruno Nuytten

Parlons tout d’abord de Bruno Nuytten car son exposition se termine très rapidement, samedi 24 mars. Nous connaissions l’immense chef opérateur qu’il fut dans les années 70 et 80 : il a éclairé, entre autres, les films de Marguerite Duras, Bertrand Blier, André Téchiné, Alain Fleischer, Bertrand Blier, Andrzej Zulawski, Alain Resnais, Jacques Doillon, Jean Luc Godard ou Claude Berri…Et on lui doit la réalisation de Camille Claudel en 1987 avec Isabelle Adjani et Gérard Depardieu et de Passionnément en 1999 avec Charlotte Gainbourg et Gérard Lanvin. Il a choisi de quitter le cinéma en 2001 pour appréhender le réel autrement.  C’est à une nouvelle production d’images que nous convoque l’exposition de la Galerie Cinéma, ces Images retrouvées, conçues à partir de captures brutes, où matière et lumière produisent une étrangeté, souvent primitive, dont Aurélien Ferenczi parle bien : « Impossible de ne pas penser à la première scène de Camille Claudel, quand la jeune artiste plonge nuitamment et sauvagement les mains dans la boue à la recherche de l’argile qu’elle façonnera. Bruno Nuytten saisit lui aussi la matière brute du monde.» Dans le film qui accompagne l’exposition, réalisé par Caroline Champetier en 2015, Bruno Nuytten révèle : « Il y a une obligation romanesque dans ce que je vis ». Magnifique programme !

« Untitled », 1999 de Per KIRKEBY – Courtesy ALMINE RECH GALLERY

A quelques mètres de la Galerie Cinéma, poussez le portail du 64 rue de Turenne pour entrer dans la cour d’un très bel hôtel particulier, comme le Marais en recèle tant. La Galerie Almine Rech nous accueille et commence alors un éblouissement : celui provoqué par les toiles du peintre Per Kirkeby. Né à Copenhague, ce jeune artiste de 79 ans, assez peu connu en France,  est une star dans son pays. L’Ecole des beaux-arts de Paris lui avait consacré une exposition monographique en décembre 2017. Je suis un peintre de l’ancienne mode, qui est soumis et dépendant des choses perçues et vues, comme de la lumière qui l’entoure, a t il expliqué. On aime particulièrement cette « ancienne mode », celle qui rappelle les couleurs et les formes des Nabis, de Cézanne ou de Matisse, dont on perçoit des morceaux de lumière, particulièrement en s’arrêtant devant les quatre très grands formats présentés au centre de la galerie. L’abstraction est là, et pourtant nous sommes DANS les paysages et la nature « Proches de la nature, les formes de Kirkeby se cristallisent en des motifs variés à partir du hasard et du chaos. L’abstraction lui permet d’imiter la manière de créer de la nature, sur laquelle il projète son regard de géologue et sa compréhension épique du temps et de la mémoire qu’elle enferme en son sein…» confirme Dieter Burchhart dans le catalogue de l’exposition.

Gérard Garouste © Musée de la Chasse et de la Nature. Cliché : David Bordes.

Poursuivons cette promenade dans les formes et les couleurs, jusqu’à la rue des Archives, au Musée de la Chasse et de la Nature.  Après la carte blanche  donnée cet automne à Sophie Calle, Claude d’Anthenaise, maitre des lieux, a passé commande à l’un des grands artistes contemporains de notre temps, Gérard Garouste, lui proposant, comme pour chacun des artistes invités par l’institution, de faire résonner son travail avec les thématiques du musée. A travers son interprétation du mythe de Diane et Actéon, relaté par le poète latin Ovide (43 av. J.C. – 17 ap. J.C.) dans ses Métamorphoses, Garouste nous offre une suite de toiles très fortes.  Séduit par le mythe qui met en scène le chasseur Actéon transformé en cerf par la déesse Diane alors que ce simple mortel avait osé admirer la divinité en train de se baigner nue, l’artiste propose sa vision du drame, sans hésiter à donner les traits de son épouse, Elisabeth Garouste, à la déesse et les siens à Actéon, qui deviendra la proie des chiens. Les toiles vives et tourmentées sont complétées par un ensemble d’études et de dessins réalisés par l’artiste. L’exposition entre en résonance avec les œuvres anciennes illustrant ce thème au sein des collections permanentes du musée, qui sont toujours un très grand plaisir à parcourir.

