CEIJA STOJKA. Une artiste rom dans le siècle

Ceija Stojka, sans titre, 1995 acrylique sur carton. © Ceija Stojka, Adagp, 2017 Courtesy Collection Antoine de Galbert
Portrait de Ceija Stojka Photo : Christa Schnepf

 

 

 

 

 

 

Il ne faut sous aucun prétexte rater l’exposition CEIJA STOJKA. Une artiste rom dans le siècle qui vient de commencer à la Maison Rouge à Paris. Une fois de plus ce lieu, qui va malheureusement fermer ses portes à la fin de l’année 2018, comme l’a annoncé son directeur, le collectionneur Antoine de Galbert, contribue à nous éblouir en nous présentant cette magnifique et importante exposition. 

Antoine de Galbert en co-signe le commissariat avec Xavier Marchand.

C’est beaucoup à ce dernier que l’on doit la révélation en France de l’oeuvre de Ceija Stojka. Metteur en scène basé à Marseille, Xavier Marchand a découvert son oeuvre en travaillant avec sa compagnie théâtrale Lanicolacheur sur la culture rom. Il décide de faire traduire et publier, Je rêve que je vis Libérée de Bergen-Belsen pour en donner des lectures publiques, puis de faire une exposition de ses œuvres plastiques.

Ceija Stokja est née en Autriche en 1933, cinquième d’une fratrie de six enfants dans une famille de marchands de chevaux rom d’Europe Centrale. Déportée à l’âge de dix ans avec sa mère et d’autres membres de sa famille, elle a survécu à trois camps de concentration, Auschwitz-Birkenau, Ravensbrück et Bergen-Belsen.

A l’âge de 55 ans, elle qui était considérée comme analphabète, s’est lancé dans un incroyable travail de mémoire en écrivant plusieurs ouvrages (quatre au total entre 1988 et 2005), magnifiques, poétiques, offrant ainsi un témoignage inédit de l’expérience d’une femme rom rescapée des camps de la mort. Rendons hommage également à la réalisatrice autrichienne Karin Berger qui l’a aidé à publier ses livres et lui a consacré deux documentaires.

A partir de 1990, elle a commencé à peindre, tous les jours, dans son appartement de la Kaiserstrasse à Vienne, jusqu’à sa mort, en 2013. Autodidacte, elle a peint et dessiné une oeuvre totalisant plus de mille pièces.

La sélection de 130 oeuvres qui est présentée à La Maison Rouge est saisissante. Organisée en plusieurs parties chronologiques, nous sommes d’abord séduits par la première salle, consacrée à des toiles superbes de couleurs et de vie, dédiées au quotidien de sa communauté rom, installée dans la nature exubérante, où fleurs et tissus étincellent au milieu des roulottes. On imagine l’insouciance qui règne alors chez les enfants représentés dans ce tableau intitulé Voyage d’été dans un champ de tournesols. Cette oeuvre appartient à ce qu’elle nomme les «peintures claires » (helle Bilder).

Dès la deuxième salle, nous entrons dans début de l’enfer qui va la toucher elle, sa famille et toute la communauté rom. Ceija a peint les scènes d’arrestation et de terreur au sein même du campement. Aux couleurs rouges des  fleurs, se mêlent les insignes rouges de nazis qui viennent les arrêter. Ils sont « trouvés » comme l’indique le titre de l’un des tableaux, arrêtés et déportés. Commencent là les « peintures sombres » (dunkle Bilder). A Auchwitz d’abord où Ceija y est resté du 31 mars à juin 1944. Ce qui est frappant dans ces toiles si fortes où elle se fait l’archiviste de ces années d’horreur, ce sont les visages des déportés : ils sont devenus transparents, ils n’ont plus de visages. Seuls les Kapos et les soldats expriment leur inhumanité en couleur. Au dos du tableau intitulé SS, elle a écrit « j’ai du mal à écrire ces choses. Excusez moi, Ceija. La vérité. ». Elle écrit souvent directement sur la feuille ses sentiments d’enfant mêlés aux ordres des gardiens, ses courts dialogues avec sa mère et de plus longs textes au dos des dessins. Un livre qui lui est consacré en Allemagne, encore non traduit en français, porte ce titre inimaginable : Même la mort a peur d’Auschwitz.

