ENQUETES VAGABONDES, Le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie

ENQUETES VAGABONDES, un titre général, qui ne dit pas grand chose d’une exposition qui se tient jusqu’au 12 mars au Musée des arts asiatiques-Guimet à Paris. Mais si on fait l’effort de lire le sous titre Le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie, alors la curiosité prend le dessus. Et on ne regrette pas de se rendre  Place d’Iena, dans ce palais des merveilles qu’est ce musée, pour  parcourir une exposition qui nous entraine sur les traces de son fondateur, Monsieur Emile Guimet, figure singulière du XIXème siècle, personnage atypique comme notre époqun’en produit plus beaucoup.

Né en 1836, ce riche bourgeois, fils d’industriel lyonnais, philanthrope, préoccupé par le progrès social, militant pour l’instruction, est tout autant inscrit dans son temps et dans la modernité qu’habité par le goût du passé, des religions, de l’Egypte et de l’Asie.

Orientaliste, collectionneur, créateur de revues, auteur, il est aussi compositeur. D’une érudition inclassable alliée à une curiosité insatiable, il aime partir, découvrir, s’ouvrir au monde, moins dans une quête d’exotisme que dans un souci de comprendre l’autre et de le faire connaître. Toujours accompagné d’amis, il découvre l’Espagne en 1862 avant l’Égypte, qu’il juge le lieu de tous les possibles. Et il découvre sa vocation en visitant le musée de Boulaq, l’ancêtre du musée du Caire. Ses carnets de voyage, publiés à son retour, reflètent autant sa curiosité que son humour et son anticonformisme. Ses voyages lui ouvrent des perspectives. En 1876, il obtient du Ministère de l’instruction publique et des Beaux arts une « mission destinée à étudier les religions du Japon, de la Chine et des Indes ». Et il s’embarque au Havre pour un extraordinaire voyage, des États-Unis au Japon et de la Chine à l’Inde. Il propose à l’artiste Felix Régamey, rencontré probablement dans le berceau familial des Guimet, à Fleurieu sur-Saône, de l’accompagner en Asie. Personnalité originale, aux sympathies communardes, passionné par le Japon, maitrisant mieux l’anglais que Guimet, Régamey accepte l’aventure pour croquer sur le vif les scènes du voyage.

Ce sont leurs « enquêtes vagabondes » que nous propose aujourd’hui le musée parisien. Documentée par les formidables croquis et peintures de Régamey mais aussi par des photos, objets personnels, échanges épistolaires, l’exposition suit le voyage de ces deux personnalités atypiques : « dix mois qui éclaireront tout le reste de nos vies », dirent-ils.
Lors des différentes étapes, Guimet se renseigne auprès des érudits dans le cadre de son enquête sur les religions d’Extrême-Orient. Il en rapporte des centaines de sculptures, un peu moins de dessins et de peintures, des œuvres diverses. Et surtout une fantastique manne d’idées et de livres. Les deux amis ne parvinrent pas réellement à découvrir la Chine dont ils ne connurent que la lisière. L’illustration du voyage et l’étrange récolte d’œuvres de Guimet seront exposées au Trocadéro en 1878. Le tout amorcera un musée, que Guimet cherchera tout d’abord à fonder dans sa ville, Lyon. Mais devant le peu d’intérêt de la ville, le musée sera transféré à Paris où il connaîtra dès 1889 l’essor dont son fondateur avait rêvé : « un musée qui pense, un musée qui parle, un musée qui vit ».

ENQUETES VAGABONDES, Le voyage illustré d’Emile Guimet en Asie, Musée national des arts asiatiques – Guimet 

6 place d’Iéna 75116 Paris, jusqu’au 12 mars 2018

Malick Sidibé, Mali Twist

L’exposition Mali Twist consacrée au photographe malien Malick Sidibé réchauffe l’hiver !

Un an après sa mort survenue en 2016, la Fondation Cartier pour l’art contemporain a la bonne idée de lui rendre hommage, à travers une grande exposition rétrospective qui réunit, pour la première fois, 250 de ses photographies les plus exceptionnelles et emblématiques, accompagnées d’un très beau catalogue, l’ensemble conçu et dirigé par André Magnin en collaboration avec Brigitte Ollier.

Celui qui fut surnommé «l’œil de Bamako», fait ses premiers pas dans la photographie en 1955, auprès de Gérard Guillat, dit « Gégé la Pellicule ». En 1960, le pays est en pleine effervescence depuis son indépendance. Malick Sidibé est le photographe le plus demandé pour couvrir les soirées et surprises-parties où la jeunesse bamakoise découvre les danses venues d’Europe et de Cuba, s’habillent à la mode occidentale et rivalisent d’élégance. Malick aime la jeunesse et la jeunesse l’aime. Toute son œuvre vient de là. Il aime les soirées, les ambiances, la musique et la mode, les pattes d’eph et les chaussures plates-formes.. Ça swingue, avec les tubes qui passent et repassent sur Radio Mali, dont le fameux Mali Twist du chanteur-guitariste Boubacar Traoré dit «Kar Kar». C’est l’époque du twist, du rock’nroll et des clubs : Club des As, Club Saint- Germain-des-Prés, Beatles, Caïds, Happy Boys Club, Djentlemanes, Rivingstones, Zazous… Lorsque Malick arrive aux soirées, il se signale par un coup de  flash. «Malick est là !» La fête peut commencer. Le photographe porte alors un regard objectif et généreux sur les élégants, les séducteurs, les amoureux …

