Les combats de Minuit 

Proposer une exposition consacrée à une maison d’édition peut relever du pari impossible. Pourtant,  « Les combats de Minuit, dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon » proposé par la Bnf jusqu’au 9 décembre, relève le défi.

A la faveur du don à la Bnf de la bibliothèque de leurs parents, à la mort de leur mère en 2014, Irène, André et Mathieu Lindon nous permettent de parcourir, à travers une centaine de titres (sur les 900 donnés), une partie du catalogue exemplaire des éditions de Minuit. Mais aussi, et avant tout, grâce à de nombreuses dédicaces adressées par les auteurs à leur éditeur, à des manuscrits originaux (dont celui de En attendant Godot) ou des photographies souvent inédites, de revivre l’aventure humaine d’une maison d’édition et les « combats » de son fondateur, comme le titre de l’exposition l’indique judicieusement. Fondateur des éditions de Minuit,  le terme n’est pas exact, puisque Jérôme Lindon (1925-2001), reprend en 1948, il a alors 22 ans, les rênes de la petite maison fondée dans la clandestinité par Vercors, l’auteur du Silence de la mer et Pierre de Lescure. Il entre aux éditions comme sous-chef de fabrication stagiaire non payé à la fin de l’année 1946. La situation économique de la maison étant fragilisée, c’est grâce à l’aide généreuse de la famille d’Annette Rosenfeld, future épouse Lindon que l’édition peut continuer. Jérôme en devient rapidement le patron..

Elie Wiesel, Éditions de Minuit, 1958/BnF

L’expérience de la guerre, pendant laquelle Jérôme Lindon a dû se cacher en tant que juif avant de rejoindre le maquis à l’âge de quinze ans, est fondatrice. Elle détermine son engagement « contre tous les racismes et toutes les intolérances » comme a dit à son sujet Henri Alleg, auteur de La Question, ouvrage qui a relancé le débat sur la torture pendant la guerre d’Algérie. Avec la publication de Charlotte Delbo ou d’Elie Wiesel, Jérôme Lindon fait entendre des voix rescapées de la Shoah. Si ses auteurs ont beaucoup salué sa gentillesse, tel Le Corbusier, qui s’est vu presque entièrement dédier la collection « Forces vives » consacrée à ses audacieuses et contestées propositions, d’autres louent le courage de Jérôme Lindon.

Editons de Minuit 1973/BNF

Il lutte contre la censure et la morale en publiant des textes de groupes alors à la marge, tels les féministes (Monique Witting), les prostituées (Barbara, en lutte pour ses droits), ou les homosexuels. Rapidement conscient de l’importance des sciences humaines et sociales, il accueille revues et collections, dont Arguments et Critique ou la collection de Pierre Bourdieu Le Sens commun. La place de l’homme dans le monde moderne fait partie de ses grandes préoccupations. En publiant des textes philosophiques (Georges Bataille, Gilles Deleuze et son Anti Oedipe avec Félix Guattari, de Jacques Derrida, …),  sociologiques (avec la collection de Georges Friedman « L’homme et la machine »), ou économiques (témoins les traductions de Marcuse ou Lukacs), il contribue à diffuser et à pérenniser la pensée de toute une génération qui bouscule et fait avancer la marche de l’histoire du XXème siècle.

« Pour Jérôme Lindon avec mon amitié / Sam. Beckett, 
BnF / Réserve des livres rares
Jérôme Lindon et Alain Robbe-Grillet devant un portrait de Samuel Beckett. © Despatin & Gobeli

Mais, selon Jérôme Lindon lui-même, le grand événement de sa vie d’éditeur reste sa rencontre avec Samuel Beckett et la publication en 1951 de Molloy. Le ton des publications littéraires des éditions de Minuit est donné :  poursuivant avec les écrivains son goût pour l’avant-garde, voire le scandale, il souhaite faire émerger une littérature nouvelle « indépendamment du goût du public et des lois du marché ». « Oui, je m’efforce de défendre le plus vigoureusement les livres que j’édite. Ce n’est pas pour les avoir édités, mais parce que, déjà avant, je les aime », écrit-il en 1960 à son ami Jacques Sternberg.

 Éditions de Minuit, 1984 / BnF

Avec la complicité d’Alain Robbe-Grillet, il devient l’éditeur du Nouveau Roman et publie, entre autres, Michel Butor (La Modification), Nathalie Sarraute (Tropismes), Marguerite Duras (Moderato Cantabile, L’Amant), Claude Simon, mais aussi Robert Pinget et Claude Ollier…

Éditions de Minuit, 1999
« Pour Jérôme Lindon, avec qui, décidément [Je m’en vais] JE RESTE. Avec toute mon amitié / Jean Echenoz » BnF /Réserve des livres rares
L’entrée au catalogue, à la fin des années 70, de Jean Echenoz puis de Jean Rouaud, Jean-Philippe Toussaint, Eric Chevillard ou Marie N’Diaye, prolonge, avec cette nouvelle génération d’écrivains, le modèle exigent et novateur voulu par Jérôme Lindon. Les éditions de Minuit, désormais animées par Irène Lindon, sont également un magnifique exemple de transmission familiale, allié à une réalité d’indépendance et de qualité. 

Un document plus personnel de l’éditeur a retenu notre attention : un tirage limité du Livre de Jonas traduit de l’hébreu par Lindon lui même ainsi que ses commentaires,« fruit d’une réflexion mûrie pendant la guerre sur l’identité juive ». Avec cette dédicace « Pour Annette que j’aime tous les jours plus » signé Jérôme.

