GIACOMETTI, ENTRE TRADITION ET AVANT-GARDE 

  

«  Je ne crois pas avoir eu l’occasion de vous entretenir d’un très grand ami, un sculpteur que nous voyons souvent, le seul peut être que nous voyons toujours avec plaisir.(…) Comme artiste, je l’admire énormément, il n’y a pas de sculpture moderne supérieure à la sienne, et puis il travaille avec une telle pureté, une telle patiente, un telle force ! Il s’appelle Giacometti. (..) Voilà vingt ans, il connaissait un grand succès et gagnait des fortunes avec sa sculpture d’inspiration surréaliste; de riches snobs le payaient des prix exorbitants, comme Picasso. Soudain, il a senti qu’il n’allait nulle part, qu’il se gaspillait, il a tourné le dos aux snobs et s’est mis à chercher tout seul, en ne vendant rien sauf l’indispensable pour vivre.». Ainsi Simone de Beauvoir présentait Giacometti dans une lettre son amoureux américain Nelson Algren en 1947

L’exposition « Giacometti, entre tradition et avant-garde » qui vient d’ouvrir jusqu’au 20 janvier au Musée Maillol confirme la force absolue de l’oeuvre de l’artiste.

Exposition Giacometti, Musée Maillol, 2018, photo Sophie Llyod

Organisé en sept sections, son parcours, à la fois chronologique et thématique, met en regard l’oeuvre de Giacometti avec celles d’autres artistes, ses ainés, Rodin, Bourdelle, Maillol ou Despiau et ses contemporains tels Brancusi, Lipchitz, Laurens, Zadkine, Csaky ou Richier. Cette confrontation n’altère en rien, au contraire, la proximité que nous éprouvons pour le travail de Giacometti. Pour notre plus grand plaisir, les sections sont ponctuées par des portraits de l’artiste réalisés par quelque grands photographes du XXème siècle tels Brassaï, Denise Colomb, Sabine Weiss, Herbert Matter ou Henri Cartier-Bresson.

Alberto Giacometti, Le Couple, 1927, 
Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

De ses créations de jeunesse, depuis sa formation classique à l’Académie de la Grande Chaumière auprès d’Antoine Bourdelle à partir de 1922, à ses recherches post-cubistes ou sous l’influence des arts extra-occidentaux, émergent déjà les couples et les regards qui obsèderont son travail à venir. Après un épisode surréaliste aussi enthousiasmant pendant quatre années (1930-1934) que violent dans sa rupture avec André Breton (février 1935), il « cherche tout seul » comme dit Beauvoir et retrouve la figuration. Il se remet à dessiner et revient au travail d’après nature, en sollicitant beaucoup son frère Diego, venu s’installer avec lui dans l’atelier du 46 rue Hippolyte-Maindron à Montparnasse dès 1925, comme modèle. « Mettre en place une tête humaine, représenter quelqu’un non comme on le connaît, mais comme on le voit. Sacrifier tout le personnage pour faire la tête ». Outre son frère, il contraint souvent ses proches à rester assis sur un tabouret pendant des heures pendant qu’il sculpte sans relâche. Même obsession avec Rita Gueyfier, modèle professionnel qu’il embauche pour poser encore et encore, poursuivi par un sentiment d’échec qui l’habitera toute sa vie. La section consacrée aux têtes dans l’exposition est particulièrement riche et belle : bustes lourds ou « figurines à gabarit d’épingle», comme les nommait Leiris (on aime les effigies minuscules de Simone de Beauvoir, Marie-Laure de Noailles ou d’Annette, sa femme qu’il épouse en 1949), tous reposent sur des socles que l’artiste utilise comme mises en valeur ou mises à distance de l’objet. Le socle deviendra pour lui un outil dont il joue, envisageant différentes tailles pour une même oeuvre, « rendant les personnages plus ou moins distants, solennels ou fragiles ». 

 

Alberto Giacometti, La Forêt, 1950,

Alberto Giacometti, Petit buste d’Annette, vers 1951,
Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

Réfugié en Suisse pendant la guerre, il revient à Paris en 1945, renoue avec Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir rencontrés en 1939. « Il est vrai que ses personnages pour avoir été destinés à périr dans la nuit même où ils sont nés, sont seuls à garder, entre toutes les sculptures que je connais, la grâce inouïe de sembler périssables. Jamais la matière ne fut moins éternelle, plus fragile, plus près d’être humaine.» Qui mieux que Sartre a décrit les silhouettes d’après guerre ? Cet « alliage étrange de hiératisme noble et de dynamique envoûtante », figures souvent féminines par groupe ou seules, nous bouleverse. Depuis La Femme qui marche réalisé en 1932, le nu féminin va dominer son oeuvre jusqu’à la fin, s’allongeant à l’extrême. 

Alberto Giacometti, Femme qui marche [I], 1932, Plâtre, 152,1 x 28,2 x 39 cm
Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

C’est par l’un des grands chef d’oeuvre du XXème siècle, L’homme qui marche, réalisé en 1959 pour un projet destiné au parvis du gratte ciel de la Chase Manhattan Bank à New York, que se clôt le parcours. Représentation du mouvement inspiré de la statuaire antique, cette figure symbolise l’humanité en marche dans sa forme la plus universelle. Un homme universel « qui ne pèse rien, beaucoup moins lourd que le même homme mort ou évanoui ».

Alberto Giacometti, Homme qui marche II, 1960, Plâtre, 188,5 x 29,1 x 11,2 cm Fondation Giacometti, Paris © Succession Alberto Giacometti (Fondation Giacometti, Paris + ADAGP, Paris) 2018

La richesse de cette exposition tient bien entendu à la force des oeuvres exposées, à leurs confrontations avec les oeuvres des maîtres et des contemporains de Giacometti mais aussi à sa brillante conception due à Catherine Grenier, commissaire de l’exposition, directrice da Fondation Giacometti depuis 2014 et présidente de l’Institut Giacometti. 

Catherine Grenier par Peter Lindbergh.

Il convient de saluer également la scénographie due à Eric Morin et tout particulièrement les éclairages, magnifiques, de Vyara Stefanova.

Pour compléter cette visite, on ne saurait trop recommander d’aller découvrir l’Institut Giacometti, récemment ouvert au public, situé au 5 Rue Victor Schoelcher, à Montparnasse. L’atelier original de l’artiste, qui était situé non loin, y est reconstitué et une partie de ses oeuvres sont présentées ainsi que des expositions temporaires.

Exposition GIACOMETTI ENTRE TRADITION ET AVANT-GARDE   

Musée Maillol 61 rue de Grenelle, 75007 Paris

jusqu’au 20 janvier 2019

Plus d’info sur www.museemaillol.com #ExpoGiacometti