Helmar Lerski, visages dans la lumière  Georges Vigarello, corps et mouvement.

 

Si les affiches de cinéma ne nous incitent pas beaucoup à nous  précipiter dans les salles ces dernières semaines, les propositions d’expositions sont exaltantes. Une toute petite sélection pour indiquer qu’il ne faut pas rater l’Avant Garde russe à Vitebsk consacrée en particulier aux peintres Chagall, Lissitzky et Malevitch à Beaubourg,  qu’il faut se précipiter à l’Orangerie pour découvrir L’Abstraction américaine et le dernier Monet (j’y reviendrai dans ma prochaine chronique) et qu’il est encore temps d’aller à la Maison Rouge pour voir les tableaux de Ceija Stojka, au Musée d’art Moderne pour Fautrier et au Jeu de Paume pour Raoul Hausmann. Pour l’heure, je m’attarde sur deux expositions  qui viennent de commencer : celle consacrée au photographe Helmar Lerski au mahJ et l’autre, à la Bibliothèque de l’Arsenal, qui révèle l’exceptionnelle collection de livres anciens et modernes de l’historien Georges Vigarello, consacrée au corps et à l’imaginaire.

Autoportrait avant 1911 © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Israel Schmuklerski, dit « Helmar Lerski », né en 1871 à Strasbourg de parents juifs polonais, a réalisé une œuvre unique, constituée essentiellement de portraits photographiques et de quelques films. Comme l’écrit Nicolas Feuillie, commissaire de l’exposition « Si l’artiste semble avoir hésité dans son parcours – il a commencé comme acteur et a travaillé plus de dix ans sur les plateaux de tournage -, le corpus qu’il laisse, divisé en périodes et en séries, impressionne par sa grande cohérence. Marquée par le théâtre et le cinéma, la photographie de Lerski s’articule d’abord autour d’une exploration des possibilités expressives de la lumière ». 

L’exposition permet de suivre la démarche du photographe de manière chronologique, depuis ses premiers portraits réalisés aux Etats Unis où il immigre à l’âge de 22 ans pour travailler comme acteur, jusqu’à ses dernières photos réalisées en 1947 en Palestine, qu’il quittera un an plus tard, un mois un avant la création de l’Etat d’Israël. 

Les portraits réalisées aux Etats Unis, en 1909, sont salués par la presse de l’époque, qui en admire les clairs-obscurs dignes d’un peintre. Lerski lui- même affirme que l’éclairage doit servir à une caractérisation parfaite et faire ressortir les profondeurs de l’âme; ainsi les possibilités illimités des effets de lumière lui permettent de donner à l’image à peu près le caractère que l’on souhaite. Ces déclarations, publiées en 1914, vont se vérifier tout au long de son travail. De 1916 à 1929 il met son grand sens de la lumière au service du cinéma muet à Berlin, travaillant comme chef opérateur avec plusieurs réalisateurs dont Robert Reinert, Paul Leni ou Fritz Lang. 

Toujours à Berlin, il réalise dans les années vingt, des portraits d’artistes et d’intellectuels puis d’anonymes. La série Köpfe des Alltags (littéralement, les têtes de la vie quotidienne) constitue, une forme alors nouvelle en photographie, où le sujet n’est pas représenté par une image, mais plusieurs ; ainsi, un même individu peut figurer sur plusieurs portraits, avec des poses et des éclairages différents. La puissance des images, marquées par l’esthétique expressionniste,  tient aux cadrages très serrés, effaçant tout décor ou costume. Seules les légendes nous renseignent sur l’identité des sujets photographiés et ce à travers une situation sociale ou un métier : femme de ménage, ouvrier métallurgiste, couturière, mendiant…

Au début des années 1930, Lerski propose à un éditeur parisien de publier une série,  Jüdische Köpfe (Visages juifs), qui viendrait, face à la monté du racisme et de l’antisémitisme en Allemagne, opposer une physionomie juive «originelle » et authentique.  Albert Einstein lui écrit en 1930 une lettre d’encouragement : Les juifs sont aujourd’hui une communauté de peuple plus qu’une communauté de religion. Tenter d’en fixer le type -si ardue que soit cette tâche – répond donc à un puissant désir. Nous souhaitons vivement comprendre ce que nous pensons et sentons quand nous disons « nous ». Puisse l’artiste réussir dans sa difficile entreprise. 