Pendant les vacances et les week-ends, ces soirées durent jusqu’à l’aube et se prolongent sur les rives du  fleuve Niger. La première partie de l’exposition nous immerge dans cette jeunesse belle et joyeuse. Au delà des images devenues iconiques, c’est la mémoire très précieuse d’une époque qui est conservée.

La suite de l’exposition nous fait découvrir le talent de portraitiste de Malick Sidibé exercé à partir de 1962, lorsqu’il ouvre le Studio Malick dans le quartier de Bagadadji, au cœur de Bamako. Jeunes vêtus à la dernière mode, trio sur une moto, enfants déguisés pour le carnaval, femmes d’une parfaite distinction, adolescents radieux, c’est toute la société de Bamako que l’on voit sur les portraits rassemblés pour l’exposition. J’aimais ce travail de composition, dit-il, il fallait arranger la personne, trouver le bon profil, donner une lumière sur le visage pour le modeler…je donnais des positions et des attitudes …. J’avais mes tactiques. Le résultat est formidable. Il n’était pas rare que les clients ne viennent pas acheter les tirages. De toute manière, Malick les exposait devant le studio et le plus important était d’être vu !

Avec son compatriote et ami, le magnifique photographe Seydou Keïta, il a été célébré partout dans le monde. En 2007, Malick recevait le Lion d’or à Venise pour l’ensemble de son œuvre et déclarait :  Je n’aurais jamais pu rêver une si belle histoire. 

L’exposition Mali Twist, nous en raconte les plus belles pages.

Malick Sidibé, Mali Twist Jusqu’au 25 février, A la Fondation Cartier pour l’art contemporain,  261boulevard Raspail à Paris

Isola, un film de Fabianny Deschamps

yilin attend sous la parapluieIsola est un film étrange et magistral, poétique et politique.

Tout comme Dai, la jeune chinoise échouée sur une île indéterminée, jamais nommée, entre Afrique et Europe, le spectateur peut se demander où il est. Et s’il s’agit d’un film français, italien ou chinois.

La beauté saisissante de l’image nous emporte dès les premières minutes et nous indique très vite que nous entrons dans un conte, une fable. Peu importe finalement où est située la grotte dans laquelle Dai s’est installée avec son ventre rond. Elle y a construit son repère, fait d’objets de récupérations et de bâtons d’encens, d’une cage dont elle a fait son lit, de parapluies qui la protège du soleil.  Dans cette enclave, elle organise une double attente, celle de son enfant à venir et celle de son mari, un marin qui devrait arriver, comme elle, sur cette île.

Petit à petit la réalité va s’inviter dans cette poésie et dans la naïveté qui semble habiter la jolie chinoise, incarnée par la formidable comédienne Yilin Yang.

Nous comprenons petit à petit que nous sommes en Italie, que Dai vend son corps pour gagner un peu d’argent et que cette ile accueille des réfugiés. Alors le documentaire vient nourrir le film. Des scènes de débarquement de migrants sont filmées au plus près des visages de ces hommes, femmes et enfants qui descendent des bateaux. Fabianny Deschamps, la réalisatrice, a tourné ces scènes à la volée, à Lempedusa, dans une sorte de clandestinité. Cette réalité se mêle à celle de Dai, venue sur les lieux espérant y retrouver son mari.

L’incommunicabilité est l’un des grands thèmes de ce film. Dai ne comprend pas les arrivants, ils ne la comprennent pas. Tout comme elle ne comprendra pas cet homme échoué sur la plage qu’elle décide de sauver pour mieux le capturer et le désigner comme son mari. Le personnage d’Ichem, ce beau maghrébin rescapé, ne comprend rien à sa mise en cage par Dai et devient pratiquement fou. Et sa disparition soudaine sera tout aussi irréel que sa détention.

Où se situe Dai dans ce monde si violent ? Sans doute ailleurs et le film ne nous dit pas si elle y trouvera sa place. La mer et le vent semblent les seuls éléments capables de la prendre en charge…

Isola, qui veut dire île en italien, indique aussi la solitude. Solitude d’une femme dans le monde, solitude des migrants débarqués dans un monde qui n’est pas le leur….

Isola a ce grand mérite de nous faire percevoir l’actualité autrement que dans les media, où beaucoup d’images de souffrance sont devenus si banales qu’on ne les voit plus. A t on le droit de faire de la poésie avec tant de drames humains ? A quiconque se posera la question, la force des images, amplifiées par la musique d’Olaf Hund, y répondra mieux que tout débat. Pour son deuxième long métrage, Fabianny Deschamps a réalisé un film monde.

BA Isola