Bruno Nuytten, Images retrouvées, Galerie Cinéma, 26, rue Saint-Claude Paris, 3è, galeriecinema.com jusqu’au 24 mars. A noter : Bruno Nuytten sera présent le 24 à partir de 15h à la Galerie.

Per Kirkeby, Almine Rech Gallery, 64, rue de Turenne, Paris, 3è www.alminerech.com   jusqu’au 14 avril.

Gérard Garouste, Diane et Actéon, musée de la Chasse et de la Nature, 62, rue des Archives, Paris 3è, http://www.chassenature.org/gerard-garouste-diane-et-acteon/ jusqu’au 1er juillet.

Raoul Hausmann, Un regard en mouvement

Le Triangle (Vera Broïdo) Vers 1931 Raoul Hausmann
Coll. Marc Smirnow. © ADAGP, Paris, 2017
 La belle rétrospective consacrée à Raoul Hausmann (1886-1971) à la Galerie nationale du Jeu de Paume sera sans aucun doute, pour une grande partie du public, l’occasion d’une réelle découverte.

Les plus avisés savent peut être que l’artiste, marqué par les mouvements futuriste et expressionniste des années 10, fut une figure du dadaïsme berlinois dès 1918, qu’il dirigea trois numéros de la revue Der Dada et qu’il fut le Dadasophe du Club Dada.  Initiateur de la poésie sonore, pionnier du collage et du photomontage, écrivain, expérimentateur en tous genres, il est décrit par son ami, l’écrivain et économiste Franz Jung, comme « le plus grand agitateur culturel du Berlin des années 1920 ».

Material der Malerei 1918
Raoul Hausmann © Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Pour un public seulement curieux, dont j’ose affirmer faire partie, son oeuvre photographique est restée longtemps méconnue. Et pour cause ! Comme nous l’explique la commissaire de l’exposition, Cécile Bargues : « Raoul Hausmann, qui fut taxé d’artiste « dégénéré » par les nazis et quitta précipitamment l’Allemagne en 1933, dut abandonner bien des clichés sur la route de ses exils pressés. Son travail photographique est, dès lors, demeuré secret, largement invisible, présumé perdu, avant que ne soit presque miraculeusement découvert, entre la fin des années 1970 et le milieu des années 1980, un fonds jusque-là inconnu dans l’appartement de sa fille à Berlin (aujourd’hui à la Berlinische Galerie). Les fonds français, principalement conservés au Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart et au Musée d’art moderne et contemporain de Saint-Étienne, ainsi qu’au Musée national d’art moderne, se sont constitués dans le même temps, et enrichis jusqu’aux années 2010. Depuis lors, son aura de photographe n’a cessé de croître ».

Sans titre (Vera Broïdo) Vers 1931, Raoul Hausmann
© ADAGP, Paris, 2018. © Berlinische Galerie – Landesmuseum für Moderne Kunst, Fotografie und Architektur/VG Bild-Kunst, Bonn

Raoul Hausmann débute la photographie en 1927 et rencontre, en 1928, Vera Broïdo, fille de révolutionnaires russes et écrivain, avec qui il vivra, en compagnie de sa seconde femme, Hedwig Manckiewitz, jusqu’en 1934. Leur vie se partage entre Berlin, Kampen, sur l’île de Sylt en mer du Nord, et un petit village de pêcheurs sur la mer Baltique où Hausmann réalise de nombreuses photos.  L’exposition du Jeu de Paume nous en livre une partie, en particulier une série de nus particulièrement éblouissante, Vera Broïdo étant alors son modèle. Comme le décrit encore parfaitement Cécile Bargues : « Photographe ému, flâneur magnifique, il ne cherche pas la perfection d’une image trop lisse, parfaitement ordonnée et construite, mais les interstices de liberté et l’éblouissement de ce qu’il nomme « la beauté sans beauté ». Son sens du calme est sa façon de résister, digne, debout, à la violence des temps (…) Ses images de plantes, d’écume, de  flux de la lumière et de la matière sont autant d’images du désordre, dénuées de toute vision autoritaire ».

