Mes Provinciales

Mes Provinciales est un film éblouissant.

Jean-Paul Civeyrac, le discret réalisateur, signe ici son 9ème opus, sa filmographie étant, comme la qualifie Le Monde, « marquée au sceau du sensible ». Il indique : En imaginant un récit en forme d’éducation sentimentale, je voulais parler de cinéma, d’amitié, d’amour et de politique aussi, et réaliser un film un peu comme un premier film, dans une urgence – même si, bien entendu, il n’aurait pu être ce qu’il est devenu sans l’expérience de tous mes films précédents.

Mes Provinciales constitue ce que l’on pourrait appeler un « film de formation » comme on classifie le Werther de Goethe de « Bildungsroman », littéralement roman de formation ou roman d’apprentissage. 

C’est bien de formation, de construction, d’apprentissage de la vie dont ce film témoigne à travers ses personnages, au premier plan desquels Etienne (Andranic Manet), celui qui dit le film à la première personne, «monté » à Paris, tel Lucien de Rubempré, pour entreprendre des études de cinéma à Paris VIII. Le cinéma est sa priorité, laissant de côté, dans son Lyon natal, ses parents compréhensifs et sa petite amie Lucie (Diane Rouxel), que cette séparation inquiète. Et ce sont bien des allures de roman que le réalisateur a choisi de donner au film, en le chapitrant en quatre grandes parties, nous entrainant pendant deux heures dix sept dans les pages de la nouvelle vie d’Etienne. Une vie romanesque, à n’en pas douter…

Le choix du noir et blanc et le tout début du film nous font hésiter sur l’époque à laquelle le film se situe. Très rapidement, l’action est datée : nous sommes en 2017 puisque un transistor annonce la campagne d’Emmanuel Macron, les téléphones portables relient les proches et internet est bien installé dans la co-location où Etienne va loger désormais. Il va devoir trouver sa place dans cette nouvelle géographie parisienne. Tout comme le réalisateur, né quatre ans avant mai 68 à côté de Saint Etienne, arrivé à Paris pour étudier le cinéma, Etienne va mettre à l’épreuve les idéaux qu’il s’est fixé. Vu de Firminy, venir à Paris où je ne connaissais personne, c’était comme aller à Tokyo : c’était la grande aventure! précise Jean-Paul Civeyrac.

Etienne fait connaissance avec ses copains de fac, dont Jean-Noël (Gonzague Van Bervesselès), provincial comme lui, qui devient vite son ami et son complice, lui avouant même sa flamme amoureuse, platonique et fraternelle. Etienne est attiré par la personnalité entière de Mathias (Corentin Fila), dont la vison du monde et les déclarations définitives sur le cinéma le fascine. Mathias devient pour Etienne une sorte de maître à penser, un guide toutefois insaisissable, avec qui il a l’illusion de pouvoir partager la vénération de cinéastes phares (ils visionnent, en compagnie de Jean-Noël, des films de Khoutsiev, Paradjanov ou Naruse…), l’intensité des écrits de Pasolini, Nerval ou Novalis, la beauté du monde et de Paris la nuit. La figure du professeur, incarnée par le toujours impeccable Nicolas Bouchaud, est bien vue : intellectuellement passionnant et humainement « juste ». 

Mathias, jugé prétentieux et péremptoire en exaspère plus d’un, y compris Annabelle (Sophie Verbeeck) dont Etienne est tombé amoureux. Hormis sa beauté, Annabelle semble être la seule qui parviennent à mettre en adéquation ses idées et ses actes, contrairement à tous les copains d’Etienne, qui en restent, lui inclus, aux débats d’idées, à la cinéphilie et aux grands idéaux Une vie rêvée plus qu’une vie vécue. Militante, Annabelle veut être dans l’action. Vu l’état du monde il faut bien faire quelque chose, déclare t elle. Elle ne croit pas, contrairement à Mathias, que le cinéma puisse « sauver la planète ». Pourtant, c’est avec Mathias qu’elle aura une romance et cette révélation sera pour Etienne sa première désillusion.

Mes Provinciales est un film sur la jeunesse, sur cette époque de la vie où il faudrait éviter « les petits arrangements », ceux visés par Pascal au coeur de l’ouvrage dont le film a détourné le titre. Le philosophe fait prévaloir l’intransigeance. Lors d’une très belle scène avec sa première co-locataire, Valentina (Jenna Thiam), Etienne tente d’affirmer, en vain, sa loyauté absolue envers son premier amour, Lucie….Vérité et mensonge font partie du débat qui habite la soif d’absolu de la jeunesse. Tout comme de savoir écouter ou entendre l’autre. Submergé plus d’un fois par la violence des relations ou des événements qu’il traverse, Etienne confie ses tourments, dans une scène d’anthologie, à son récent co-locataire, espagnol, qui ne comprend un mot qu’il prononce. Les regards suffisent ils à se comprendre ?

L’ultime chapitre du film nous transporte deux ans après l’arrivée d’Etienne dans la capitale. Le jeune provincial vit maintenant en couple avec Barbara (Valentine Catzéflis). Il a laissé tomber ses études pour travailler chez une productrice. Il semble être entré dans une certaine «norme»…Est ce la fin des illusions ou le simple ajustement des ambitions ? 

Un mot sur les comédiens, sur le « casting » formidable : Civeyrac sait mettre en avant la jeunesse en trouvant les visages et les corps qui l’ incarnent. La plupart des comédiens sont de vraies révélations et la beauté, en particulier des actrices choisies, est stupéfiante. Travailler avec de jeunes acteurs est toujours un grand plaisir. À chaque film, ils me donnent la sensation que moi aussi, je suis au début, que je recommence quelque chose. Vierges de leur image, ils sont d’une grande disponibilité, et d’une émouvante humilité, souligne le réalisateur.

Nimbé dans une présence musicale très forte, où Bach, Satie, Giya Kancheli, Mahler habitent les images, chaque personnage joue sa partition affective et professionnelle. Chacun joue son avenir, sa place au monde, dans le monde. Chacun engage sa responsabilité, sa dignité et c’est en cela que ce film intemporel, nous bouleverse.