Juive yéménite © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

Commencée à Berlin, il concrétise la série Arabes et juifs en Palestine, où il s’installe en 1932. Il saisit pionniers, bédouins, arabes et une majorité de juifs orientaux, en particulier les yéménites qui apparaissaient incarner l’essence d’une judéité orientale qui le fascine. Proche du philosophe Martin Buber  engagé en faveur de l’Etat binational, Lerski avait-il un projet politique en montrant les mêmes densités et humanités sur les visages de ces deux populations ? 

Série Métamorphose par la lumière

A Tel Aviv, en 1936, nait la série qu’il considérera comme l’œuvre de sa vie : Métamorphoses par la lumière. Elle se compose de 137 portraits d’un même homme, pris sous des lumières différentes, des angles différents, et suggérant des expressions très variées : J’écrivais « avec la lumière » et du modèle sortirent toutes les formes de ma fantaisie.  

Pionnier, Guivat-Haïm vers 1940© mahJ © Succession Helmar Lerski, Museum Folkwang

L’oeuvre dite « sioniste » de Lerski, réalisée en Palestine entre 1939 et 1948 est à la fois cinématographique et photographique. Son premier film « Awodah » (Labeur), oeuvre de commande qui glorifie le travail des pionniers juifs en Palestine va être chaleureusement salué par la critique mais jugé « trop artistique » par ses commanditaires ! Il réalisera toutefois d’autres films de commande et des photos de pionniers avant de se consacrer à la série Soldats juifs. Il tournera, en 1946, son ultime film Adamah (La Terre) pour le compte de Hadassah, organisation sioniste féminine américaine. 

On quitte l’exposition en découvrant la remarquable série réalisée entre 1930 et 1940, consacrée aux mains humaines. À la manière des visages, ces                 « portraits » de mains expriment un métier, une activité, et révèlent l’âme de leur possesseur.

Dans les années 50, plusieurs expositions seront consacrées à Lerski en Allemagne et en Suisse, où il mourra, à Zürich, en 1956. Parmi les grandes figures de la photographie du XXème siècle, Lerski reste l’auteur d’une oeuvre inclassable et méconnue, conclut Nicolas Feuillie dans le beau catalogue qui accompagne l’exposition. Souhaitons que cette initiative contribue à le faire découvrir en France.

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A quelques pas, à vol d’oiseau, du mahJ, prenez le temps d’une belle découverte : celle de la collection de l’historien Georges Vigarello.  Ses ouvrages assemblés pour cette exposition forment les jalons de la vaste entreprise intellectuelle à laquelle il a consacré toute son œuvre : identifier les évolutions profondes de la culture et de la civilisation dont la perception du corps et du mouvement sont le reflet.

Le parcours revisite les grands thèmes chers à l’historien, depuis les « Silhouettes », « Des jeux aux sports », les « Visages », « L’Anatomie et ses modèles », « Comprendre le mouvement », « Eaux » jusqu’au thème le plus actuel, « Histoire culturelle de la robe » reflet de ses derniers travaux.

Dans cet ensemble, riche et divers, les amateurs sauront retrouver quelques ouvrages rares comme les fameuses séries de Charles Le Brun, Caractère des passions (1692) ou Essai sur la physiognomonie (1786) de Georg Lavater, Relation de divers voyages curieux de Thévenot (1680), tous assortis des commentaires érudits de Georges Vigarello.

 

Helmar Lerski (1871-1956) Pionnier de la lumière

jusqu’au 26 août 2018 

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme 

71 rue du Temple – Paris 3è

mahj.org

Le corps et l’imaginaire. Georges Vigarello et ses livres 

jusqu’au 13 mai 2018

Bibliothèque de l’Arsenal, 1 rue de Sully –  Paris 4è