Carré 35, un film d’Eric Caravaca

« Carré 35 est un lieu qui n’a jamais été nommé dans ma famille ; c’est là qu’est enterrée ma sœur aînée, morte à l’âge de trois ans. Cette sœur dont on ne m’a rien dit ou presque, et dont mes parents n’avaient curieusement gardé aucune photographie. C’est pour combler cette absence d’image que j’ai entrepris ce film. Croyant simplement dérouler le fil d’une vie oubliée, j’ai ouvert une porte dérobée sur un vécu que j’ignorais, sur cette mémoire inconsciente qui est en chacun de nous et qui fait ce que nous sommes. » Eric Caravaca

 Carré 35 est un film bouleversant d’humanité. En menant son enquête pour comprendre pourquoi un silence assourdissant a entouré l’existence de sa soeur Christine, Eric Caravaca nous entraine dans l’intimité de sa famille, le couple de ses parents rayonnant sur des images super 8 en couleur, lors de leur mariage dans leur Maroc natal. Sa mère, une très belle femme, a accepté d’être filmée pour le documentaire, mais ses mots témoignent, tout au long de l’entretien, du déni total du handicap de sa petite fille trop tôt disparue. Elle s’est construit sa vérité, sa réalité concernant cet enfant. Il est troublant d’apprendre par le frère d’Eric Caravaca que leur mère a aimé changer de prénom en fonction des lieux où ils habitaient, comme si chaque période de sa vie était une manière de se réinventer. Le réalisateur inscrit en parallèle cette histoire familiale dans l’histoire de la colonisation, ce qui lui fait dire « une petite fille était morte, la colonisation mourrait aussi ». Les images d’archives familiales sont présentes ainsi qu’une belle recherche d’archives historiques qui  enrichissent le film. Notamment des images d’archives nazies en faveur de l’eugénisme, qui sont à la limite de l’insoutenable. Avec une pudeur magnifique,  le réalisateur, porté seulement par la musique de Florent Marchet, filme sans un mot sa mère sur la tombe de Christine où elle n’était jamais revenue. Réalisées en super 8, comme le film du mariage de ses parents, ces dernières images bouclent une même histoire, celle d’une famille réunie à nouveau.