SIGNER, un documentaire de Nurith Aviv

Je cherche toujours la même chose, ce sont des variations sur le sujet ; les langues, la filiation, la transmission, la perte…  explique Nurit Aviv au sujet de son nouveau film SIGNER. En effet, de films en films, plus d’une douzaine de documentaires à son actif, celle qui a éclairé de nombreux films au cinéma nous propose une inlassable exploration de la langue, de la parole dans ses différents développements (le bilinguisme, la traduction..) et sa perpétuation par la transmission et la filiation.

SIGNER contient toutes ces interrogations et ces recherches.

Nurith Aviv donne la parole à ceux qui signent, aux sourds et simultanément aux entendants, aux interprètes et aux chercheurs en langue des signes.

Elle nous apprend un point fondamental : il existe une multitude de langues des signes qui sont des langue à part entière, qui ont chacune leur grammaire et leur syntaxe complexe, que l’on peut traduire d’une langue des signes à l’autre.                                                                                                             Cette révélation élargit notre perception du langage humain. C’est dans le désir de communiquer entre sourds et entendants que ces langues sont nées. Pour réaliser ce désir de communication, s’est révélé que le langage est différent de la vocalisation, qu’il y a d’autres façons de se parler, en particulier avec les mains, les yeux, les visages mais aussi avec certains mouvements du corps qui sont des mouvements codés. La reconnaissance de ces langues est récente : c’est seulement dans les années 60 qui les linguistes ont commencé à admettre leur existence à part entière. Ce n’était pas le cas avant.

Nurith Aviv a tourné  le coeur de son film en Israël, où, grâce à des chercheuses  du Laboratoire de Recherche de Langue des Signes de l’Université de Haïfa, elle a repéré trois langues des signes récentes : deux langues des signes locales développées au début du siècle dernier, l’une dans une tribu bédouine, l’autre dans le village palestinien de Kafr Qasem. La troisième est la langue des signes israélienne, l’ISL, la langue des signes principale du pays, elle même une langue nouvelle : elle mélange différentes langues des signes importées par les vagues successives de migrants, créant ainsi une sorte de créole. C’est le contraire de ce qui s’est passé avec l’hébreu, dit Nurith . (…) On a demandé aux émigrants en Israël de laisser de côté leur langue parlée d’origine pour adopter la langue nationale, l’hébreu. C’est pourquoi il y a beaucoup d’expressions de la langue des signes allemande dans l’ISL qui témoignent de l’emprunte laissée par les premiers immigrants sourds venus d’Allemagne en Israël.

Ce constat vérifie un autre enseignement du film :  il n’y a pas de relation directe entre la langue des signes et une langue parlée d’un même pays. Témoins la langue des signes américaine ressemble à la langue des signes française alors que cette même langue américaine n’a aucun rapport avec la langue des signes britannique.

SIGNER permet de s’attacher à plusieurs personnalités : celle de Gal, un jeune  interprète en ISL qui vit à Berlin. Il est devenu amoureux de la langue des signes, héritée de sa grand mère. Pour lui, c’est une langue vivante, moderne, sexy dit-il. A l’époque de son aïeule, la langue des signes était  interdite à l’école où l’on imposait la « méthode orale pure », avec l’apprentissage de la lecture sur les lèvres et de la langue vocale. Par son désir d’apprendre la langue des signes, Gal a restitué à sa grand mère une légitimité, l’autorisant elle à signer, tout comme lui qui cherche à perpétuer une langue qui lui devient en quelque sorte maternelle, opérant ainsi une circulation d’une génération à l’autre. Nurith Aviv nous présente aussi Debby, sourde comme sa mère et son mari, mère de deux enfants entendants. La langue maternelle de Debby est la langue des signes, devenue la langue maternelle de ses enfants. Dès l’âge de 10 mois, Hagar, sa fille, savait signer avant de parler. La scène où elles évoquent ensemble, en langue des signes, le premier mot signé par l’enfant est magnifique : le toute petite fille avait manifesté son désir de lait en mimant la traite d’un pis de vache….Hagar est parfaitement bilingue, elle parle hébreu et la langue des signes. Le couple formé par Meyad et Daniel est aussi très attachant. Meyad, palestinienne du village de Kafr Qasem a fait ses études dans la langue des signes israélien. Elle est marié avec Daniel, sourd d’origine congolaise et polonaise. Ils vivent à Berlin et se comprennent.

Pour que nous, spectateurs, comprenions tous les joyeux échanges des protagonistes, la réalisatrice a fait le choix de ne pas nous faire entendre la voix de l’interprète. Aussi, le film a nécessité un travail minutieux de sous titrages, les sous titres faisant partie intégrale du film.

Ne ratez pas SIGNER, un film important sur notre relation au langage, à la parole qui dépasse ce « phonocentrisme » critiqué par Jacques Derrida. Et si nous apprenions tous à signer ?

SIGNER de Nurith Aviv, à partir du 7 mars au cinéma Les 3 Luxembourg. Trois séances par semaine seront suivies de rencontre avec la réalisatrice et ses invités. http://nurithaviv.free.fr/signer/sortie.htm