IMAGES EN LUTTE, LA CULTURE VISUELLE DE L’EXTREME GAUCHE EN FRANCE (1968-1974)

Difficile d’échapper aux célébrations des cinquante ans de Mai 68 : émissions spéciales, livres, documentaires, témoignages, débats….Une exposition, IMAGES EN LUTTE, la culture visuelle de l’extrême gauche en France (1968-1974), proposée par l’Ecole des Beaux Arts, vient compléter ces hommages. Les deux commissaires de l’exposition, Philippe Artières (CNRS) et Eric de Chassey (INHA), nous mettent en garde : « L’exposition n’est pas une histoire visuelle du politique mais une histoire politique du visuel ». A travers des affiches, des peintures, des sculptures, des installations, des films, des photographies, des tracts, des revues, des livres et des magazines, l’exposition « entend redonner à la création portée par ces utopies révolutionnaires, sans distinguer a priori ce qui relève de l’art et ce qui tient de la propagande visuelle, leur soubassement et leur complexité, en même temps qu’elle souhaite interroger les contradictions et les ambiguïtés des rapports entre art et politique».

La proposition tient sa promesse. Au milieu de visiteurs assez nombreux, soixantenaires pour une bonne part, mélangés à des plus jeunes et à des vrais jeunes, la promenade tout au long des deux niveaux de ces images en lutte est à la fois émouvante -pour ceux qui ont l’âge du rôle- et stimulante.

Le Hall d’entrée de l’Ecole, quai Malaquais, est consacré aux affiches et productions de l’Atelier populaire des Beaux Arts. Réalisés collectivement et anonymement par des artistes et étudiants de l’Ecole pendant qu’ils l’occupaient, ces affiches se sont, pour une grande partie, imprimées dans la mémoire collective des événements de Mai. Du 15 mai au 27 juin 1968, jour de l’évacuation de l’Ecole par la police, l’Atelier a produit des images qui étaient le résultat de décisions politiques plus qu’esthétiques et qui ont accompagné le mouvement social.

Après un formidable arbre généalogique du gauchisme, le rez-de-chaussée s’ouvre à plusieurs thématiques. Tout d’abord, à « l’ailleurs fantasmé », où s’expriment les combats héritiers des luttes anticolonialistes, tels les soutiens aux peuples vietnamien et cambodgien, la cause palestinienne, sans oublier ceux, « dans leurs aspects les plus violents et les plus ambigus » au castrisme à Cuba ou à la Révolution culturelle en Chine. « L’usine, l’exploitation agricole », « l’université, le lycée, l’atelier » constituent les autres sections de ce premier niveau. Ce qui rend très vivante cette exploration des événements de Mai, outre les thématiques évidentes, les ouvrages emblématiques de l’époque (Ah, les éditions Maspéro, ! ), les sons, les vidéos, les affiches (on adore celle du spectacle de Wolinski « Je ne veux pas mourir idiot », pièce bourgeoise ou révolutionnaire !), ce sont de nombreuses oeuvres, peintures et vidéos, où l’on retrouve les signatures, entre autres, de Gilles Aillaud, Eduardo Arroyo, Francis Biras, Hélène Bleskine, Pierre Buraglio, Louis Cane, Coopérative des Malassis, Henri Cueco, Guy Debord, Marc Devade, Erró, Gérard Fromanger, Monique Frydman, Jean-Luc Godard, Jean-Robert Ipoustéguy, Elie Kagan, Chris Maker, Annette Messager, Anne-Marie Miéville, Tania Mouraud, Jean-Pierre Pincemin, Ernest Pignon-Ernest, Bernard Rancillac, Martial Raysse, Carole Roussopoulos, Claude Viallat…

Le tableau collectif où sont incarnées les figures des maitres-penseurs de l’époque ainsi légendé : « Louis Althusser hésitant à entrer dans la datcha, tristes miels de Claude Levi-Strauss, où sont réunis Jacques Lacan, Michel Foucault et Roland Barthes au moment où la radio annonce que les ouvriers et les étudiants ont décidé d’abandonner joyeusement leur passé », est un vrai régal ! L’impertinence du tableau (et sa réussite, chacun des intellectuels étant magistralement représenté) résume toute la posture de l’époque où il s’agissait autant de se moquer des figures d’autorité que de renverser les hiérarchies en place.

Le deuxième niveau s’ouvre sur une bonne idée : une bibliothèque accessible à tous qui témoigne de la richesse éditoriale de l’époque. On peut consulter nombre de titres de presse et d’ouvrages fondateurs de la pensée gauchiste dans toutes les collections qui ont fleuri à l’occasion.

Tout comme au rez-de-chaussée, l’exposition, organisée par thèmes, accorde une belle place à la peinture, aux représentations engagées d’artistes majeurs ou anonymes. Ces toiles s’intègrent dans le paysage des autres luttes abordées : les prisons, les casernes mais aussi la volonté de « changer la vie » comme, par exemple, vivre en communauté ou à la campagne. Cette partie évoque aussi bien sûr les violences policières et les manifestations, dont celle, particulièrement impressionnante qu’a été l’enterrement de Pierre Overnay.

 

« Les corps » est le bon intitulé pour rappeler l’importance des prises de conscience à leurs sujets et les revendications majeures sur le terrain de la sexualité et de l’égalité hommes/femmes. La lutte des femmes, des homosexuels, la liberté sexuelle, vont devenir des combats politiques, organisés en mouvements, avec production artistique et visuelle spécifiques dont une floraison réjouissante de journaux alternatifs (Le Torchon brûle, Tout, l’Antinorm, les Pétroleuses….et tant d’autres) et de slogans inoubliables.

Au sortir de l’exposition, on est galvanisés par la jeunesse qui fut la nôtre, la mienne, par la joie et l’enthousiasme qui nous animaient, par nos certitudes en un vrai pouvoir de changer le monde pour sa version meilleure et plus juste, de renverser l’ordre cadenassé de la bourgeoisie dont nous étions, de s’aimer tous les uns les autres puisqu’il n’y aura plus de riches ni de pauvres, plus de forts ni  de faibles, ….On est assourdis par les souvenirs de violences, de bombes lacrymo, de grèves, d’occupations, d’AG que nous vivions ou dont nous entendions les récits sur Europe n°1, par l’illusion de faire une vraie révolution…On mesure l’ampleur des changements apportés dans notre société par « les événements ». Mais…, en même temps, on réalise, cinquante ans plus tard, combien certains des combats de l’époque raisonnent aujourd’hui avec une incroyable actualité, comme si les avancées d’alors n’étaient que des balbutiements. Et, ironie du sort : sur le quai d’en face, le long du Louvre, on peut lire un panneau publicitaire qui affiche en très gros le slogan : « Augmenter la réalité. Révolutionner les idées. La 5G arrive…. ». Quelle époque !

Images en lutte,  La culture visuelle de l ’extrême gauche en France (1968-1974), Palais des Beaux-Arts jusqu’au 20 mai 2018