Nous la suivons ensuite au camp de Ravensbrück (juin- décembre 1944), glacé par la neige et le froid, puis à Bergen-Belsen où arrivera enfin la libération en 1945. Ceija écrit « Lors de la Libération, il faut imaginer le cri des soldats alliés en voyant le camp ! Tant de cadavres ! Les soldats nous touchaient pour savoir si on était vrais, si on était vivants ! Ils ne pouvaient pas comprendre qu’on vive là entre les cadavres, qu’il reste des vivants entre les morts! ». La dernière salle, qui remercie Dieu et une madone, retrouve ses « peintures claires », ses couleurs vives et les champs de tournesols, fleur légendaire des Tsiganes.

Ceija Stojka, Sans titre, sans date, acrylique sur carton. © Ceija Stojka, Adagp, 2017. Courtesy Galerie Kai Dikhas

Exposition CEIJA STOJKA. UNE ARTISTE ROM DANS LE SIÈCLE à la Maison Rouge jusqu’au 20 mai 2018.

PHANTOM THREAD

la bande annonce du film 

Phantom Thread est un film qui vous habite durablement. Le lendemain, puis encore longtemps après l’avoir vu.

On pense, repense à Reynold/Daniel, le personnage et son acteur qui n’en font qu’un, à leurs regards à la fois si beaux et inquiétants, à leur douceur tout comme à leur terrible intransigeance.

Le réalisateur Paul Thomas Anderson, à qui l’on doit, entre autre, l’inoubliable There will be blood,  nous entraine dans le Londres des années 50, dans l’univers de la maison de couture Woodcock. Toutes ces dames, au sang royal ou seulement mondain, stars de cinéma ou seulement de salons, veulent êtres habillées par le seul qui, à leurs yeux, le mérite : le séduisant et énigmatique couturier Reynod Woodckock.

Reynold est entourée de femmes : sa soeur Cyril au premier plan, celle qu’il surnomme my old so & so, super intendante de la maison de couture tout comme de la vie amoureuse de son frère. Ses ouvrières, dont il connait le prénom de chacune; ses égéries successives, que Cyril a pour mission d’éloigner lorsqu’elles ne conviennent plus. Bien entendu ses clientes, avec qui il entretient souvent des relations ambiguës : elles comptent parmi les femmes de sa vie, sans oublier celle, aujourd’hui absente, mais qui vit tel un fantôme dans ses rêves : sa mère tant aimée dont il a cousu une mèche de cheveu dans la doublure de sa veste.

Dévoué à son art pratiqué au rythme d’un emploi du temps parfaitement ritualisé, Reynold contrôle tout et n’a pas de place pour une vie amoureuse traditionnelle. Pourquoi n’êtes vous pas marié lui demande Alma, la serveuse rougissante rencontrée le matin même à l’auberge où il a dévoré un petit déjeuner d’ogre, avant de se rendre dans sa maison de campagne-refuge. Leur premier regard nous éblouit immédiatement, telle cette lumière intense dans laquelle va baigner leur relation passionnelle à venir.

Cette lumière est magnifique. Leur histoire est celle d’un amour à conquérir, d’un amour à préserver.  Pour Alma, avant tout, qui veut une vie à deux, sans les interférences de la toute puissante Cyril ou des admiratrices de Reynold. Mais pour Reynold aussi, dont l’instinct de domination et la toute puissance vont être mis à l’épreuve..

On ne racontera pas ce si beau film. Il faut le découvrir.

La musique, signée Jonny Greenwood, omniprésente, souligne tour à tour les situations romantiques, inquiétantes, torrides ou désespérées…

Comme pour tous ses rôles, Daniel Day Lewis a cherché à s’approprier totalement son personnage, notamment par une maîtrise absolu de ses gestes. Il a donc travaillé des mois à apprendre la couture, en particulier auprès d’un Maitre costumier du New York City Ballet, Marc Happel, le couturier Cristobal Balenciaga étant le modèle choisi par Paul Thomas Anderson pour le personnage de Woodcock. Daniel Day-Lewis a cherché (et réussi) à ressentir ce phantom thread, qui donne son titre au film, cette sensation que ressent la couturière après avoir fini son ouvrage occasionnée par l’empreinte encore tenace de l’aiguille sur les doigts.

Impossible de ne pas citer la révélation du film, la presque inconnue Vicky Krieps, actrice luxembourgeoise qui affirme une présence impressionnante face à Day Lewis. Et Lesley Manville campe une Cyril extraordinaire, dont toute la critique, à juste titre, la compare au personnage  hitchcockien de Mrs Danver, la gouvernante du film Rebecca.

Courrez voir Phantom Thread de Paul Thomas Anderson avec Daniel Day-Lewis, Vicky Krieps, Lesley Manville… 2 h11.