Deux nus féminins allongés sur une plage
Vers 1931-1934 Raoul Hausmann
© ADAGP, Paris, 2017. Photo © Centre Pompidou, MNAM-CCI. Dist. RMN-Grand Palais / Guy Carrard

Proche d’August Sander, Raoul Ubac, Kurt Schwitters ou Lázló Moholy-Nagy, ce dernier avait déclaré à Vera Broïdo : « Tout ce que je sais, je l’ai appris de Raoul. »

Après l’incendie du Reichtag en 1933, déclaré « artiste dégénéré » par les nazis, il cherche à protéger Hedwig Manckiewitz et Vera Broïdo qui sont juives, et choisit l’exil. Commence alors un long voyage d’environ six années à travers l’Europe, durant lequel il séjourne consécutivement à Ibiza, Paris, Ibiza, Zurich, Prague (où il fait des essais de photographie infrarouge), puis à nouveau Paris (où il se lie à de nombreux artistes de l’entre-deux-guerres). Chaque étape, riche en créativité, essentiellement photographique, est suivie de publications et d’expositions.

Maison paysanne (Can Rafal)
1934 Raoul Hausmann
© Musée départemental d’art contemporain de  Rochechouart

Lors de son premier séjour à Ibiza, il est fasciné par la pureté des maisons paysannes en forme de cubes blancs et réalise l’inventaire photographique de ces « architectures sans architecte », populaires, à la fois anciennes et modernes. Nous découvrons ces images hors du temps tout comme les portraits saisissants des habitants, ou cette photo de trois chaises installées en désordre devant un escalier, stupéfiante par sa géométrie parfaite.

Trois chaises 1934, Raoul Hausmann
© Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Véra a mis fin à leur relation en 1934, Raoul s’est engagé auprès des Républicains pendant la guerre d’Espagne à Ibiza et il connait la seule exposition de son vivant à Prague en 1937. Lors de son séjour à Paris, à l’été 1939, l’approche de la guerre, les origines juives de sa femme et l’insécurité liée à son statut d’immigré vont précipiter son départ en zone libre. Le Limousin devient son refuge où Marthe Prévôt s’installe avec le couple en 1940, jusqu’à leur mort. Malgré une situation financière et matérielle précaire, Hausmann se concentre sur son travail et revient dans l’après guerre à son travail expérimental de l’entre deux guerre tout en poursuivant une intense activité artistique dans les domaines de la photographie, de la peinture, du collage et de l’écriture. Il meurt le 1er février 1971 à Limoges, cinq ans après sa première rétrospective au Moderna Museet de Stockholm.

Raoul Hausmann tenant sa sculpture-assemblage L’Esprit de notre temps, 1964, Marthe Prévôt © Documentation du Musée départemental d’art contemporain de Rochechouart

Raoul Hausmann, un regard en mouvement

GALERIES DU JEU DE PAUME, Place de la Concorde, jusqu’au 20 mai 2018 jeudepaume.org

A signaler également, simultanément au Jeu de Paume, la formidable exposition consacrée à la photographe américaine Suzan Meiselas, « Mediations » qui couvre son parcours depuis les années 1970 jusqu’à aujourd’hui. Sont présentées en particulier ses photos très impressionnantes sur les zones de conflit en Amérique Centrale, un passionnant travail sur le peuple kurde, une série sur l’industrie du sexe et une autre sur la violence domestique.