Les combats de Minuit, dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon

jusqu’au 9 décembre

Galerie des donateurs
BnF/François-Mitterrand
Quai François Mauriac, Paris XIIIe 

Du mardi au samedi 10h > 19h Dimanche 13h > 19h
Fermeture les lundis et jours fériés 

Entrée libre 

NOS BATAILLES

Nos Batailles est le second film de Guillaume Senez. Né en 1978 à Bruxelles, on lui doit un premier long métrage Keeper,  sélectionné en 2016 dans 70 festivals, primé par une vingtaine de prix. Il va falloir désormais compter avec ce réalisateur dans le paysage cinématographique.

Romain Duris avec Lena Girard Voss

Nos Batailles, sélectionné à la Semaine de la critique à Cannes en 2018, est emballant.

Pourtant, si l’on s’arrête à son argument, il n’est pas certain que l’on se précipite en salle : « Olivier se démène au sein de son entreprise pour combattre les injustices. Mais du jour au lendemain quand Laura, sa femme, quitte le domicile, il lui faut concilier éducation des enfants, vie de famille et activité professionnelle. Face à ses nouvelles responsabilités, il bataille pour trouver un nouvel équilibre, car Laura ne revient pas ».

C’est là toute la réussite de ce film élégant, humain, subtil, contemporain et, à bien des moments, bouleversant : avoir donné corps à ces réalités quotidiennes qui se déroulent dans deux des structures les plus anxiogènes de notre société  : l’entreprise et le couple.

S’agissant de la première, Olivier, – incroyablement incarné par un Romain Duris comme on ne l’avait jamais vu – est chef d’équipe au sein d’une grosse entreprise qui ressemble beaucoup à l’idée que l’on se fait du géant Amazon. Des hangars gigantesques abritent des milliers de boites aux codes barres précis et des centaines d’employés courant aussi vite qu’ils peuvent pour honorer les commandes. Ils sont armés de tablettes qui sont autant leurs outils de travail que les mouchards de leurs performances. Olivier protège ces hommes et ces femmes face aux cadences infernales exigées par la direction, dont Agathe, la « RH » intraitable et inhumaine est le porte-voix (Sarah Le Picard, très juste dans son « mauvais rôle »). Le film démarre par la menace qui pèse sur l’un des employés plus très jeune, qui se sait sur la touche. Il va se suicider. Mourrir avant la déchéance que le chômage et les dettes impliqueraient.   

A la maison, Olivier est marié avec Laura (Lucie Debay, parfaite). Ils ont deux enfants, Elliot et Rose (formidables acteurs !). Nous comprenons vite que Laura est dévastée par la priorité qu’Olivier accorde à son travail. Elle est en train de sombrer dans la dépression. Mais elle ne laisse rien paraitre, reste silencieuse sur son mal-être face à son mari ou  sa copine qui l’emploie comme vendeuse dans son magasin. Pourtant, sa très grande fragilité la fait fondre en larmes lorsqu’une cliente doit renoncer à la robe qu’elle avait choisie, faute de provisions sur sa carte de crédit. Elle ne supporte plus rien, le sort de cette femme pas plus que le sien. Elle s’écroule au vrai sens du terme.

Soudain, elle sort du film, elle sort du couple. Sa dernière force à été de partir, de quitter la maison, ses enfants, son mari. Sans un mot. Elle s’est évaporée.

Romain Duris avec Lena Girard Voss et Basile Grunberger

Olivier va devoir réapprendre sa relation au quotidien avec ses enfants, les gestes, les menus (Elliot et Rose vont manger beaucoup de céréales !), les habits, les devoirs….Et aussi trouver les mots face à cette absence maternelle.

Deux figures féminines de substitution vont émerger : Joëlle, la mère d’Olivier, merveilleuse et trop rare Dominique Valadié. Elle avouera à son fils qu’elle aussi, avait un moment pensé quitter la maison, lorsque lui et sa soeur étaient petits…

Justement arrive Betty, la soeur d’Olivier. Laetitia Dosch est sans aucun doute la vraie révélation du film, tant son apparition illumine tout : le film, la vie des enfants pendant les quelques jours qu’elle va passer avec eux, la vie de son frère avec qui elle dansera sur la chanson de Michel Bergé Le paradis blanc. Scène belle et poignante.

Romain Duris et Laetitia Dosch

Olivier, l’homme plaqué, va se débrouiller dans ces « batailles » parallèles et successives. Pas toujours au top. En particulier avec sa collègue syndicaliste  Claire, nous n’en dirons pas plus. L’occasion pour le public de retrouver Laure Calamy (on l’adore dans Dix pour cent), dans un rôle plus puissant que ceux de « marrantes » où elle était cantonnée. Elle est ici formidable d’humanité et de générosité.

Si je m’attarde autant sur les comédiens, c’est qu’ils sont au coeur de la réussite de ce film. Probablement grâce à la méthode du réalisateur qui ne leur livre pas les dialogues mais les cherchent avec eux.  Comme il le précise « Cela représente un risque pour les comédiens (…). C’est cela qui donne au film cette texture particulière, les moments où les personnages cherchent un peu leurs mots, où les dialogues peuvent se chevaucher, tous ces petits accidents, ces choses de la vie de tous les jours qu’on a tendance à perdre au cinéma ».

Le film pourrait s’intituler « Ces choses de la vie ». Même si une femme qui part n’est pas si banal….Et puis le titre était déjà pris, enfin presque.

NOS BATAILLES,  réalisation Guillaume Tenez, 2018 -Belgique/France- 1h38