EXPOSITION JEAN FAUTRIER MATIERE ET LUMIERE

Jean Fautrier (1898-1964). « L’encrier (de Jean Paulhan) ». Huile sur papier marouflé sur toile. 1948. Paris, musée d’Art moderne.

Aucune forme d’art ne peut donner d’émotion s’il ne s’y mêle pas une part de réel. (…).  Elle la rend lisible; elle en éclaire le sens, elle ouvre sa réalité profonde, essentielle à la sensibilité qui est l’intelligence véritable.

Ces mots de Jean Fautrier résument toute la démarche du peintre à qui le Musée d’art moderne de la Ville de Paris consacre une très belle rétrospective jusqu’au 20 mai prochain.

Jean Fautrier, né en 1898 et mort en 1964, est assez peu connu du grand public. Il est pourtant l’un des artistes les plus importants du XXème siècle.  On ne sait pas sur quel pied danser a déclaré le grand critique et ami du peintre, Jean Paulhan, en parlant de son style.

L’étiquette de peintre « informel » lui a collé à la peau, malgré lui. Son oeuvre qui va du naturalisme à ses débuts, exprime, dans sa période dite noire, quelque chose de plus inquiétant, primitif, pour subir ensuite des déformations travaillées dans une matière épaissie, dans les toiles et dans les sculptures.

Le nu féminin est une constante dans son oeuvre et l’exposition nous livre ces merveilles, souvent lourdes, portraits gonflés de sève charnelle, de forces élémentaires comme l’écrit le critique Pierre Cabanne. Les paysages (comment oublier son chef d’oeuvre  intitulé Forêt), les natures mortes (des bouquets telles les Fleurs noires ou des animaux écorchés) mais aussi la série des Objets, (l’encrier est mon préféré !) témoignent de son ancrage dans le réel, sans doute pour mieux libérer la figuration, comme il l’a dit.

Passant du noir à la couleur, il expérimente plusieurs techniques : la sanguine, le pastel, le dessin à la plume, la peinture. Fautrier, selon Paulhan, s’est fabriqué une matière à lui, qui tient de l’aquarelle et de la fresque, de la détrempe et de la gouache; où le pastel broyé se mêle à l’huile, et l’encre à l’essence.

Jean Fautrier s’est engagé en solitaire, dans son art et dans le siècle, un enragé dira Paulhan, qui a rejeté les compromis et les influences. Ma peinture figurative ne vaut rien, dira t il. La peinture moderne se contente de l’essentiel , elle suggère plus qu’elle ne justifie ». Cette exigence ne l’a jamais quitté.

C’est dans son existence qu’il puise sa vison et sa pensée.  Elevé à Paris, formé à Londres mais rejetant une carrière de peintre de commande, il traverse d’abord la première guerre mondiale qui le marque durablement. Les années 20 sont celles d’une intense production, jalonnées par ses premières expositions. En 1928, il rencontre André Malraux qui lui commande une série de planches destinées à illustrer L’Enfer de Dante. L’oeuvre, jugée trop avant gardiste, ne sera pas publiée. Malraux et Fautrier sont liés par une perception commune du tragique de l’histoire en marche, renforcée par les événements de la Guerre d’Espagne et l’avancée nazie. Et, de façon plus générale, ils partagent la conviction qu’il faut transformer la figuration, figurer sans représenter.

Il se replie à la montagne en 1934, fondant dans les Alpes, une école de ski et gérant un hôtel puis un dancing. De retour à Paris pendant l’Occupation, c’est à Chatenay-Malabry qu’il se réfugie en 1943. Résistant, homme engagé dans son époque, ami de Paul Eluard, René Char ou Francis Ponge, il expose en 1945 sa série des Otages qui suscite l’admiration de Jean Dubuffet.

L’oeuvre de Jean Fautrier et sa renommée sont marquées par des va et vient, d’éclipses en fulgurances, de reconnaissance précoce en insuccès. Lauréat du Grand Prix International de la XXXè Biennale de Venise en 1960, il se voit consacré en 1964 par une grande rétrospective de son oeuvre organisée par le musée d’art moderne de la Ville de Paris. Il meurt le 21 juillet, le jour prévu pour son mariage avec sa dernière compagne.

Jean Fautrier (1898-1964). Photographie d’André Ostier (1906-1994). Noir et Blanc, 1954. Paris, musée d’Art moderne.

Exposition Jean Fautrier, Matière et lumière     

jusqu’au 20 mai 2018  Musée d’Art moderne de la Ville de Paris 11 Avenue du Président Wilson 75116 Paris www.mam.paris.fr